25 avril, Paris
Aujourdhui, jai surpris ma belle-mère, Madame Geneviève Martin, en plein milieu de la cuisine, un pot de violette à la main. Cétait MA violette. Javais mis du temps à la choisir, un matin davril dernier, au marché de la rue Mouffetard jen avais longuement comparé trois, jai pris celle dont les feuilles étaient les plus régulières. Je lai installée sur le rebord de la fenêtre et, chaque dimanche, je la soigne religieusement. Mais là, Geneviève la tenait précieusement, comme une bombe à désamorcer, prête à examiner chaque recoin avant de décider de son sort.
Geneviève, que faites-vous ? demandai-je.
Jétais simplement en débardeur et pantalon de maison. Camille venait tout juste de sendormir après le déjeuner, jespérais passer une petite demi-heure dans le calme. Mais des bruits de vaisselle et de sacs mavaient fait descendre à la cuisine.
Je range, répondit-elle sans me regarder. Tu as encore mis la plante au mauvais endroit, Marie.
Elle est à sa place, Geneviève. J’ai choisi ce rebord exprès.
Quelle idée Le soleil vient de lest ici. Les violettes naiment pas la lumière directe au petit matin.
Elle pousse très bien, voyez, regardez les boutons.
Cest parce quelle est jeune. Elle va finir par sécher. Je vais la mettre là, à côté du frigo. Il y a une petite étagère.
Je suis allée vers elle, jai pris calmement le pot des mains de ma belle-mère, sans un mot brusque, et lai remis à sa place au rebord.
S’il vous plaît, Geneviève, ne déplacez pas mes affaires.
Elle ma regardée, lair étonnée, pas hostile. Comme si je venais de lui annoncer une règle absurde qui ne sexpliquait pas.
Je ne déplace pas tes affaires, Marie. Je veux taider.
Je sais. Mais cest ma cuisine. Je décide de son organisation.
Ta cuisine Elle haussa les sourcils et se tourna vers lévier. Très bien, comme tu veux.
Elle frotta alors le robinet avec une énergie rare. Je la regardais, large dos tourné, dans son pull moutarde, et je me demandais pourquoi elle était venue ce mercredi. Sans prévenir, sans appeler. La clé dans la serrure, la porte qui souvre, et soudain, elle est là, à vouloir tout réorganiser.
Je restai silencieux.
Camille se réveille quand ? lança-t-elle.
Dans une bonne heure, je pense.
Jen profite pour faire un brin de ménage, alors ! Toi, repose-toi.
Jouvris la bouche mais la refermai. Je répondis simplement :
Geneviève, il y a de lordre ici.
Oui, je vois bien. Petit silence. Mais le robinet était plein de traces.
Je me servis un verre deau, bus debout devant la fenêtre, fixant la violette. Un bouton allait souvrir. Violet, liseré blanc. Camille y touche chaque jour en disant « fleuuuur ». Je corrige : « Fleur, Camille ». Elle rit et recommence.
Je posai mon verre, partis dans le salon sans fermer la porte : fermer serait un affront, je ne cherchais pas la dispute. Jaurais voulu quelle comprenne delle-même quelle venait sans prévenir, quici chacun avait sa vie. Mais elle navait pas lair de le réaliser.
Vingt minutes après, une odeur familière de bouillon se répand dans lappartement.
Je repars à la cuisine.
La casserole, MA casserole, mijotait.
Quest-ce que cest ? demandai-je.
Un potage. Poulet et vermicelles. Thomas rentre du bureau affamé et ton frigo est vide.
Il y avait du sarrasin et des steaks hachés.
Les steaks dhier ? Je les ai jetés.
Je marrête.
Vous avez jeté mes steaks ?
Ils étaient dhier ! Tu vas nous empoisonner à garder ça.
Geneviève, ils étaient bons. Je comptais les réchauffer. Je les avais faits pour aujourdhui.
Mais enfin, pour trois sous Je tai cuisiné une bonne soupe !
Je regarde la cuisson, furieux dadmettre que ça sent bon, que la soupe est réussie, dans MA casserole, avec ses ingrédients à elle et ça magace dautant plus.
Merci, dis-je finalement. Mais je vous prie, ne jetez plus ma nourriture.
Je veux simplement aider.
Je comprends. Mais ne jetez pas, daccord ?
Elle touille son potage sans répondre.
Je massois, la regarde circuler dans MA cuisine, sûre delle, ouvrant sans chercher le bon placard. Ça voulait dire déjà : elle connaissait exactement lappartement pour y être venue seule, pendant que jétais dehors, avec Camille ou chez ma mère.
Geneviève, vous venez souvent ici ?
Ça marrive, oui, quand cest nécessaire.
Nécessaire ?
Elle se retourne, visage ouvert, un brin vexée.
Marie, enfin. Je ne suis pas étrangère, Thomas est mon fils.
Oui, et nous vivons ici, tous les deux.
Justement. Je ne peux pas venir ?
Si. À condition de prévenir et quon soit daccord.
Long silence. Son regard mest aujourdhui connu : un mélange de surprise et de légère blessure, qui mûrit toujours en appel à Thomas plus tard.
Daccord, consent-elle finalement. Comme tu veux.
La soupe reste sur le feu. Elle part une heure après, Camille toujours à la sieste. Elle embrasse la porte de la chambre, souffle un « chut, elle dort » et sen va. Elle emporte ses clés.
Le soir, Thomas rentre et tout de suite attrape lodeur.
Ah, maman est passée ?
Oui.
Ça sent bon.
Thomas ?
Il enlève son manteau, se retourne.
Quoi ?
Elle est venue sans prévenir. Elle a jeté mes steaks, déplacé mes affaires, sest promenée dans lappartement.
Marie, elle voulait taider, cest tout.
Tu me las déjà dit. Mais jaimerais que tu lui expliques quelle doit appeler avant de venir.
Il casse un bout de pain, mâche.
Jen parlerai.
Tu dis toujours ça.
Je le ferai encore.
Je sers deux assiettes de soupe. Il goûte.
Elle cuisine vraiment bien, murmure-t-il, réalisant que ce nétait pas la remarque à faire.
Je ne dis plus rien.
Geneviève revient, le vendredi suivant, vers deux heures. Camille se réveille juste, je pars la chercher quand la clé tourne.
Tu tes réveillée, mon cœur ! Sa voix résonne dans le couloir. Cest mamie !
Camille arrête de pleurer. Je ne sais jamais si je dois être soulagé ou énervé. Geneviève lextirpe du lit, la porte, la serre, tourne avec elle.
Bonjour, dis-je.
Bonjour, bonjour ! Elle serre Camille, la couvre de bisous. Tu as appelé ?
Non. Jétais là juste à côté.
Je fais doucement, je ne dérange pas.
On va dans la cuisine. Je prépare du thé. Camille prend sur ses genoux une tranche de pain beurrée, sortie dun des paniers que Geneviève a, comme toujours, apportés.
Jai amené un gâteau, annonce-t-elle. Une génoise du pâtissier. Camille aime le sucre.
Camille ne mange pas de gâteau.
Pourquoi donc ?
Elle a deux ans et demi. J’évite encore le sucre. Elle a eu une réaction avec une crème au chocolat la dernière fois.
Oui, mais cétait la crème. Là, cest vanille.
Sil vous plaît, Geneviève.
Marie, une petite part ne va pas la tuer. Je lai élevée, mon fils, il na jamais eu de problèmes.
Votre fils et ma fille sont différents. Camille a ses propres réactions.
Tu stresses trop.
Peut-être. Mais cest ma fille, je vous demande de ne pas lui donner de gâteau.
Pause. Camille tente dattraper le paquet, Geneviève lécarte discrètement.
Très bien, pas de gâteau.
Merci.
On boit le thé. Camille sagite par terre avec une casserole et une cuillère en bois sortie par Geneviève sans demander. Je hausse les épaules – la cuillère est propre.
Et Thomas au bureau ?
Il est fatigué.
Comme toujours. Il se donne trop, il devrait prendre des vacances. Vous partez cet été ?
On sait pas.
Je pourrais prendre Camille chez moi, à la campagne. Un peu dair pur.
Jy réfléchirai.
Pourquoi réfléchir ? Décidons, juillet, par exemple ?
Je vous ai dit : jy réfléchirai.
Leurs regards se croisent longtemps. Puis Geneviève détourne la tête.
Camille, viens ici, ma puce.
Camille la rejoint, trottinant sur le parquet. Geneviève la prend sur ses genoux, la respire contre elle.
Je fais la vaisselle, regarde la violette. Son deuxième bouton est presque ouvert.
Le gâteau, Geneviève le sort quand je prends un coup de fil. En revenant, japerçois Camille, une bouchée de génoise dans les doigts, Geneviève la regardant, satisfaite.
Geneviève.
Une toute petite part, Marie. Elle a tendu la main delle-même.
Elle tend la main à tout ce quon lui donne. Cest une enfant.
Dun geste doux jenlève la bouchée, la remplace par une pomme coupée. Camille sen fiche, retourne à sa casserole.
Je vous ai demandé de ne pas lui donner de gâteau, dis-je calmement.
Mais cest elle qui a réclamé.
Vous êtes ladulte, cest à vous de lui dire non.
Geneviève se lève, prend son sac.
Je vais rentrer, alors.
Très bien.
Tu es fâchée.
Non. Je vous demande simplement de suivre nos règles quand vous êtes chez nous.
Vos règles Je comprends.
Elle sen va. Camille crie « au revoir ! », Geneviève répond tendrement depuis lentrée.
Le soir, Thomas répète : « Elle aime Camille »
Je réponds : « Je sais ».
Il demande : « Alors, où est le problème ? »
Long silence.
Thomas, comprends-tu quelle entre sans prévenir, fait ce quelle veut, ne me demande jamais mon avis ? Cest NOTRE maison. Je nai pas à lutter pour décider de ce que mange ma fille.
Il soupire sur le canapé, téléphone à la main, puis le range.
Elle nous a aidé pour lappartement, Marie.
Voilà.
Je croise les mains.
Je men souviens.
Sans elle, on louerait encore.
Je men souviens, Thomas.
Alors, peut-être quil faudrait
Quoi ? Supporter ? Lui permettre dentrer quand elle veut parce quelle nous a donné de largent ?
Il ne répond pas.
Ça ne fonctionne pas ainsi. Laide, ce nest pas un passe-droit éternel.
Il reprend son téléphone.
Je vais en reparler avec elle.
Tu las déjà promis deux fois.
Je parlerai encore, Marie. Que veux-tu de moi ?
Je voudrais quil comprenne seul. Mais il ne voit pas, ou ne veut pas voir.
Rien, dis-je. Bonne nuit.
Je vais voir Camille. Elle sest endormie, bras écartés, visage dans loreiller. Je la tourne délicatement. Elle murmure, mais ne se réveille pas. Je reste un instant à écouter sa respiration.
Une semaine passe. Puis une autre.
Geneviève appelle un samedi matin :
Marie, je voulais venir demain. Ça vous va ?
Dimanche, ce nest pas possible.
Pas possible ? Thomas a dit que vous seriez là.
On sera là, mais on a prévu. La prochaine fois, peut-être ?
Pause.
Jai acheté un petit jouet à Camille. Je voulais le lui donner.
Passez-le par Thomas.
Une nouvelle pause, plus longue.
Bien. Sa voix change, moins blessée que dhabitude. Juste différente. À une prochaine.
Le dimanche soir, Thomas :
Maman est vexée.
Je sais.
Elle dit que tu ne veux plus delle.
Je ne la veux plus sans que ce soit convenu. Cest différent.
Pour elle, cest pareil.
Je plie le linge encore humide sur le lit.
Thomas, de quel côté tu es ?
Je ne prends aucun parti. Je veux juste que vous vous entendiez
Non. Ce nest pas une question de sentendre. Qui prend les décisions ici ? Elle ou nous ?
Il sassoit et me regarde trier.
Nous deux.
Bien. Alors parle-lui sérieusement. Explique : pas de visite sans prévenir ; respecter mes choix pour Camille ; et elle doit rendre les clés.
Il lève la tête.
Les clés ?
Oui.
Marie, mais cest
Quoi ?
Il fait deux pas vers la fenêtre, se retourne.
Elle le prendra très mal.
Et ses visites à limproviste, ce nest pas dur pour moi ?
Ce nest pas pareil.
Pourquoi ?
Silence.
Parce que cest ma mère.
Et moi la mère de Camille, et la femme ici. Je pose le drap dans larmoire. Je ne dis pas quelle ne doit plus venir. Simplement : elle doit prévenir, demander, respecter nos choix. Ce nest pas trop demander.
Il ne répond pas. Va à la cuisine, je lentends faire bouillir de leau.
Je reprends le linge : un petit gilet de Camille, bouton branlant à recoudre. Je le mets de côté.
Deux semaines plus tard, Geneviève appelle Thomas : anniversaire dun neveu, elle ne peut pas passer vendredi, mais propose samedi. Il lui dit « bien sûr ». Je ne suis pas prévenue.
Samedi, je lui ouvre, elle a plein de sacs.
Ah, bonjour. Thomas ma dit que je pouvais venir.
Oui, entrez.
Je laide à décharger. Pommes de terre, oignons, conserves maison, rôti, pommes, farine.
Je voulais faire des chaussons, Thomas adore ceux au chou.
Geneviève, puis-je vous demander
Tu as un rouleau à pâtisserie ici ?
Oui, mais
Parfait. Je prépare la pâte pendant que Camille dort.
Déjà, elle farfouille dans MES placards, trouve la farine, lave ses mains.
Je quitte la cuisine, trouve Thomas plongé dans son portable.
Tu lui as dit quelle pouvait venir ?
Il lève les yeux.
Oui. Elle voulait
Tu ne mas pas demandé.
Marie, cest ma mère.
Cest notre maison. Tu pouvais demander.
Tu aurais dit non.
Voilà tout. « Tu aurais dit non, donc je nai pas demandé. »
Je reste silencieux, jentends Geneviève râper les oignons derrière le mur.
À lavenir, tu DEMANDES, murmurai-je. Toujours. Compris ?
Il répond, je ne lécoute même pas. Je rejoins Camille qui se réveille.
Geneviève a fait ses chaussons. Ils étaient bons : dorés, croustillants, fourrés au chou. Camille en a avalé un entier et en a redemandé. Geneviève rayonnait. Moi, je mangeais en silence, repensant à mes steaks, au gâteau, à la violette.
En partant, elle sarrête :
Ici, ce serait bien une étagère à chaussures, dit-elle, main désignant langle. Vous posez tout par terre
On verra, répond Thomas.
Jai vu de belles en bois au marché. Je peux en acheter une.
Inutile, dis-je. Nous achèterons si besoin.
Geneviève me regarde, puis Thomas, puis chausse ses bottes et sort.
La porte claque.
Ce nétait pas la peine
Quoi donc ?
Elle voulait aider.
Elle proposait de percer le mur de mon entrée sans accord ; ce nest pas « aider ».
Il retourne dans la cuisine. Jentends le clic du dernier chausson.
Mi-avril est resté froid. Jemmenais Camille jouer au parc le matin. Au retour, elle dormait, je faisais la cuisine, le repassage. Parfois je lisais, si javais du temps. Une petite vie, mais la nôtre.
Un jour, livre à la main et Camille endormie, jentends encore une fois la clé.
Je pose mon livre.
Geneviève arrive, sac à la main :
Ah, tu es là. Parfait, je vais vite. Jai apporté de nouveaux rideaux très jolis, ceux-là. Ceux-ci sont passés.
Déjà, elle déplie des rideaux beiges à fleurs fines.
Stop, dis-je.
Elle sarrête.
Quoi ?
Je ne veux pas de nouveaux rideaux. Les miens me plaisent.
Mais Ceux-ci sont bien plus beaux, pris en solde.
Geneviève. Je me lève. Je vous ai bien dit que vous deviez prévenir avant de passer, non ?
Oui, tu las dit.
Et vous revenez sans prévenir. Ce nest pas lessentiel. Je ne veux pas changer de rideaux. Ceux-là sont mon choix. Ramenez les vôtres.
Long silence. Elle rengaine les rideaux.
Daccord. Tu es la maîtresse de maison.
Lintonation donne à « maîtresse de maison » un autre sens : entêtée, ou ingrate, peut-être.
Oui, cest moi la maîtresse de maison.
Elle part, sans prendre le thé pour la première fois.
Le soir, Thomas :
Maman a appelé. Elle était peinée.
Je sais.
Elle dit que tu étais sèche.
Je nai pas été sèche. Je lui ai simplement rappelé ce quon avait convenu.
Elle veut aider.
Thomas Je le regarde Dis-moi franchement : tu penses vraiment quavoir envie daider autorise tout dans la maison des autres ?
Il reste sans voix.
Car si oui, nous navons pas la même vision du respect familial. Mais si non soutiens-moi. Je suis ta femme.
Il me serre la main, lentement.
Jen parlerai, dit-il.
Tu las déjà fait cinq fois.
Marie
Cinq fois, Thomas.
Il relâche ma main, sen va.
Je débarrasse, lave, range la vaisselle. Je déplace la violette, vers plus de lumière. Trois boutons sont ouverts en même temps.
Fin avril. Bientôt lanniversaire de Thomas trente ans.
Je prépare la fête. Un gâteau au miel selon une recette de ma grand-mère : crème légère, pâte dorée. Je lassemble la nuit, alors que Camille dort.
Peu dinvités : deux amis et leurs épouses, sa sœur Claire avec son mari. Et, bien sûr, Geneviève.
Jétale une belle table : salade piémontaise, poisson, cornichons maison, charcuterie. Je fais tout du mieux possible.
Geneviève arrive la première, cette fois en appelant avant, disant vouloir aider. Je lui dis que tout est prêt. Elle entre, passe à la cuisine.
Oh, quelle table bien dressée Du poisson ?
Oui, du saumon rose.
Thomas préfère le saumon fumé.
Aujourdhui cest du saumon rose.
Daccord. Elle redresse une fourchette, juste pour redresser. Tu as fait le gâteau toi-même ?
Oui, un gâteau au miel.
Thomas préfère le millefeuille. Il ne te la pas dit ?
Il ne ma jamais dit ça.
Je le sais, moi.
Je sers le pain sans un mot.
Jaurais pu faire un millefeuille. Jaurais eu le temps.
Le gâteau est déjà fait. Il est bon.
On verra.
Les invités arrivent. Camille court dans le salon, on lui tend des biscuits je surveille du coin de lœil.
Thomas a lair heureux : il rit, parle, boit un verre de vin. Je le regarde, me dis que cest un bon homme, au fond juste coincé entre moi et elle, sans savoir quil doit choisir sa place lui-même.
Geneviève est assise en face de moi.
Quand japporte le gâteau, déjà découpé en parts, elle déclare à lépouse de lami de Thomas :
Un gâteau au miel. Cest Marie qui la fait.
Ça sent très bon ! dit-elle.
Cest un goût particulier, le miel. Pas tout le monde aime. Cest assez lourd.
Quelquun prend une part. Je reste debout à côté.
Thomas aime mieux le millefeuille, mais puisquil ny en a pas
Silence gêné de deux secondes. Puis quelquun dit « très bon », la conversation reprend.
Mais jai tout entendu.
Je débarrasse la cuisine et respire, longuement, avant de revenir.
Plus tard, Camille sendort sur moi ; Geneviève me suit.
Je la couche, propose-t-elle.
Je men charge, merci Geneviève.
Marie, tu es épuisée. Laisse-moi faire.
Je men charge.
Elle sarrête. Derrière moi, le bruit du salon et des verres.
Cest toujours pareil. Jessaie daider, tu refuses. Cest blessant.
Je me tourne, Camille déjà endormie.
Geneviève, je couche MA fille moi-même. Ce nest pas une offense. Cest mon droit.
Je men vais.
Je la borde, lui caresse la tête. Camille sendort aussitôt.
Alors que les invités préparent leur départ, je surprends Geneviève à la cuisine en train de remplir un tupperware.
Que faites-vous ?
Je prends ce quil reste de la piémontaise. Ça va finir jeté.
Non, on en mangera demain.
Il en reste la moitié dun saladier !
Je men occuperai, Geneviève.
Mais jai déjà
Laissez, je prends moi-même.
Ma voix est calme, mais elle me regarde, attentive. Sarrête. Hésite.
Marie, tu nes pas ma rivale.
Je sais.
Jaime Thomas. Jaime Camille.
Je sais. Mais nous avons notre vie. Notre espace.
Espace ? Quest-ce que ça veut dire ?
Cela veut dire ceci : vous venez sans prévenir, faites ce que vous voulez ici, jetez ma nourriture, changez mes affaires de place, rapportez des rideaux, nourrissez Camille de choses que jinterdis, et aujourdhui, devant du monde, dites que mon gâteau est « spécifique », que Thomas aime autre chose. Même si cétait vrai, il ne fallait pas le dire ainsi.
Geneviève se tait.
Je ne suis pas votre ennemie, je suis la mère de votre petite-fille, la femme de votre fils. Je veux de bonnes relations entre nous, mais pour cela, il faut des règles.
Tu veux me chasser ?
Je veux juste le respect de mon foyer.
Je le respecte.
Non. Ce nest pas le cas. Je prends une grande inspiration. Saluez les invités et rentrez. Demain, jaimerais voir Thomas.
Geneviève prend son sac. Long regard.
Bien.
Elle salue tout le monde, étreint Thomas, rit vite, effleure la porte de la chambre assombrie, puis sen va.
Thomas referme la porte, fatigue apparente.
Assieds-toi, dis-je. Il faut quon parle.
Il sassoit, me regarde.
Vraiment ?
Oui.
Je prépare deux thés, minstalle en face.
Thomas, je veux que tu récupères les clés de maman.
Il repose sa tasse.
Quoi ?
Les clés. Je veux qu’elles reviennent ici.
Long silence. Il fixe sa tasse.
Marie, mais
Je sais ce que tu vas dire : quelle sera blessée, quon lui doit, quelle a aidé financièrement. Je parle calmement. À propos dargent : prenons un petit crédit. On lui rembourse sa part. Ensuite, fini la dette. Elle naura plus ce droit moral dentrer à sa guise, prétextant un investissement.
Ce nest pas
Si. Tu répètes à chaque fois « elle nous a aidés », donc elle se croit tout permis.
Mais non
Si. Toujours. À chaque discussion.
Il sarrête à la fenêtre. Une seule lumière brille dehors.
Maman est compliquée, avoue-t-il. Toute sa vie elle a tout contrôlé. Après papa, seule avec Claire et moi. Elle dirigeait tout.
Je comprends.
Ça part pas dun mauvais sentiment.
Je sais. Mais Thomas, je ne te demande pas daimer moins ta mère. Juste de poser des limites. Tu nes plus un petit garçon. Ici, tu as une famille à toi.
Elle va mal prendre lhistoire des clés.
Peut-être. Mais soit elle respecte nos règles, soit elle na plus les clés.
Tu las mise dehors ce soir.
Je lui ai demandé de partir une fois la conversation finie. Ce nest pas la même chose.
Elle était triste.
Moi aussi. Moi aussi jai été blessée. Les steaks, le gâteau, le commentaire sur mon dessert Je me lève. Jen ai marre de répéter. Il faut que ce soit toi qui poses les mots, vraiment.
Long silence.
Elle dira quon est ingrats.
Oui.
Que je labandonne.
Oui.
Jaurai du mal.
Je sais.
Le calme du soir. Camille dort.
Tu veux vraiment quon fasse ce crédit ?
Je veux un foyer à nous. Pas acheté à moitié par autrui.
Il lest déjà.
Pas tant quelle garde un double.
Il prend sa tasse, boit, et finit par dire :
Donne-moi une semaine.
Daccord.
Je lui parlerai.
Oui, Thomas.
À propos des clés, de tout.
Merci.
Le reste du soir glisse dans la tranquillité. Camille babille dans la chambre, je vais voir sa tour de cubes.
Une tour, lance-t-elle fière.
Oui, une belle tour.
Elle pose un nouveau cube, la tour vacille mais tient.
Une semaine passe. Geneviève appelle mercredi : elle demande si samedi cest pratique. Je réponds que oui. Elle arrive à trois heures, comme convenu.
Petit paquet avec elle pour Camille : un album danimaux. Elle le lui confie sans façon.
Voilà, des animaux. Ça lui plaira.
Merci, Geneviève.
Bonjour mamie ! Camille accourt.
Geneviève la prend, la serre, croise mon regard, pas doffense, pas de rancune : autre chose, indicible.
On prend le thé, parle météo, du jardin de Geneviève en Bourgogne, de la chaleur prévue cet été. Camille montre les images à Geneviève.
Lours, dit-elle.
Oui, lours.
À la fin, Geneviève ouvre son sac, détache une clé, la pose sur la table.
Voilà, comme convenu.
Thomas prend la clé.
Merci, maman.
Il ny a pas de quoi. Elle finit son thé. Prévenez-moi quand vous voudrez me voir, je viendrai. Comme convenu.
Merci, maman.
Je nai jamais refusé de mannoncer. Je comprends que vous êtes une famille, que vous avez maintenant votre vie.
Nous sommes toujours contents de te voir, dit Thomas.
Elle le regarde, puis moi.
Je le sais.
Vrai ou faux, peu importe.
Geneviève sen va à dix-sept heures trente. Camille lui fait signe par la fenêtre. Geneviève agite la main par en bas.
Thomas referme le vasistas.
Eh bien
Eh bien.
Camille file feuilleter son album. Nous restons à la fenêtre un moment.
Elle a eu du mal à ne pas appeler, avoue Thomas. Cest dur pour elle.
Je sais.
Tu regrettes ?
Cette fois, je réfléchis vraiment, calmement.
Non, dis-je. Pas du tout.
Moi non plus.
Il sapproche, on regarde ensemble la rue. Geneviève disparaît au coin.
Il faudrait replacer larmoire, reprend Thomas.
Laquelle ?
Dans lentrée. Elle la déplacée au printemps. Tu nas pas aimé.
Tu ten souviens ?
Oui.
On la remet maintenant ?
Pourquoi pas.
On bascule larmoire, moi dun côté, lui de lautre. Elle retrouve sa vieille position. La porte souvre plus facilement.
Voilà, parfait, dit-il.
Camille approche, livre à la main.
Maman, regarde, le renard !
Le renard, oui, malin celui-là.
Malin, rigole Camille, et repart.
Je vais à la cuisine. Je me sers un verre deau, minstalle, regarde mon rebord de fenêtre.
La violette est à sa place, où je lavais choisie. Trois boutons sont en fleur, un quatrième se prépare encore. Les feuilles sont dun beau vert foncé, sans défaut. Elle ne sest jamais desséchée.
Ce soir, jai compris une chose : la paix dans un foyer ne vient pas des sacrifices silencieux, mais de la fermeté tranquille. Cest ainsi, aujourdhui, que jai préservé notre petite liberté.