– Élodie, as-tu vraiment lu la liste ? Je tai donné la liste, tout est écrit dessus, la voix de Madame Beaumont flottait, épaisse et lointaine, comme si elle sadressait à un poisson dans un bocal. Il est écrit : aspic de trois viandes. De trois. Pas deux, pas une. Trois.
Madame Beaumont, jai lu la liste. Mais justement, à ce sujet, je voulais en parler. Lanniversaire, cest dans une semaine, et je pensais
Tu pensais La belle-mère laissa le mot filer, comme une nappe quon laisse glisser d’une table. Tu pensais, mais moi je te dis. Aspic de trois viandes, tarte à la courgette et aux champignons, terrine de saumon, salade piémontaise, salade niçoise, celle avec les bâtonnets de crabe aussi, œufs mimosa, crêpes à la crème, canard aux pommes, roulés de pommes de terre, gratin de fromage blanc, gâteau Saint-Honoré et gâteau moka. Cest le minimum, Élodie. Le minimum. Il y aura quarante invités.
Élodie tenait le combiné et fixait par la fenêtre les flocons de neige de novembre, lourds et flous, tombant au ralenti sur les toits gris de Lyon en formant un voile, trop lourd, trop silencieux, un peu comme cette conversation épaisse.
Jai compris, Madame Beaumont. Je vous rappelle plus tard, daccord?
Nattends pas trop. Dici samedi on na plus de temps.
Le téléphone laissa écho sur la table, laissant flotter dans la cuisine lombre du dialogue. La feuille à carreaux, lécriture imposante de sa belle-mère, trônait sans pudeur, retenue par la salière. Élodie relut chaque ligne. Quatorze instructions. À côté de chaque plat, il y avait une mention: fait maison, “comme la dernière fois, mais mieux”.
Comme la dernière fois. C’était lanniversaire de mariage dAurélie, la belle-sœur. Élodie avait commencé à cuisiner trois jours avant: trois jours dinsomnie à hacher, farcir, battre, cuire, nettoyer jusquaux mains fendillées. François, ces jours-là, rentrait, piochait une bouchée à même la casserole, allumait la télévision. Une fois seulement il demanda si elle voulait de laide. «Non, ça va,» répondit-elle. Il hocha la tête et reprit son chemin. Sans malice, sans vraiment davis. Comme ça.
Au grand repas, Madame Beaumont goûta laspic, attira Élodie dun signe et lui glissa, sans émotion ni reproche: Trop salé. Rien dautre. Les convives vantaient la tarte, se resservaient, certains sexclamaient quils navaient plus mangé ainsi depuis Montparnasse. Madame Beaumont hochait la tête : «Cest notre tradition» Le nom dÉlodie nétait jamais cité.
Assise à la table de la cuisine, dans ce petit appartement suspendu quelque part boulevard de la Croix-Rousse, Élodie pensa que, pour Madame Beaumont, tradition signifiait quelque chose de bien précis. Tradition : la bru cuisine. Tradition : la bru range. Tradition : la bru est reconnaissante dêtre invitée à la table.
Le téléphone vibra. Aurélie.
Elo, tas parlé à maman ? Elle dit que tétais bizarre.
Non, juste fatiguée.
Justement! Lanniversaire cest dans une semaine. Faut commencer les courses. Je peux taccompagner mercredi, porter les sacs Enfin non, jai manucure. Jeudi ?
Aurélie, laisse, je vais gérer.
Bon, mais maman veut absolument des pommes canadiennes pour le canard, pas une autre variété. Canadas, tu sais, cest lacidité qui fait tout.
Je sais.
Et laspic, il faut quil soit clair. Pas trouble comme la dernière fois
Élodie ferma les yeux. Aspic de trois viandes translucide. Pommes canadiennes. Deux gâteaux. Quarante convives.
Oui, Aurélie. Jai bien noté.
Elle glissa le téléphone dans sa poche, se leva. Il fallait préparer le dîner. François rentrerait à sept heures et, sil ny avait rien, elle aurait droit à ce regard interrogatif et à cette phrase, jamais en reproche, mais pourtant si pesante: Tu nas rien préparé? Comme un passant perdu qui attend un bus de nuit qui ne passe plus.
Élodie ouvrit le frigo, attrapa un poulet, un oignon, une carotte. La casserole sur le feu, ses gestes étaient automatiques, héritages de dix-neuf ans de cuisine, de gestes répétés en boucle.
Elle avait rencontré François à vingt-six ans. Il avait cet humour contagieux, une façon de raconter les histoires qui faisait rire la tablée entière. À la première rencontre, Madame Beaumont avait dit: Tu es une jeune femme bien, Élodie, ça se voit tout de suite. Cela lui avait semblé un compliment. Plus tard, elle comprit que jeune femme bien voulait surtout dire : sait ne pas contester.
Elle se maria à vingt-huit ans. La première année, tout allait encore. Puis Léon vit le jour. Léon grandit, partit étudier à Montpellier. Il ne resta plus que cela: lappartement, la cuisine, la fiche quadrillée.
Le bouillon bouillait déjà. Élodie baissa le feu et séloigna dans le salon. Elle voulait appeler sa mère, entendre sa voix. Mais le téléphone sonna avant.
Cétait sa mère.
Elo, la voix, douce mais inquiète, la créa une brume glacée dans lestomac. Tu peux venir ce soir?
Quest-ce quil y a ?
Papa ne va pas bien. Les secours sont venus. On est à lhôpital.
Élodie enfila un manteau, se rappela soudain le bouillon, retourna léteindre. Envoya un SMS rapide à François: Papa malade, je vais chez mes parents. Dîner sur la plaque. Prendit son sac. Sortit.
Dehors, lobscurité crissait sur les trottoirs mouillés. Tout le long du trajet en taxi, elle fixait le défilement des lampadaires flous qui semblaient couler, les visages de la ville lui paraissaient en papier mâché. Jacques, son père. Soixante-douze ans. Un cœur infaillible, jamais un mot plus haut que lautre. Je vais tous vous enterrer, lançait-il en riant. Elle voulait tant que ce soit vrai.
Dans la salle dattente de lhôpital Edouard-Herriot rôdait une odeur de javel, le couloir blanc comme celui des rêves où lon avance sans fin. Sa mère la guettait près de la fenêtre, toute petite, manteau sur les épaules, sac plaqué contre la poitrine.
Maman.
La mère se retourna, lèvres closes; il y avait dans ses yeux une tempête silencieuse.
Ils disent que c’est la tension, quelque chose à la tête. Il sest effondré dans le couloir. Je revenais de la cuisine et il était là, allongé.
Et maintenant?
Examens. On attend.
Elles attendirent, lune serrant la main de lautre, doigts froids et menus. Élodie se souvint quelle nétait pas venue depuis trois semaines. Toujours pas le temps. Les listes de courses, les courses, les menus, les conversations indécises avec Madame Beaumont
Après une heure, un jeune médecin, lunettes sur le nez, fatigué:
Nous avons stabilisé létat, souffle-t-il. Mais nous soupçonnons un accident vasculaire cérébral. Il faut surveiller, faire dautres examens. Au moins une semaine ici.
Il va sen sortir, vous pensez ? demande sa mère.
Il faut attendre.
Élodie ramena sa mère chez elle, prépara un thé, veilla à ses côtés jusquà ce quelle sendorme dans le fauteuil. Puis elle erra dans la cuisine denfance, lécouta respirer, observa les vieux géraniums fleuris sur le rebord, la photo delle, sept ans, main dans celle de son père, rêvant vers un ailleurs, lui la regardant, sourire discret.
Elle rentra chez elle à minuit passé.
François ne dormait pas, allongé sur son portable. Il le referma à son entrée.
Il va comment?
Mal. AVC suspecté.
Ah. Il resta silencieux. Tu as mangé ?
Non.
Y a du poulet, je lai réchauffé. Sers-toi.
Élodie mangea debout, penchée sur lévier, le ventre trop noué pour dresser la table. Puis se coucha, tourna des heures, fixant le blanc du plafond, pensant à la main de sa mère, au visage malade de son père, à lodeur de sa vieille cuisine.
Le matin, Madame Beaumont téléphona.
J’ai appris que tu étais sortie hier. François dit que cest à cause de ton père. Tu sais bien quil ne reste que six jours avant lanniversaire!
Madame Beaumont, papa est à lhôpital.
Oui, jai entendu. Lhôpital nest pas loin, si ? Tu ny es pas alitée, toi. Tu vas bien trouver le temps de cuisiner?
Élodie sentit un grand silence se répandre en elle, étrange et figé, comme une mer sans mouvement.
Je ne sais pas, répondit-elle.
Quest-ce que ça veut dire, je ne sais pas ? dans la voix de Madame Beaumont, un étonnement courroucé, incroyable. Cest mes 70 ans! Cela narrive quune fois. Tu en as conscience?
Oui. Mais papa aussi est unique.
Silence épais.
Bon, dit finalement Madame Beaumont, tu torganiseras. On nest pas obligé de rester à lhôpital toute la journée. Tu peux cuisiner après la visite.
Élodie ne répondit pas. Elle raccrocha.
Sur la table, François buvait un café, sourcils froncés, perdu sur son téléphone.
Cétait maman?
Oui.
Elle voulait quoi ?
Des nouvelles de la cuisine.
Il hocha la tête, but son café.
Tu sais, cest son anniversaire. Quarante personnes. On ne va pas annuler.
Je ne parle pas dannuler.
Alors Tu peux tout faire. Et bien sûr continue daller voir ton père. Mais tu peux cuisiner en même temps, non ?
Élodie le regarda. Il restait plongé dans son écran, concentration ailleurs.
François, si cétait ta mère à lhôpital?
Il releva la tête.
Ça na rien à voir.
Pourquoi ?
Parce que cest ma mère, dit-il simplement, comme un axiome.
Élodie enfila un manteau et partit pour le CHU.
Son père dormait dans une chambre partagée. Elle sut que ce nétait quun sommeil. Elle le regarda longtemps, les mains larges posées sur la couverture. Ces mains qui lui sculptaient des oiseaux en bois, qui lavaient un jour rattrapée en vélo.
Il ouvrit les yeux, laperçut, esquissa un sourire, fragile comme un matin froid.
Tu es venue.
Bien sûr. Comment tu vas?
Oh, un peu la tête qui tourne. Rien de grave.
Si, papa.
On verra bien.
Elle resta là deux heures. Appela sa mère ensuite: Il parle, il est réveillé. Sa mère: Merci mon dieu Et Élodie sentit lhumidité au coin des yeux.
Dans le bus du retour, elle contempla les gouttes sur le carreau, pensa que cétait cela, lessentiel: son père, sa mère, lamour doux. Le canard aux pommes pouvait attendre, la gelée de viande aussi. Tout cela nétait plus important, et cétait étrange de le ressentir si simplement, comme si on soulevait un rideau de brouillard.
François rentra de bonne humeur, partagea des histoires de bureau, raconta un incident amusant au supermarché. Elle écoutait distraitement, et puis souffla:
François, je ne ferai pas les plats pour lanniversaire.
Il se figea, verre en suspens.
Comment ça, tu ne feras pas?
Je ne ferai pas. Papa est à lhôpital. Maman a besoin de moi. Je ne peux pas passer trois jours aux fourneaux.
Élodie il prononça tout son prénom, ce quil faisait quand il se fâchait. Quarante convives! Maman a tout prévu pour la fête.
Mon père fait un AVC.
Je comprends. Mais il y a des médecins, non? Ce nest pas comme si tu devais rester là-bas jour et nuit.
Non. Mais ça signifie que je ne sacrifierai pas ce temps à cuisiner pour quarante personnes.
Il fit les cent pas dans la cuisine.
Tu réalises que maman ne peut pas annuler? Tout est organisé. Aurélie a informé tout le monde.
Commandez un traiteur.
Un traiteur? Son intonation comme si elle avait proposé un plat de space-cake. Maman veut du fait maison, tu sais comment elle est.
Je sais, dit Élodie. Très bien.
Il la fixa, l’air désemparé, comme quelquun dont la cafetière habituelle refuse de démarrer.
Elo, réfléchis. Ça narrive quune fois! Ton père, tu peux le voir au quotidien. Mais tu pourrais préparer à côté, non?
Non.
Non?
Non.
Il quitta la cuisine. Cinq minutes plus tard, Aurélie appelait.
Élodie, cest quoi cette histoire? François dit que tu refuses de cuisiner? Quarante personnes, tu réalises?
Je réalise.
Cest lanniversaire de maman! 70 ans! Tu te rends compte?
Oui. Et mon père est très malade. Ce nest pas rien non plus.
On ne peut pas reporter lanniversaire!
Aurélie, prenez un traiteur. Ou cuisinez vous-même. Je peux vous préparer les recettes.
Long silence.
Mais on ne sait pas faire comme toi.
Essayez.
Élodie rangea son portable. Les mains stables. Elle sattendait à trembler, à paniquer, mais en elle était né un calme opaque, noué, très solide.
Le lendemain, elle retourna à lhôpital. Son père allait un peu mieux, pouvait sasseoir, grimaçait devant la bouillie servie, mais mangeait. On dirait la cantine de lécole Élodie rit. Elle apporta un bouillon maison, préparé par sa mère: Ça, cest autre chose.
Laprès-midi, elle buvait le thé avec sa mère dans la petite cuisine fleurie qui sentait la menthe séchée et la mie chaude. Lodeur de lenfance. Comment tu vas, Elo? Maman.
Ça va, je men sors.
Et François, il parle de quoi?
Lanniversaire de sa mère. Samedi.
Tu iras?
Peut-être, mais je ne cuisinerai pas.
Sa mère se tut, puis, très doucement,:
Élodie, tu es heureuse, là-bas?
Élodie releva les yeux.
Pourquoi tu demandes?
Je vois comme tu arrives: pressée, fatiguée, jamais posée ni tranquille. Même là, tu regardes ton téléphone. Deux fois.
La manie, répondit gentiment Élodie.
Je comprends, susurra sa mère, et elle versa plus de thé. Pas dautre mot.
Le mercredi, Madame Beaumont rappela, la voix basse, éraflée.
Élodie, il faut parler en adultes.
Je vous écoute.
Je sais pour ton père, et je compatis, sincèrement. Mais tu comprends, jattendais cet anniversaire depuis vingt ans. Jai soixante-dix ans; je nen aurai pas dautres.
Élodie se tut.
Je ne te demande pas dabandonner ton père, mais simplement de faire ce que tu sais faire. Tu cuisine mieux que personne, cest ton rôle dans la famille! Non?
Je crois avoir compris beaucoup cette semaine. Ma place ici, ce nest pas laspic ni la tarte. Cest dêtre près de mon père.
Mais va, le matin tu visites, le soir tu cuisines. Ce nest tout de même pas impossible.
Pour vous, non. Pour moi, si. Je ne peux pas faire semblant que tout va bien.
Long silence.
Tu as toujours eu un caractère compliqué. Non pas méchamment. Juste, comme la météo.
Peut-être.
François est bouleversé.
Je sais.
Il dit que tu as changé.
Cest possible.
Elle raccrocha. Encore une fois, pas de tremblement.
Le lendemain, Élodie rangea quelques affaires dans un sac. Pyjama, trousse de toilette, chargeur, carte didentité. Elle nhésita pas. Elle écrivit à son fils: Léon, papy va mieux. Je reste chez mamie quelques jours. Tout va bien. Léon répondit vite: Je tappelle ce soir, maman. Tu es sûre? Sûre, mon grand. Bisous.
Quand François partit au travail, elle déposa un mot sur la table: «Je suis chez mes parents. Jappelle.»
Une seconde sur le seuil: dix-neuf ans de cette cuisine, ce four, ces matins dautomne. Elle ferma la porte, descendit sous un ciel gris et bleu, typique de novembre à Lyon.
Chez ses parents, la menthe embaumait lentrée baignée de lumière. Sa mère ouvrit sans rien demander, la serra tout contre elle. Élodie sentit alors quelque chose lâcher au fond delle, un muscle contracté depuis cent ans.
Tu restes? demanda maman.
Quelques jours. Si cest possible.
Quest-ce que cest si cest possible? Cest chez toi ici.
Quatre jours passèrent. Chaque matin, elles rendaient visite au père. Il allait mieux, parlait davantage, râlait après les infirmières, réclamait un vrai repas. Le médecin était optimiste. Élodie dormit, vraiment, pour la première fois depuis des années. Elle mangea la cuisine simple de maman: lentilles au beurre, soupe à loignon, tarte aux pommes toute simple que maman avait faite avec les canadas du jardin. Cette tarte était ordinaire, fondante, mais lodeur en serrait le cœur dÉlodie à table.
Pourquoi tu pleures?
Pour rien. Cest bon, cest tout.
Maman hocha la tête, ne posa pas de questions.
François appela vendredi soir. Voix tendue.
Quand reviens-tu?
Je ne sais pas.
Demain cest lanniversaire. Toute la famille sera là.
Je sais.
Maman est paniquée. Aurélie tente de cuisiner mais ça déborde partout.
Qu’ils commandent un traiteur, jai déjà dit.
Maman est vexée.
Je comprends. Désolée, mais je reste ici.
Long silence.
Tu as changé.
Oui, peut-être.
Le samedi, elle ne partit pas pour lanniversaire.
Au matin, elles portèrent au père du bouillon, et une brioche cuite à laube. Il mangea tout et dit que la prochaine fois il ferait la cuisine lui-même. Sa mère éclata de rire. Élodie les écouta jouer à se chamailler, complice tendresse dun vieux couple.
Le soir, elle sinstalla dans un fauteuil avec un livre, en face de sa mère qui tricotait. La neige tombait, discrète, comme sur une crèche miniature. Le téléphone vibra: Aurélie: Quelle pagaille, les invités sont venus, y avait presque rien à manger, on a eu honte. Madame Beaumont ne donna pas de nouvelles. François écrivit simplement: Alors ?
Élodie posa le téléphone, ouvrit son livre.
La discussion avec François eut lieu quelques jours plus tard, lorsquelle rentra boulevard de la Croix-Rousse: ses affaires, ses papiers, sa vie matérielle attendaient là. Son père, transféré en rééducation, allait mieux. François lattendait dans la cuisine, le visage changé, peut-être abîmé lui aussi.
On parle?
On parle.
Ils parlèrent longtemps, sans cris. Vraiment discuté, pour la première fois depuis des années : lui du travail, elle de sa fatigue à nêtre quune fonction au sein du foyer. Dix-neuf ans à être commode, selon lattente des autres, à perdre quelque chose sans même se rendre compte quoi. François jurait quil navait jamais pensé à mal, que tout sétait fait tout seul, que sa mère était sa mère. Élodie ne répondit pas, expliqua seulement ce qui résonnait en elle.
Tu veux divorcer? demanda-t-il enfin, direct, sans détour.
Elle réfléchit, longtemps.
Je veux vivre autrement. Le nom, je ne sais pas encore.
Il acquiesça. Se leva, bu un verre deau.
Jappelle Léon.
Daccord.
Léon arriva deux semaines plus tard. Sacs, regards sérieux, attention éveillée: il avait toujours cette tête-là avant les grandes conversations.
Ça va, maman?
Oui, Léon, ça va.
Papa a dit que cétait compliqué.
Cest honnête, Léon, cest le mot.
Il resta trois jours. Ils parlèrent beaucoup. Il sénerva un peu, contre elle, contre son père, puis retrouva son calme. En partant, il lembrassa et souffla:
Il y a longtemps que je tai pas vue reposer, maman.
Tu le vois?
Oui, vraiment.
Le divorce fut sans heurt, comme une séparation attendue entre deux personnes déjà lointaines. François garda lappartement du boulevard. Élodie récupéra quelques boîtes, le strict nécessaire, et sinstalla chez ses parents quelques temps. Sa mère ne fit nulle remarque, simplement elle prépara la chambre, toujours la même couette, toujours le petit oiseau sculpté par papa sur la table de nuit. Élodie le prit en main la première nuit, le bois doux, strié de minuscules entailles.
Son père sortit de la clinique début décembre, avançant lentement, canne à la main, mais debout. Sur le seuil:
Voilà, dit-il. On est tous là.
Le Nouvel An, ils étaient quatre : Élodie, ses parents, Léon venu exprès. On décorait le sapin, on regardait des films, on mangeait la piémontaise de maman, une tarte salée simple, rien de cérémonieux. Élodie aidait sa mère, mains dans la farine, et se disait: cuisiner, oui, mais pour quelquun, pas pour une liste. Pour les siens.
En février, elle loua un petit F2, cinquième étage, fenêtre sur une cour avec un peuplier. Simple, meublé juste dun matelas et de promesses, lodeur de peinture mélangée à celle des vies passées. Élodie resta debout au milieu, longtemps, puis ouvrit la fenêtre et observa larbre, silencieuse.
Aurélie appela une fois en mars, sa voix boudeuse mais cherchant la paix.
Élo, comment tu vas? Maman sinquiète, enfin, elle nen parlera pas, tu la connais.
Je connais.
Tu pourrais venir, parfois, pour les fêtes au moins? On est un peu perdus.
Élodie sourit, même si sa sœur ne pouvait pas la voir.
Je verrai. Tout dépendra.
Au moins, tu sais faire laspic Ici, on a essayé, il sort tout trouble.
Je tenverrai la recette. Il faut filtrer le bouillon deux fois dans une étamine, cest le secret. Essaie.
Tu rigoles ?
Non. Il suffit de le faire toi-même.
Elle envoya la recette. Aurélie répondit par un émoji étonné et ne rappela plus.
Le père récupérait lentement, de mieux en mieux. Au printemps, il rangeait la canne, rouspétait encore après les médecins, demandait quand il pourrait monter à la campagne. Les médecins tergiversaient. Papa insistait. En mai, Élodie le conduisit elle-même sur le chemin de la maison de campagne, ouvrit, aéra le salon. Ensemble, ils burent un thé sur la véranda, dans des tasses ébréchées bordées de bleu. Le prunier était en fleurs, le silence très profond, traversé seulement par le chant dune tourterelle.
Papa, tu te souviens de mes oiseaux en bois?
Oui, tu les perdais tous.
Il men reste un.
Maman me la dit. Petite pause. Tu sais, Élodie, tu es courageuse.
Pourquoi?
Pour rien. Cest juste comme ça. Il posa la tasse, contempla le prunier. La vie est longue, il ne faut pas la gaspiller à côté.
Élodie acquiesça en silence. Par la fenêtre passait une brise humide, lodeur douce des fleurs et du bois mouillé.
Ce printemps-là, Élodie se remit à travailler. Elle était devenue comptable, mais sétait presque arrêtée sous linfluence de Madame Beaumont puis de François: La famille dabord. Maintenant, elle trouva un poste dans une PME calme, une équipe tranquille, où les jours lui appartenaient vraiment.
Le week-end, elle visitait ses parents, restait parfois dormir. On préparait parfois un seul gâteau, pas douze, juste un, à partager dans la lumière de la cuisine. Le père conseillait, la mère protestait. Loiseau sculpté reposait, paisible.
Un soir dété, Léon appela juste pour parler.
Ça va, maman?
Vraiment bien, Léon.
Je suis content pour toi. Tu as changé.
Oui, je crois.
En mieux.
Élodie rit.
Et toi, Léon?
Bien. On prépare lété, je passerai en août. Tu me fais ton pot-au-feu?
Oui, recette de maman.
Il ny en a pas de meilleur, répondit Léon.
Cest promis.