La belle-fille qui dérange

Claire, tu as bien lu la liste ? Je tai donné une liste, tout y est noté, la voix de Madame Dumoulin résonnait comme si elle sadressait à quelquun dun peu simple. Cest écrit : aspic de trois viandes. Trois, pas deux, ni une. Trois.

Madame Dumoulin, jai bien lu. Justement, je voulais en discuter avec vous. Lanniversaire approche

Tu voulais. Elle laissa traîner le mot dans lair. Toi tu réfléchis, et moi je te dis. Aspic de trois viandes, tartes au chou et aux champignons, poisson en gelée, salade mimosa, salade russe, celle avec les bâtonnets de crabe, œufs mimosas, crêpes à la crème, canard aux pommes, roulés de pommes de terre, gratin au fromage blanc, gâteau mille-feuille, et gâteau mousse au lait. Ça, cest le strict minimum. Quarante personnes viennent, Claire.

Claire tenait le combiné du téléphone et regardait par la fenêtre. Dehors, la pluie de novembre tombait, aussi lourde et morne que cette conversation.

Jai compris, Madame Dumoulin. Je vous rappelle plus tard, daccord ?

Attends pas trop. On na plus beaucoup de temps jusquà samedi.

Elle posa le téléphone sur la table de la cuisine, resta immobile quelques secondes, fixant la fiche à carreaux coincée sous la salière, couverte de lécriture pressée de sa belle-mère. Claire relut la liste. Quatorze plats, tous précisés : « maison », « pas du commerce », « comme la dernière fois, mais en mieux ».

La dernière fois, cétait pour les cinq ans de mariage de Pauline, la sœur dAntoine. Claire avait commencé à cuisiner trois jours avant ; trois jours passés sans presque dormir, les jambes qui lâchaient le deuxième soir, les mains abîmées par la vaisselle. Antoine rentrait, piochait un plat sur la cuisinière, allait regarder le foot. Il demanda une fois si elle voulait de laide. Elle répondit non. Il hocha la tête et sen alla. Gentiment, sans animosité. Juste comme ça.

Lors du repas, Madame Dumoulin goûta laspic, appela Claire et souffla, neutre : « Un peu trop salé. » Rien dautre. Les invités complimentaient, se resservaient, certains disaient navoir jamais mangé daussi bonnes tartes. Madame Dumoulin hochait la tête et murmurait : « Chez nous, cest la tradition. » Claire nétait pas citée.

Assise maintenant à la table de la cuisine, dans cet appartement de la rue des Artisans où ils vivaient depuis dix-neuf ans, Claire comprenait que pour sa belle-mère, « tradition » voulait dire une chose bien précise. Tradition : la bru prépare. Tradition : la bru fait le ménage. Tradition : la bru est reconnaissante dêtre invitée à table.

Le téléphone vibra. Pauline.

Claire, tu as parlé à maman ? Elle a dit que tu étais bizarre.

Jétais juste fatiguée, ça arrive.

Eh bien, lanniversaire cest dans une semaine, il faut faire les courses. Jirai avec toi mercredi si tu veux porter les sacs… Ah non, mercredi jai manucure. Alors jeudi ?

Je vais me débrouiller, merci.

Sois attentive, maman veut le canard aux pommes reinettes, pas une autre variété. Les reinettes, tu sais, pour lacidité.

Oui, je sais.

Et laspic, il faut quil soit bien clair. La dernière fois, il était un peu trouble.

Claire ferma les yeux. Aspic de trois viandes, pommes reinettes, deux gâteaux, quarante personnes.

Daccord, Pauline, jai tout noté.

Elle rangea le téléphone, se leva. Il fallait penser au dîner. Antoine arriverait à sept heures, affamé, et sil ny avait rien de prêt, il lancerait son célèbre regard interrogatif, puis : « Tu nas rien préparé ce soir ? » Pas de reproche, non. Simple incompréhension, paisible, comme celui qui attend son bus mais ne le voit pas arriver.

Claire ouvrit le frigo. Sortit un poulet, un oignon, des carottes. Mit la casserole sur le feu. Des gestes automatiques, absorbés en dix-neuf ans.

Elle avait rencontré Antoine à vingt-six ans. Il était drôle, bavard, savait faire rire tout le monde. Dès leur première rencontre, Madame Dumoulin lui dit : « Claire, tu es maligne, ça se voit tout de suite. » Claire lavait pris comme un compliment, avant de comprendre que « maligne » signifiait surtout « ne pas contester ».

Mariée à vingt-huit ans. La première année, tout allait encore. Puis Lucas était né. Puis Lucas avait grandi et était parti faire ses études à Lyon. Restait ça : lappartement, la cuisine, la liste en papier quadrillé.

Le bouillon arrivait à ébullition. Claire baissa le feu, partit dans la chambre. Elle pensa appeler sa mère, entendre sa voix. Son téléphone sonna avant elle.

Cétait maman.

Claire, la voix était basse, mais il y avait un ton qui serra le ventre de Claire. Tu peux venir ce soir ?

Quest-ce quil se passe ?

Papa ne va pas bien. Jai appelé les urgences. Nous sommes à lhôpital.

Déjà, Claire enfilait sa veste, se rappela du bouillon, retourna léteindre. Écrivit un message à Antoine : « Papa ne va pas bien, je pars chez mes parents, le dîner est sur le feu. » Elle prit son sac et sen alla.

Dehors, la nuit était humide, froide. Elle héla un taxi et fixa les lumières floues des phares croisés tout le trajet. Paul, papa. Soixante-douze ans, cœur dacier, jamais malade, disait toujours : « Pourquoi me plaindre ? Je vous enterrerai tous ! » Elle voulait croire que cétait vrai.

Lhôpital sentait le propre institutionnel et les couloirs nen finissaient plus. Maman attendait près dune fenêtre, en manteau, son sac serré contre sa poitrine.

Maman.

Elle se retourna. Ses yeux étaient secs, mais le regard fit monter les larmes à la gorge de Claire.

Ils disent que la tension est très haute. Et un problème au cerveau. Il est tombé dans le couloir. Je venais de la cuisine, il était par terre.

Et maintenant ?

Ils font des examens. Le médecin a dit dattendre.

Elles sassirent sur des chaises dures et attendirent. Maman serrait la main de Claire, petite main froide. Claire se reprocha de ne pas être venue depuis presque trois semaines. Jamais le temps, toujours des courses, la cuisine, le ménage, les discussions de menu avec Madame Dumoulin.

Au bout dune heure et demie, un médecin jeune et fatigué vint les voir.

On a stabilisé son état, dit-il. Mais il y a suspicion dAVC. On garde en observation, examens complémentaires. Au moins une semaine ici.

Il sen sortira ? demanda maman.

Il faut attendre, encore trop tôt pour se prononcer.

Claire raccompagna maman chez elle, lui fit du thé, resta jusquà ce quelle sendorme dans le fauteuil. Ensuite, elle sassit dans la cuisine familiale, savourant ce silence particulier, doux comme un vieux plaid. Des géraniums de maman fleurissaient, une vieille photo accrochée montrait Claire enfant, tenant la main de son père.

Elle rentra chez elle après minuit.

Antoine était encore levé, sur son téléphone. Il le posa en la voyant entrer.

Alors ?

Ce nest pas bon. Ils suspectent un AVC.

Ah mince. Tu as dîné au moins ?

Non.

Jai réchauffé la poule au pot, sers-toi.

Claire mangea debout, debout devant lévier, trop fatiguée pour mettre la table. Puis alla sallonger. Impossible de dormir ; elle fixait le plafond, pensait au visage de son père, aux mains de sa mère, à lodeur de cette cuisine-là.

Le matin, Madame Dumoulin appela.

Claire, jai appris que tu étais sortie hier. Antoine ma dit quil y avait un souci avec ton père. Tu réalises quil ne reste que six jours avant lanniversaire ?

Madame Dumoulin, mon père est à lhôpital.

Oui, jai entendu. Mais lhôpital est à côté, non ? Toi tu ny es pas alitée. Tu vas commencer la cuisine quand ?

Claire sentit en elle une lente clarté, comme de leau qui ne coule plus mais stagne.

Je ne sais pas encore.

Comment ça, tu ne sais pas ? Létonnement fendit la voix de sa belle-mère comme à chaque réponse inhabituelle. Claire, cest mes soixante-dix ans ! Une fois dans la vie ! Tu comprends ?

Je comprends. Mon père aussi, il est unique.

Silence.

Je pense que tu vas y arriver. Tu nas pas à rester en permanence à lhôpital. Tu fais la visite, puis la cuisine.

Claire ne répondit rien. Elle salua, raccrocha.

Antoine buvait son café dans la cuisine. Il la fixa.

Cétait maman ?

Oui.

Que voulait-elle ?

Elle ma parlé des préparatifs.

Il hocha la tête, but une gorgée de café. Puis :

Tu comprends, Claire, cest important pour elle. Quarante personnes. Elle ne va pas annuler, tu réalises.

Je ne demande pas lannulation.

Tu y arriveras tu verras. Visite ton père, bien sûr. Mais la cuisine, tu peux faire en même temps ?

Claire le regarda. Il fixait son téléphone, fronça un peu les sourcils, pas à cause delle, mais du message à lécran.

Antoine, et si cétait ta mère à lhôpital ?

Il leva les yeux.

Quel rapport ?

Simple question.

Ce nest pas pareil.

Pourquoi ?

Parce que cest ma maman, dit-il, comme si cela expliquait tout.

Claire shabilla et partit pour lhôpital.

Son père était dans une chambre à quatre lits. Lorsquelle entra, il était inconscient, ce qui lui serra de nouveau la poitrine. Une aide-soignante expliqua quil dormait. Claire sassit près de lui, observa son visage, les rides, le menton mal rasé, les grandes mains posées sur la couverture ces mains qui lui fabriquaient des oiseaux en bois quand elle était enfant, qui lavaient attrapée la fois où elle était tombée de vélo.

Il ouvrit les yeux. Sourit faiblement.

Tu es venue, dit-il, voix basse, étrangère. Lui dordinaire parlait fort.

Bien sûr. Comment tu te sens ?

Oh, ça tourne un peu. Rien de grave.

Ce nest pas rien, papa.

On verra bien, il haussa les épaules, autant quil pouvait. Tant quon vit.

Elle resta deux heures près de lui. Appela sa mère à la sortie : papa est conscient, il parle. Maman répondit : « Dieu merci », dune voix tremblante.

Claire rentra en bus, regardant la buée sur la vitre. Elle pensa : Voilà, cest ça limportant. Mon père à lhôpital, maman seule. Ça. La liste de Madame Dumoulin avec son aspic limpide, ce nest rien. Pourquoi ny ai-je pas pensé avant ? Ou bien je lai pensé, sans oser accepter ?

Antoine rentra de bonne humeur, il avait rapporté du pain, parlait du travail. Claire lécouta distraitement, puis déclara :

Antoine, je ne cuisinerai pas pour lanniversaire.

Il sarrêta, posa son verre.

Quoi ? Tu plaisantes ?

Non. Papa est à lhôpital. Maman a besoin daide. Je ne peux pas passer trois jours derrière les fourneaux.

Claire. Il disait son prénom dun ton ferme, celui quil prenait pour se fâcher. Il y aura quarante personnes ! Maman attend tout le monde, cest son anniversaire !

Mon père fait un AVC.

Je comprends. Mais il y a des médecins là-bas. Tu nas pas à rester jour et nuit.

Peut-être. Mais je ne vais pas cuisiner douze plats pour quarante personnes alors que mon père est à lhôpital.

Antoine fit les cent pas dans la cuisine.

Tu te rends compte que maman ne peut pas annuler ? Tous les invités sont conviés. Pauline a déjà envoyé les invitations.

Quils commandent les plats.

Commander ? Il prit un air outré, comme si elle proposait une hérésie. Tu connais maman, elle veut du fait maison.

Oh que je la connais.

Antoine la regarda. Il y avait, dans son regard, quelque chose quelle ne lui connaissait pas. Non pas de la colère, mais la confusion de celui pour qui les évidences cessent de fonctionner.

Claire, réfléchis. Cest une fois dans la vie. Ton père est à lhôpital, oui. Tu peux le visiter tous les jours. Mais tu peux aussi cuisiner, non ?

Non.

Non ?

Non, Antoine.

Il quitta la pièce. Quelques minutes plus tard, le téléphone de Claire sonna : Pauline.

Claire, cest quoi cette histoire ? Antoine me dit que tu refuses de cuisiner ? Il y aura quarante personnes, tu te rends compte ?

Oui.

Cest lanniversaire de maman ! Soixante-dix ans ! Tu ne te rends pas compte ?

Si. Mais mon père va mal, et ça compte aussi.

On ne peut pas reporter la fête !

Pauline, vous pouvez commander des plats. Ou faire vous-même. Je peux donner les recettes.

Silence. Puis :

On ne saura pas faire pareil.

Faut bien apprendre.

Claire rangea son téléphone. Ses mains ne tremblaient pas ; elle en fut la première étonnée. Elle pensait avoir peur, ou vouloir revenir en arrière. Mais en elle, le calme restait, net, immobile.

Le lendemain, elle retourna à lhôpital. Papa allait un peu mieux. Il sasseyait déjà, mangeait une bouillie fade, rouspétait, trouvait que la nourriture manquait de goût. Claire rit. Elle lui apporta un bouillon maison préparé par maman, en thermos. Papa but tout, dit : « Ça, cest autre chose. »

Avec maman, elles restèrent dans la petite cuisine fleurie, mangeant du pain et buvant du thé à la menthe ramassée au jardin. Cette odeur, Claire la connaissait depuis toujours. Ce nétait pas lodeur de la cuisine dune autre, où elle sépuisait à préparer des plats jamais remerciés.

Ça va, Claire ? demanda maman.

Oui. Je gère.

Il y a des soucis avec Antoine ?

Sa mère fête ses soixante-dix ans samedi.

Tu comptes y aller ?

Sûrement. Mais je ne cuisinerai pas.

Maman attendit. Puis, très doucement :

Claire Tu es heureuse, là-bas ?

Claire la regarda.

Tu veux dire quoi ?

Je te vois arriver toujours pressée, épuisée, jamais vraiment paisible. Là, tu as déjà regardé deux fois ton portable.

Claire baissa les yeux vers le téléphone. Cétait vrai.

Cest lhabitude.

Je comprends, dit maman. Elle najouta rien, servit à nouveau le thé.

Le mercredi, Madame Dumoulin téléphona. Une voix spéciale, basse, un peu tremblante, réservée aux cas graves.

Claire, parlons entre adultes.

Jécoute, Madame Dumoulin.

Je comprends que ton père a des ennuis de santé. Jen suis sincèrement désolée. Mais tu dois comprendre que jai attendu ces soixante-dix ans toute ma vie. Je suis vieille, jaurai pas à nouveau soixante-dix ans.

Claire se tut.

Je ne te demande pas doublier ton père, reprit Madame Dumoulin. Je te demande juste de faire ce que tu sais faire mieux que personne : cuisiner. Cest ta contribution à la famille, non ?

Madame Dumoulin, dit Claire posément, jai compris quelque chose cette semaine. Ma contribution à la famille, ce nest ni laspic ni les tartes salées. Mon père est à lhôpital, je veux être à ses côtés.

Eh bien, sois-y. Qui ten empêche ? Hôpital le matin, cuisine le soir. Je ne ten demande pas plus.

Pour vous ce nest rien. Pour moi, cest trop. Je ne peux pas faire comme si de rien nétait.

Nouveau silence.

Tu as toujours été compliquée, finit par dire Madame Dumoulin, sans méchanceté, presque comme une évidence.

Peut-être bien.

Antoine est bouleversé.

Je sais.

Il prétend que tu as changé.

Peut-être.

Elle raccrocha. Toujours sans trembler.

Le jeudi, Claire fit sa valise. Petite. Une tenue, un chargeur, sa trousse de toilette, son passeport. Elle ne réfléchit pas, elle agissait. Écrivit à Lucas : « Papi va mieux. Je reste quelques jours chez eux. Tout va bien. » Lucas répondit vite : « Je tappelle ce soir. Tes sure que ça va ? » Elle répondit : « Promis. Bisous. »

Une fois Antoine parti travailler, elle laissa un mot sur la table : « Je suis chez mes parents. Jappelle. »

Elle resta quelques secondes à observer la cuisine. Dix-neuf ans de cette même cuisine, de cette table, de cette gazinière, de cette odeur dun matin qui nétait jamais vraiment le sien.

Elle sortit. Le ciel était bleu-gris, froid et limpide. Claire marcha jusquà larrêt de bus, se disant que dix-neuf ans, cest long. Presque la moitié de sa vie. Et quelle avait cru pendant toutes ces années quelle ne méritait que ce quon lui donnait, pas plus.

Chez ses parents, lodeur de menthe et de lumière chaude lenveloppa. Maman ouvrit, vit la valise, ne posa aucune question. Simplement elle fit un pas de côté pour la laisser passer. Puis la serra fort. Claire sentit alors que quelque chose, longtemps comprimé, commençait enfin à se relâcher.

Tu restes ? demanda maman.

Quelques jours, si tu veux bien.

Mais enfin ! Cest chez toi, répondit maman, presque reprochante.

Claire passa quatre jours chez ses parents. Chaque matin, elles allaient voir papa à lhôpital. Il allait de mieux en mieux, parlait, râlait contre les perfusions, réclamait de « la vraie nourriture ». Le médecin était prudemment optimiste.

Les quatre jours furent des jours de repos. Claire dormit vraiment, pour la première fois depuis des années ; sans réveil, jusquà ce que lenvie vienne douvrir les yeux. Elle mangeait la cuisine de sa mère, simple et généreuse : blanquette, soupe, tarte aux pommes reinettes du jardin. Rien dextraordinaire, seulement bon, tellement quelle en avait les larmes aux yeux.

Quest-ce quil y a ? demanda maman.

Rien. Cest très bon.

Maman hocha la tête, ne questionna pas.

Antoine appela enfin, vendredi soir. Voix tendue.

Tu rentres quand ?

Pas encore.

Claire, cest demain, la fête. Toute la famille sera là.

Je sais.

Maman est en panique. Pauline essaie de préparer la cuisine, cest la catastrophe.

Commandez donc des plats, je lai dit.

Tu comprends que maman est blessée ?

Oui. Je regrette que ce soit ainsi. Mais je reste.

Long silence.

Tu as changé, dit-il enfin.

Sans doute, admit-elle.

Le samedi, elle nalla pas à la fête.

Le matin, elle porta du bouillon à son père, avec une brioche maison. Il mangea tout, fit léloge du gâteau : « Je vais bientôt rentrer, et cest moi qui ferai la cuisine si ta mère oublie ! » Maman rit, promettant quon verrait bien. Claire savourait ces échanges, ces disputes tendres qui, sous couvert de chamailleries, signaient la complicité de toute une vie de couple.

Le soir, elle resta seule avec sa mère, occupée à lire sans vraiment se concentrer. Maman tricotait en face. Dans la nuit tombante, il neigeait doucement, enfin cette neige dhiver qui va avec le calendrier. Plusieurs messages arrivèrent. Pauline : « Quelle honte, presque rien à manger, quelle humiliation. » Madame Dumoulin ne dit rien. Antoine écrivit : « Alors ? »

Claire posa le téléphone. Garde son livre en main.

La conversation avec Antoine eut lieu quelques jours plus tard, quand elle retourna à lappartement. Son père allait mieux, était transféré en service normal, et sa mère se débrouillait.

Antoine était à la cuisine. Quand elle entra, elle le trouva changé, comme si, lui aussi, quelque chose sétait déplacé.

On parle ? demanda-t-il.

Oui.

Ils parlèrent longtemps. Pas de cris. Pour la première fois, peut-être, ils se parlaient sincèrement, pas juste boulot et dîner. Claire expliqua sa fatigue, lusure de nêtre quun rouage, la lassitude davoir été sans cesse celle qui arrange, qui fait que tout roule. Antoine écouta, tenta de se justifier, expliqua quil navait jamais pensé à mal, que cétait naturel, que « maman cest maman ». Claire nargumenta pas. Elle expliquait seulement ce quelle ressentait.

Tu veux divorcer ? lança-t-il, sans détour.

Elle réfléchit.

Je veux vivre autrement, dit-elle. Comment ? Je ne sais pas encore.

Il hocha la tête. Se leva. Se servit de leau.

Jappelle Lucas.

Oui, fais.

Lucas débarqua deux semaines plus tard. Il arriva sans prévenir, sac sur le dos, ce même air sérieux quil avait lors des grandes discussions enfant.

Maman, ça va ?

Oui Lucas. Calme-toi, tout va bien.

Papa ma dit que cétait compliqué.

Honnête. Cest un autre mot.

Il resta trois jours. Beaucoup de discussions. Dabord, il lui en voulut, puis à son père, puis sadoucit. Le jour du départ, au seuil de la porte, il la serra fort :

Tu as lair moins fatiguée que jamais.

On voit tant que ça ?

Oh oui.

Le divorce se fit sans drame, entre gens qui cohabitaient plutôt que vivaient ensemble depuis des années. Antoine resta à lappartement. Claire prit ses affaires, quelques cartons, et sinstalla provisoirement chez ses parents. Maman ne fit aucune remarque. Elle libéra une chambre, fit le lit, y posa sur la table de chevet le petit oiseau en bois sculpté par papa, trouvé par Claire en entrant. Elle le prit en main. Si léger, lisse, marquée de toutes ces entailles minuscules du couteau.

Paul fut autorisé à sortir début décembre. Il marchait moins vite, sappuyait sur une canne, mais avançait. Sur le palier, il sarrêta, regarda Claire.

Et voilà. Tout le monde est là.

Pour Noël, ils étaient quatre : Claire, ses parents, Lucas qui était revenu exprès. Ils firent le sapin, regardèrent de vieux films, dégustèrent la salade russe et la tourte au chou de maman. Une simple tourte, sans tralala. Claire la façonnait aux côtés de sa mère, pensant que ça, cétait vraiment cuisiner pour les siens. Pas pour une liste, une tradition ; pour les gens.

En février, elle loua un petit appartement un T1, cinquième étage, vue sur quelques bouleaux dans une cour tranquille. Le mobilier était sommaire, lodeur fraîche de peinture recouvrait celle de lancien occupant. Claire y entra avec ses cartons, resta longtemps au milieu de la pièce vide. Puis sapprocha de la fenêtre, contempla les bouleaux.

Pauline appela une fois, en mars, mêlant vexation et volonté dapaisement.

Claire, comment tu vas ? Ici enfin, maman sinquiète. Elle ne le dira pas, tu la connais.

Je sais.

Tu ne pourrais pas venir aux grands repas ? De temps en temps. On ne maîtrise pas trop.

Claire sourit, même si Pauline ne pouvait le voir.

Je verrai, Pauline. On verra.

Juste pour laspic, tu sais faire, toi. Le nôtre, il nest jamais clair.

Je tenverrai la recette. Lastuce, cest de filtrer au moins deux fois dans une étamine.

Tu rigoles ?

Non. Il faut juste le faire soi-même.

Elle envoya la recette. Pauline répondit par un émoji surpris, et ninsista plus.

Paul se remettait lentement, mais sûrement. Au printemps, il gambadait sans la canne, râlait après les docteurs, rêvait déjà du jardin familial. Quand la terre fut prête, Claire le conduisit là-bas, alluma le chauffage. Ils restèrent sur la terrasse avec des mugs à liseré bleu. La haie sentait bon.

Tu te rappelles de loiseau en bois ? demanda Claire.

Oui. Tu perdais toujours tes jouets.

Celui-là, non. Il est chez moi.

Je sais, dit-il. Maman la dit. Il garda le silence. Tes forte, Claire.

Pourquoi ?

Pas besoin dune raison. Il posa son mug sur la rambarde, contempla le jardin. La vie est longue. Faut pas la gaspiller.

Elle hocha la tête. Dehors, lair sentait la terre humide, lamertume douce du printemps. Rien quécouter, cétait déjà assez.

Ce printemps-là, Claire retrouva un emploi. Avant, elle était comptable mais navait jamais repris à plein temps : Madame Dumoulin répétait que la famille passait avant, Antoine ne disait jamais rien. Maintenant, elle rejoignit une petite équipe, calme, bon esprit, travail structurant. Les premiers jours, il fallait réapprendre ce rythme, mais bientôt revint ce sentiment oublié : la journée était à elle.

Le week-end, elle visitait ses parents, dormait parfois là. Maman et elle préparaient des tartes, pas pour un banquet, mais pour le plaisir, un plat à la fois. Paul venait donner des conseils inutiles, maman le remettait gentiment à sa place. Loiseau de bois reposait toujours là, tranquille.

Un soir dété, Lucas appela pour discuter.

Maman, tu vas bien ?

Pleinement, Lucas. Cest vrai.

Je suis content pour toi. Tu es très différente aujourdhui.

Différente, oui.

En mieux, je trouve.

Elle rit.

Et toi, Lucas, du neuf ?

Oui, avec les copains, boulot, projets Jaimerais venir en août.

Elle écoutait sa voix, regardant les bouleaux en feuilles : la cour était verte jusquaux fenêtres.

Viens, dit-elle. Je ferai ma soupe.

La recette de grand-mère ?

Oui, rien de mieux.

La meilleure du monde, maman. Promis, jarrive.

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