La belle-fille gênante

Élodie, tu as bien lu la liste ? Je tai donné la liste, tout est écrit dessus, la voix de Mme Lemoine résonnait au téléphone comme si elle sadressait à une élève peu attentive. Cest écrit : aspic de trois viandes. Trois. Pas deux, pas une. Trois.

Madame Lemoine, je lai lue. Justement, je voulais quon en parle. Lanniversaire approche et je pensais que

Tu pensais, la belle-mère laissa planer le mot, comme un reproche doux-amer. Toi, tu pensais. Or moi je te dis : aspic de trois viandes, tourtes au chou et aux champignons, truite en gelée, salade Piémontaise, macédoine maison, œufs mimosa, crêpes à la crème, canard aux pommes, pommes dauphines, gratin de fromage blanc, gâteau Opéra et Bavarois. Et cest le minimum, le minimum, Élodie. On attend quarante invités.

Élodie regardait distraitement la neige fondue tomber derrière la fenêtre de la cuisine, aussi pesante et hors de propos que cet échange.

Daccord, madame Lemoine. Je vous rappelle plus tard, daccord ?

Ne traîne pas trop. Samedi, cest déjà presque demain.

Elle reposa le téléphone sur la table et resta quelques secondes sans bouger. La liste, écrite sur un carnet quadrillé dune écriture large et exigeante, gisait coincée sous la salière. Élodie la relut. Quatorze plats. Avec en face de chaque un impératif : « maison », « pas de la boulangerie », « comme la dernière fois, mais mieux ».

Comme la dernière fois. Cétait il y a cinq ans, pour les noces de sa belle-sœur, Marie. Élodie avait commencé trois jours à lavance, dormant à peine, les mains couvertes de crevasses à force de faire la vaisselle. Gérard, son mari, rentrait, grignotait un truc au passage et sinstallait devant la télé. Il navait offert son aide quune fois. Élodie avait refusé dun ton calme. Sans rancœur. Il était simplement reparti.

Le jour J, madame Lemoine avait goûté laspic, appelé Élodie à lécart et soufflé, sans couleur : « Un peu trop salé. » Personne dautre navait critiqué. Les convives complimentaient, se resservaient, évoquaient de vieux souvenirs de cuisine. Madame Lemoine hochait la tête : « Cest chez nous, la tradition. » Pas une seule fois elle navait évoqué Élodie.

Assise à la table de leur appartement avenue Jean-Jaurès, où ils vivaient depuis dix-neuf ans, Élodie réalisait soudain combien le mot « tradition » était, pour sa belle-mère, quelque chose de très précis : la belle-fille cuisine. La belle-fille range. La belle-fille remercie quon lait invitée à table.

Le téléphone vibra. Marie, la belle-sœur.

Lolo, tu as parlé à maman ? Elle dit que tu faisais une drôle de tête.

Jétais juste un peu crevée.

Tu vois ! Or lanniversaire arrive. Faut déjà commencer les courses. Mercredi je peux taccompagner enfin non, jai manucure. Jeudi peut-être ?

Marie, ne tinquiète pas, jy arriverai.

Cest juste : maman insiste pour des pommes reinettes pour le canard, pas dautre variété. Le goût, tu sais

Oui, je sais.

Et laspic, super clair. Pas comme la fois davant.

Élodie ferma les yeux. Aspic limpide. Pommes reinettes. Deux gâteaux. Quarante personnes.

Daccord, Marie. Jai tout noté.

Elle rangea le téléphone, se leva. Il fallait penser au dîner, Gérard rentrerait affamé, sattendrait à ce que tout soit prêt. Pas un reproche, non. Mais plutôt, ce regard interrogateur : « Tu nas rien préparé ce soir ? » Comme si on arrive à larrêt et que le bus napparait pas.

Élodie ouvrit le frigo, sortit du poulet, des carottes, un oignon. Les gestes étaient ceux de lhabitude : dix-neuf ans des mêmes recettes, des mêmes pas.

Elle avait rencontré Gérard à vingt-six ans. Il riait beaucoup, savait raconter des histoires qui faisaient marrer tout le monde. La première fois, madame Lemoine avait dit : « Tu as lair dêtre une fille bien, Élodie. » Élodie avait cru que cétait un compliment. Plus tard, elle avait compris : « bien » voulait dire « ne discute pas ».

Ils sétaient mariés quand elle avait vingt-huit ans. La première année, ça allait. Ils eurent Paul, puis Paul était parti faire ses études à Lille. Il restait lappartement, la cuisine, la liste des plats sur le carnet quadrillé.

Le bouillon commença à frémir. Élodie baissa le feu, alla dans le salon. Elle voulait juste appeler sa mère, entendre sa voix. Mais déjà le téléphone sonnait.

Sa mère.

Lili, la voix était douce, mais quelque chose serra tout de suite le cœur dÉlodie. Tu pourrais venir aujourdhui ?

Que se passe-t-il ?

Papa ne va pas bien. Les pompiers lont emmené. On est à lhôpital.

Élodie était déjà en train denfiler son manteau quand elle se souvint du bouillon. Elle retourna, éteignit la plaque, écrivit rapidement à Gérard : « Papa hospitalisé, dîner prêt sur la table. » Elle sortit.

Dehors, il faisait sombre, mouillé. Elle monta dans un taxi, fixa les lumières en filet derrière les vitres. Roger Dubois. Papa. Soixante-douze ans, un cœur dhorloger, jamais malade, qui disait : « Je vous survivrai tous, hin ! » Élodie voulait que ce soit vrai. De tout son cœur.

À lhôpital, couloirs blanchis, odeur mêlée deau de javel et de plastique. Sa mère attendait dans le hall, petite, manteau fermé jusquau cou, sac pressé contre elle.

Maman.

Sa mère se retourna. Ses yeux étaient secs, mais tellement tristes quÉlodie en eut le souffle coupé.

Ils disent que cest la tension. Et la tête. Il est tombé dans le couloir, juste après que je sorte de la cuisine.

Et maintenant ?

Ils lauscultent. Faut attendre.

Elles attendirent, côte à côte, sur des sièges durs. Sa mère lui serrait la main, la sienne petite et froide. Élodie pensa : « Je ne suis pas venue chez eux depuis trois semaines. » Toujours autre chose. Les courses, la cuisine, la vaisselle, les coups de fil concernant le menu.

Au bout dune heure et demie, un interne sortit, jeune, épuisé, lunettes de traverse.

On a stabilisé, dit-il. Mais on suspecte un AVC. Il faut surveiller, plusieurs examens encore. Au moins une semaine ici.

Il sen sortira ? demanda sa mère.

Il faut voir. Difficile à dire.

Élodie ramena sa mère chez eux, fit du thé, resta jusqu’à ce quelle sassoupisse dans le fauteuil. Elle sassit alors seule à la cuisine de son enfance, enveloppée dun silence duveteux comme un vieux châle. Sur le rebord de la fenêtre, les géraniums maternels, éternellement fleuris, veillaient. Sur le mur, une photo : Élodie à sept ans tenant la main de son père.

Elle rentra chez elle après minuit.

Gérard veillait dans le salon. En lapercevant, il reposa son portable.

Des nouvelles ?

Cest grave. Un AVC probable.

Mince Tu as mangé au moins ?

Non.

Il y a du poulet, jai réchauffé un peu. Prends-en.

Elle mangea debout, devant lévier. Pas la force de sasseoir. Puis se coucha, sans trouver le sommeil : son esprit dessinait le visage de son père, les mains de sa mère, lodeur de la cuisine dautrefois.

Le lendemain matin, madame Lemoine appela.

Élodie, jai appris que tu es partie hier. Gérard ma dit pour ton père. Mais tu noublies pas que lanniversaire est dans six jours, jespère ?

Mon père est à lhôpital, madame Lemoine.

Oui jai entendu. Et alors ? Lhôpital pas loin, hein ? Tu nes pas malade. Tu comptes ty mettre quand ?

Un calme étrange sinstalla en Élodie. Tout devenait simple, limpide, soudain arrêté.

Je ne sais pas encore.

Comment ça, “je ne sais pas” ? le ton de sa belle-mère trahissait cet infime étonnement qui surgissait toujours face à un refus inattendu. Cest mon anniversaire, soixante-dix ans. On ne vit ça quune fois.

Je sais. Mon père aussi, cest unique.

Silence.

Bon, conclut-elle enfin, tu torganiseras, alors. On n’est pas sans arrêt à lhôpital, on visite puis on rentre, non ?

Élodie ninsista pas. Elle raccrocha.

Gérard buvait son café.

Cétait maman ?

Oui.

Elle est inquiète pour l’organisation, je suppose.

Il haussa les épaules, repris son portable. Puis, sans la regarder :

Écoute, cest le grand jour pour elle. Quarante personnes attendent. On nannule pas à la dernière minute.

Jai jamais dit ça.

Bon. Tu visiteras ton père, mais tu pourras sûrement gérer la cuisine en parallèle, non ?

Élodie le fixa.

Gérard, si jamais cétait ta mère à lhôpital ?

Il leva les yeux.

Quel rapport ?

Aucun. Question de principe.

Ce nest pas pareil.

Pourquoi ?

Parce que cest ma mère, déclara-t-il, sûr de lui, comme si cétait une vérité universelle.

Élodie partit voir son père.

Il était sans connaissance, les mains sur la couverture, grandes, veinées celles-là mêmes qui lui avaient sculpté, enfant, de petits oiseaux en bois. Quand il ouvrit les yeux, il eut un mince sourire prudent, comme quelquun qui nest pas tout à fait certain dêtre réveillé.

Tu es venue, murmura-t-il.

Bien sûr. Tu tiens le coup ?

Oh, juste un peu la tête qui tourne. Trois fois rien.

Ce nest pas rien, papa.

On verra, il hausssa faiblement les épaules.

Elle resta près de lui deux heures. En rentrant, elle appela sa mère : papa va mieux, il parle. Sa mère remercia dune voix qui laissa Élodie au bord des larmes.

Dans le bus, elle fixait la buée sur la vitre et se disait : voilà ce qui compte. Papa à lhôpital. Maman seule. Ça, cest important. Pas la liste daspic limpide et de pommes reinettes de madame Lemoine. Et cette évidence fit comme un déclic inattendu : pourquoi ny avait-elle jamais songé ainsi ?

Quand Gérard rentra ce soir-là, il était détendu, parla du boulot, déposa une baguette. Élodie lécoutait, puis déclara :

Gérard, je ne cuisinerai pas pour lanniversaire.

Il sarrêta, posa son verre.

Comment ça, tu ne cuisineras pas ?

Je ne cuisinerai pas. Mon père est à lhôpital, maman a besoin de moi. Je ne vais pas passer trois jours aux fourneaux.

Lolo il y a quarante personnes. Cest la famille. Cest son anniversaire !

Mon père fait un AVC.

Jentends. Mais les médecins sont là. Tu vas quand même pas rester tout le temps là-bas.

Non. Mais je refuse de préparer douze plats pour quarante personnes alors que papa est à lhôpital.

Gérard eut un moment de doute, puis argumenta :

Tu comprends bien que maman ne va pas tout annuler ? Marie a invité tout le monde !

Quils commandent un traiteur.

Commande ? il semblait entendre une obscénité. Maman veut tout fait maison.

Justement, je la connais.

Gérard la fixa, une lueur de déroute sur le front.

Tu ny penses pas Ce nest quune fois ! Papa ira mieux, et toi tu pourrais torganiser.

Non.

Non ?

Non, Gérard.

Il tourna les talons. Marie appela peu après.

Lolo, cest quoi ça ? Tu refuses de cuisiner ? Quarante personnes, tu te rends compte ?

Oui.

Lanniversaire de maman ! Soixante-dix ans ! Ça ne signifie rien ?

Si. Mais là, mon père compte aussi.

On ne peut pas décaler !

Marie, faites appel à un traiteur ou cuisinez vous-mêmes. Je vous donnerai les recettes.

Silence.

On n’a pas ton savoir-faire.

Ça sapprend.

Elle coupa. Ses mains ne tremblaient pas ; ça la surprit. Elle sattendait à la peur ou à la panique. Mais non, juste un calme limpide.

Le lendemain, elle retourna à lhôpital. Papa allait mieux, déjà assis, mangeant sa semoule dun air grognon. Elle avait apporté du bouillon maison. Il finit le bol, déclara : « Là, tu vois, cest tout de suite autre chose ! »

Après, avec sa mère, elles buvaient le thé dans la petite cuisine à rideaux fleuris, le frigo brinquebalant. Ça sentait la menthe séchée de la campagne, lodeur qui collait à son enfance, pas celle dune cuisine étrangère, pas celle des listes imposées.

Et toi, Lili, ça va ?

Ça va, maman. Je tiens.

Et Gérard ?

Sa mère fête ses soixante-dix ans samedi.

Tu vas y aller ?

Je pense. Mais je ne ferai pas la cuisine.

Long silence. La mère sembla hésiter, puis demanda à mi-voix :

Dis donc, tes heureuse, là-bas ?

Élodie leva les yeux.

Tu veux dire, chez nous ?

Tu cours tout le temps. Tu ne prends jamais cinq minutes. Comme maintenant, où tu regardes ton téléphone.

Élodie jeta un œil sur lécran. Cétait vrai.

Vieille habitude, murmura-t-elle.

Je comprends, répondit sa mère, en resservant du thé.

Mercredi, cest madame Lemoine elle-même qui rappela, dune voix étrangement retenue :

Élodie, je veux quon discute adultes à adultes.

Je vous écoute, madame.

Jai de lempathie pour ton père. Sincèrement. Mais tu captes quici, ça fait vingt ans que jattends cette fête ? Jai soixante-dix piges. Jen aurai pas dautre.

Élodie resta muette.

Je ne te demande pas de laisser tomber ton père. Juste dapporter ce que tu sais faire. Cest ton rôle, ta part dans la famille, non ?

Madame Lemoine, souffla-t-elle, jai compris cette semaine que ma contribution, ce nest pas laspic ni les tourtes. Mon père est à lhôpital, et je veux être près de lui.

Eh bien, soies-y mais tu peux visiter le matin et cuisiner le soir ! Je ne texige pas limpossible.

Pour vous, ce nest pas limpossible. Pour moi, si. Je ne peux pas faire semblant que tout va bien.

Long silence.

Tu as toujours été un peu compliquée, conclut la belle-mère. Pas de colère, juste un constat fataliste.

Peut-être.

Gérard est peiné.

Je sais.

Il dit que tu nes plus la même.

Peut-être.

Elle raccrocha. Ses mains ne tremblaient pas.

Jeudi matin, Élodie fit sa valise, petite. Quelques vêtements, chargeur, trousse de toilette, passeport. Elle ny réfléchit pas trop, elle fit les gestes, comme en automne on range le jardin. Elle écrivit à son fils : « Paul, papi va mieux. Je reste chez eux quelques jours. Tout va bien. » Paul répondit vite : « Je tappelle ce soir. Ça va vraiment ? » Elle répondit : « Promis. Bisous. »

Quand Gérard partit travailler, elle laissa sur la table un mot court : « Chez mes parents. Je tappelle. »

Une seconde, elle resta sur le seuil, regardant cette cuisine après dix-neuf ans de routine, cette table, cette cuisinière, lodeur du matin dautrui.

Puis elle ferma la porte derrière elle.

Dehors, pas de neige. Juste un froid sec, le ciel du matin était de ce bleu grisâtre de lautomne finissant. Elle marcha vers larrêt, repensa à ces dix-neuf ans : cest presque la moitié dune vie. Et elle sétait contentée jusquici de ce quon lui donnait, jamais plus.

Chez ses parents, elle fut accueillie par le parfum de la menthe et la lumière chaleureuse du couloir. Sa mère ouvrit, vit la valise, ne dit rien, la laissa entrer, la serra contre elle. Élodie sentit alors, pour la première fois depuis longtemps, quelque chose se dénouer en elle.

Tu restes ?

Quelques jours, si tu veux.

« Si tu veux » ! Ici, cest chez toi, dit la mère dun ton doux.

Elle resta ainsi quatre jours. Chaque matin, elles allaient ensemble à lhôpital. Papa allait mieux, commençait à râler contre les piqûres. Le docteur parlait prudemment de rééducation. Ces jours-là, Élodie dormit beaucoup, longtemps, dun sommeil denfance. Elle mangeait les plats simples de sa mère : du sarrasin au beurre, du pot-au-feu, une tarte aux pommes reinettes de septembre. Lodeur et le goût firent monter les larmes aux yeux dÉlodie.

Quest-ce quil y a ? demanda Maman.

Juste cest bon.

Maman acquiesça, sans question.

Gérard appela le vendredi soir, inquiet.

Tu rentres quand ?

Je ne sais pas.

Lanniversaire, cest demain. Tout le monde est là.

Je sais.

Maman panique. Marie brûle tout ce quelle touche.

Quils commandent, jai déjà dit.

Tu comprends que maman est blessée ?

Oui, je regrette que ce soit comme ça. Mais je reste.

Long silence.

Tu as changé, conclut-il, sur un ton perdu plus que fâché.

Probablement.

Le samedi, elle ne se rendit pas à la fête.

Au matin, elles portèrent du bouillon et une brioche à lhôpital. Son père finit tout, plaisanta : « Si ta mère oublie comment faire, je prends la relève. » Sa mère sesclaffa, ils échangèrent leurs piques dhabitude, qui étaient des gestes damour. Le soir venu, Élodie lisait, sa mère tricotait, la neige tombait paisiblement dehors. Plusieurs messages sur le téléphone : Marie indignée, madame Lemoine silencieuse, Gérard : « Alors ? »

Élodie posa le téléphone et prit son livre.

Le vrai échange avec Gérard eut lieu quelques jours plus tard, lorsquelle revint à lappartement Jean-Jaurès. Son père allait mieux, la mère se débrouillait.

Gérard lattendait à la cuisine. Quelque chose avait changé chez lui, comme si le monde avait bougé.

On parle ? demanda-t-il.

Oui.

Ils parlèrent longtemps, pas dune dispute mais dune conversation honnête, vraie, la première depuis des années. Élodie expliqua sa fatigue dêtre un service, davoir été « commode » pendant dix-neuf ans. Gérard écouta, tenta dexpliquer le poids de la mère, la tradition. Elle nargumenta pas. Juste, elle posa sa vision.

Tu veux divorcer ? demanda-t-il sans détours.

Elle hésita.

Jai juste envie de vivre autrement. Je ne sais pas comment on appelle ça.

Il acquiesça, versa un verre deau.

Jappelle Paul.

Daccord.

Paul arriva deux semaines plus tard, sans prévenir, lair grave et volontaire.

Maman, ça va ?

Oui, Paul. Vraiment.

Papa ma dit que enfin, cest compliqué.

Cest surtout sincère, rectifia-t-elle. Cest tout.

Il resta trois jours. Ils parlèrent beaucoup, il fut en colère, puis calme. Quand il repartit, il lembrassa fort devant la porte :

Cest la première fois que je te vois reposée depuis longtemps.

Tu trouves ?

Beaucoup.

Le divorce se fit sans heurts, à lamiable. Gérard resta Jean-Jaurès, Élodie déménagea provisoirement chez ses parents. Sa mère najouta jamais un mot de trop ; elle libéra une chambre et y posa sur la table de nuit le petit oiseau de bois que son père avait sculpté. Élodie le prit en main. Loiseau était doux, strié de mille entailles soignées.

Son père rentra à la maison début décembre : il marchait lentement, sappuyait sur une canne, mais debout, digne. Sur le pas de la porte, il lança :

Voilà… On est de retour.

Le Nouvel An se fit à quatre : Élodie, ses parents, Paul. Ils décorèrent le sapin, regardaient de vieux films, mangeaient la macédoine de maman et une simple tourte au chou. Préparer pour eux, pour le plaisir, sans contraintes. Cétait cela, cuisiner pour des gens, pas pour une tradition imposée.

En février, Élodie loua un petit appartement, un deux-pièces calme sur une cour plantée de bouleaux. Peu de mobilier, une odeur de neuf. Elle sy sentit seule un moment, puis sapprocha de la fenêtre : les arbres semblaient remplir tout le paysage.

Marie appela en mars, à moitié boudeuse, à moitié conciliante.

Lolo, comment tu vas ? Maman sinquiète, même si elle ne le dira pas.

Je sais.

Tu reviendras nous voir pour les fêtes ? On se débrouille mais, bon… tu sais faire laspic, toi. Nous cest toujours trouble.

Je tenverrai la recette. Le secret, cest de filtrer deux fois, surtout.

Sérieux ?

Sérieux. Il faut juste sy mettre.

Elle lui envoya le mode demploi. Marie répondit dun emoji, puis plus rien.

Le père dÉlodie récupérait, lentement mais sûrement. Au printemps, il lâchait la canne, pestait contre les médecins qui voulaient lempêcher daller au jardin. Il y alla en mai. Ils sinstallèrent sur la terrasse, buvant un thé fumant dans les vieilles tasses à bord bleu. Derrière le jardin, les lilas embaumaient.

Tu te rappelles, papa, tes oiseaux en bois ?

Oui. Tu les perdais tous, petite.

Jen ai gardé un.

Je sais, sourit-il. Il fixa les lilas, puis ajouta : La vie est longue, Lili. Lessentiel, cest de ne pas la gaspiller du mauvais côté.

Elle hocha la tête. Le parfum du printemps, la quiétude de ce moment, rendaient lavenir plus doux.

Au début de lété, Élodie retrouva du travail. Elle reprit la comptabilité pour une petite société. Les premiers temps furent déconcertants, puis ce rythme, ce sentiment que chaque journée lui appartenait, devint précieux.

Le dimanche, elle passait voir ses parents. Parfois, elle cuisinait avec sa mère, selon les envies rien dobligé, à la bonne franquette. Papa sinstallait, dispensant ses conseils ; maman lenvoyait balader, rieuse. Loiseau de bois veillait sur la table de nuit.

Une nuit daoût, Paul téléphona :

Maman, ça va ?

Très bien, Paul, vraiment très bien.

Je suis content pour toi. Tas changé, tu sais ?

Changer est parfois le meilleur à faire.

Il rit.

Je viens en août chez toi. Tu me fais ta soupe au pistou ?

Celle de maman, bien sûr.

Ya pas de meilleure.

Marché conclu.

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