La belle-fille embarrassante

– Camille, tu as bien lu la liste ? Je tai donné la liste, tout est écrit, la voix de Madame Dupuis résonnait comme si elle sadressait à une enfant lente à comprendre. Il est noté : aspic de trois viandes. Trois. Pas deux, pas une. Trois.

Oui, Madame Dupuis, jai bien lu. Justement, je voulais en parler avec vous. Lanniversaire est dans une semaine, alors je pensais

Tu pensais. Sa belle-mère laissa planer le mot comme une accusation. Tu pensais, mais moi je te dis : aspic de trois viandes, tourtes au chou et aux champignons, poisson en gelée, salade mimosa, salade russe, celle aux bâtonnets de crabe, œufs mimosa, crêpes à la crème, canard aux pommes, roulés de pommes de terre, gratin de fromage blanc, Napoléon et gâteau au lait doiseau. Cest le minimum, Camille. Le minimum. Il y aura quarante invités !

Camille, le téléphone glissé à loreille, regardait par la fenêtre. Dehors, une neige lourde et humide de novembre tombait lentement, aussi pesante et inappropriée que cette conversation.

Jai compris, Madame Dupuis. Je vous rappelle plus tard, daccord ?

Nattends pas trop. Samedi arrive vite.

Elle reposa le combiné sur la table de la cuisine et resta assise, le regard figé. La liste, couverte de lécriture déterminée de sa belle-mère, était coincée sous la salière. Camille la reprit et relut. Quatorze plats. Devant chacun : fait maison, surtout pas du commerce, comme lan dernier, mais en mieux.

Comme lan dernier. Cétait les cinq ans de mariage de Claire, la sœur de Paul. Camille avait commencé à cuisiner trois jours avant. Trois jours sans dormir ou presque. Le soir, les jambes ne la portaient plus, les mains crevassées du va-et-vient entre leau et la vaisselle. Paul rentrait, piochait quelque chose à même la casserole, allait seffondrer devant la télévision. Il navait demandé quune fois sil pouvait aider. Elle avait répondu : Ça ira. Il avait acquiescé, sans colère, simplement, et était reparti.

Le jour de la fête, Madame Dupuis avait goûté laspic, fait signe à Camille et murmuré : Cest un peu trop salé. Rien dautre. Les invités se régalaient, en redemandaient, certains disaient navoir jamais mangé de tourtes pareilles. Madame Dupuis hochait la tête, Cest notre tradition, mais pas un mot sur Camille.

À présent, assise devant la liste à carreaux dans leur appartement de la rue Victor-Hugo, où elle vivait avec Paul depuis dix-neuf ans, Camille pensa que pour Madame Dupuis, la tradition signifiait quelque chose de très concret. Tradition : la belle-fille cuisine. Tradition : la belle-fille fait le ménage. Tradition : la belle-fille est reconnaissante dêtre invitée à table.

Le téléphone vibra. Claire.

Camille, tu as parlé à maman ? Elle disait que tu lui semblais bizarre.

Non, fatiguée juste.

Tu vois bien. Lanniversaire approche, il faut sorganiser. Je peux aller faire les courses avec toi mercredi, porter les sacs enfin, non, jai manucure mercredi. Jeudi ?

Je men occupe, Claire.

Daccord. Mais maman tient vraiment à ce que la canette soit faite avec des pommes reinettes, tu le sais, cest important pour lacidité.

Je sais.

Et laspic, il faut quil soit bien translucide. La dernière fois, il était un peu trouble.

Camille ferma les yeux. Aspic de trois viandes, pommes reinettes, deux gâteaux, quarante convives.

Oui, Claire. Jai tout noté.

Elle rangea son téléphone et se leva. Il fallait penser au dîner de ce soir. Paul rentrerait à sept heures affamé, et sil ny avait rien, il la fixerait simplement, lair étonné : Tu nas rien préparé ? Pas un reproche, non, juste une incompréhension tranquille, pareille à celle de quelquun surpris que le bus ne soit pas passé.

Camille ouvrit le frigo. Elle prit un poulet, des oignons, des carottes. Dans les gestes du quotidien, il y avait une sorte dautomatisme, presque une absence de vie propre. Dix-neuf ans à répéter les mêmes gestes.

Elle avait rencontré Paul à vingt-six ans. Il était joyeux, exubérant, il faisait rire tout le monde de ses histoires. Dès le premier dîner, Madame Dupuis avait dit : Toi Camille, tu es une fille bien, ça se voit tout de suite. Elle lavait pris comme un compliment, avant de comprendre que fille bien signifiait surtout ne pas contredire.

Mariée à vingt-huit ans. Le premier an, tout allait encore. Puis Mathis était né. Plus tard, Mathis était parti sinstaller à Bordeaux pour ses études. Il ne restait que ça : lappartement, la cuisine, la liste sur le papier quadrillé.

Le bouillon commença à frémir. Camille baissa le feu et alla dans le salon. Son intention était dappeler sa mère, juste pour entendre sa voix. Mais le téléphone sonna dabord.

Cétait sa mère.

Camille, la voix de sa mère, douce et vacillante, fit immédiatement monter la boule dans sa gorge, tu peux passer aujourdhui ?

Il y a un problème ?

Cest ton père. Il ne va pas bien. On a appelé les urgences. On est à lhôpital.

Déjà, Camille enfilait son manteau. Elle faillit oublier la casserole sur le feu, revint juste à temps léteindre, écrivit à Paul : Papa ne va pas bien, je pars chez eux, le dîner est prêt. Elle attrapa son sac et sortit.

Dehors, cétait la nuit et la bruine. Elle hélait un taxi et pendant le trajet, fixait les lumières brouillées des feux rouges. Jacques Martin. Son père. Soixante-douze ans, un roc, jamais malade. Il disait toujours : Je vous enterrerai tous. Elle voulait tant que ce soit vrai.

À lhôpital, lodeur de désinfectant la saisit, les couloirs blancs sétiraient à linfini. Sa mère, petite sous son manteau, serrant son sac contre elle comme un bouclier, attendait près de laccueil.

Maman.

Sa mère se retourna. Les yeux étaient secs, mais leur expression serra le cœur de Camille.

La tension est beaucoup trop haute. Et un problème à la tête. Il est tombé dans le couloir. Je suis sortie de la cuisine, il était à terre.

Et maintenant ?

Ils font des examens. Le médecin dit quil faut attendre.

Elles attendirent sur des sièges rigides, main dans la main. Camille songea quelle navait pas vu ses parents depuis presque trois semaines. Toujours trop de choses. Les courses, la cuisine, le ménage, les menus de Madame Dupuis.

Au bout dune heure et demie, un jeune médecin apparut, les traits tirés.

Son état est stabilisé, dit-il. Il y a une suspicion daccident vasculaire. Il doit rester une semaine sous surveillance.

Il sen sortira ? demanda sa mère.

On va suivre lévolution. Trop tôt pour se prononcer.

Camille raccompagna sa mère chez elle, prépara du thé, sassit à ses côtés jusquà ce quelle sassoupisse dans le fauteuil. Ensuite, seule dans la cuisine de son enfance, elle écouta le silence moelleux, familier comme un vieux châle. Les géraniums de sa mère fleurissaient sans quon le leur rappelle. Il y avait une photo sur le mur : Camille, sept ans, main dans celle de son père.

Il était plus de minuit quand elle rentra chez elle.

Paul ne dormait pas. Il tenait son téléphone, mais quand elle entra, il le posa.

Ça va ?

Non. On pense à une attaque cérébrale.

Cest sérieux, dit-il. Et après un instant : Tu as mangé au moins ?

Non.

Jai réchauffé le poulet dans la casserole. Sers-toi.

Camille mangea debout, devant lévier, sans même dresser la table, épuisée. Elle se coucha, incapable de dormir, fixant le plafond, ruminant le visage fatigué de son père, les mains de sa mère, lodeur de leur cuisine.

Le matin, Madame Dupuis appelait.

Camille, jai cru comprendre que tu es partie quelque part. Paul ma dit quil y avait des soucis avec ton père. Tu te rends compte quil ne reste que six jours avant la fête ?

Mon père est hospitalisé.

Jai entendu. Mais lhôpital, cest à côté, non ? Ce nest pas toi la patiente. Tu prévois de commencer à cuisiner quand ?

Camille sentit en elle une lenteur nouvelle, cristalline, qui sinstallait. Comme leau qui cesse de couler, immobile.

Je ne sais pas encore.

Comment ça je ne sais pas ? Le ton incrédule, déjà entendu mille fois. Camille, cest mon anniversaire ! Jai soixante-dix ans ! On ne le fête quune fois. Tu comprends ?

Je comprends. Mon père aussi, cest unique.

Silence.

Bon, finit par dire Madame Dupuis, tu auras le temps. Pas la peine de rester à lhôpital toute la journée. Tu rends visite et cest tout, non ?

Camille se contenta de raccrocher avec un au revoir poli.

Paul buvait son café.

Ta mère ?

Oui.

Et alors ?

Elle veut que je cuisine comme prévu.

Il hocha la tête et but une gorgée, jaugeant son écran.

Tu sais bien, Camille, cest important pour elle. Quarante personnes. On nannule pas, maintenant.

Je ne veux pas annuler.

Cest bon alors. Va voir ton père, mais tu pourrais aussi cuisiner en même temps, non ?

Camille le fixa. Paul levait à peine les yeux, la mine soucieuse pour des raisons qui navaient rien à voir avec elle, mais avec un message sur son portable.

Paul, dit-elle calmement, et si cétait ta mère à lhôpital ?

Il releva la tête.

Quel rapport ?

Juste une question.

Ça na rien à voir.

Pourquoi ?

Cest ma mère, répondit-il, comme si cela suffisait.

Ce matin-là, Camille shabilla et rejoignit lhôpital.

Son père partageait la chambre avec trois autres hommes. Il dormait profondément quand elle entra, langoisse la tordit le ventre. Une infirmière lui assura quil sommeillait seulement. Camille sassit près de lui, observant son visage ridé, son menton mal rasé, ses mains puissantes et veinées reposant sur la couverture. Ces mains-là avaient fabriqué pour elle des oiseaux en bois lorsquelle était petite. Ce sont celles-là qui lavaient attrapée juste avant quelle ne tombe dun vélo, un jour.

Il ouvrit les yeux, la chercha du regard et lui sourit dun air prudent, comme sil doutait dêtre éveillé.

Tu es venue, murmura-t-il, la voix faible, bien loin de son timbre habituel.

Bien sûr, Papa. Comment tu vas ?

Oh, ce nest rien, la tête qui tourne un peu.

Cest important, papa.

Oui On verra bien.

Elle resta deux heures. Puis sortit et appela sa mère : il est réveillé, il parle. Elle entendit un merci mon Dieu, si sincère que les larmes lui montèrent aux yeux.

Le retour se fit en bus. Camille regardait la vitre embuée, méditant. Voilà ce qui compte, maintenant. Un père à lhôpital, une mère seule. Ce qui compte vraiment. La liste de Madame Dupuis, les pommes reinettes et laspic translucide tout ça ça navait pas dimportance. Ou si peu. Cette certitude la frappa : pourquoi ny avait-elle pas pensé avant ?

Ce soir-là, Paul rentra de bonne humeur, la baguette du coin sous le bras, lui raconta quelques anecdotes de bureau. Elle écoutait, acquiesçait sans conviction. Puis, soudain :

Paul, je ne cuisinerai pas pour lanniversaire.

Il sarrêta net. Le verre suspendu entre la table et sa bouche.

Quest-ce que tu veux dire ?

Je veux dire non. Papa est malade, maman a besoin de moi. Je ne peux pas passer trois jours à la cuisine.

Camille, il prononçait son prénom tout entier, mauvais présage, tu te rends compte ? Il y a quarante personnes. Maman veut marquer le coup.

Mon père vient davoir un accident vasculaire.

Je comprends. Cest grave. Mais il y a des médecins, non ? Tu nas pas à rester là-bas jour et nuit.

Non. Je refuse de cuisiner douze plats pour quarante personnes alors que mon père est hospitalisé.

Paul fit les cent pas dans la cuisine.

Tu comprends que maman ne peut pas tout annuler ? Tout est prêt. Claire a prévenu tout le monde.

Quils commandent.

Commander ? Il le dit comme si elle venait de prononcer un blasphème. Maman veut du fait maison. Tu sais bien.

Je sais trop bien.

Il la fixa, cherchant un sens nouveau. Il ny avait pas de colère, mais une expression de lhomme à qui on a brusquement arraché un repère familier.

Camille, réfléchis. Cest unique. Ton père est à lhôpital, tu peux alterner, non ?

Non.

Non ?

Non, Paul.

Il quitta la pièce. Peu après, Claire appela.

Camille, quest-ce que jentends ? Paul dit que tu refuses de préparer la fête ? Quarante invités, tu te rends compte ?

Oui.

Pour maman ! Ses soixante-dix ans ! Ça ne compte pas ?

Cela compte. Mais mon père est gravement malade, ça aussi, ça compte.

Mais on ne peut pas déplacer lanniversaire !

Claire, répondit calmement Camille, vous pouvez commander ou cuisiner vous-mêmes. Je vous donnerai les recettes.

Silence. Enfin :

Mais on ne sait pas faire !

Ça sapprend.

Elle posa le téléphone, étonnée de voir ses mains stables. Elle avait cru avoir peur, quelle changerait davis, mais tout ce quelle ressentait était une paix nouvelle, immobile.

Le lendemain, elle retourna à lhôpital. Son père allait un peu mieux. Il était assis, mangeait une purée fade en grimaçant. On dirait la cantine décole, leur bouffe ! Camille rit. Elle avait apporté, dans un thermos, du bouillon fait par sa mère. Jacques avala tout, ravi : Là, cest du vrai !

Plus tard, avec sa mère, autour du thé dans la petite cuisine aux rideaux fleuris et au frigo branlant, elle respirait lodeur de pain chaud et de menthe séchée. Celle de lenfance, qui na jamais changé.

Et toi ? demanda doucement sa mère.

Ça va. Je tiens.

Paul a lair préoccupé ?

Cest lanniversaire de sa mère samedi.

Tu comptes y aller ?

Peut-être. Mais je ne cuisinerai pas.

Sa mère hésita, puis demanda comme on ose à peine, après y avoir longtemps pensé :

Camille te sens-tu bien là-bas ?

Camille la fixa.

Quest-ce que tu veux dire ?

Je te vois. Tu es toujours pressée, fatiguée. Jamais tranquille. Tu jettes sans arrêt un œil au téléphone, même maintenant.

Camille sourit, honteuse.

Cest lhabitude.

Je comprends, répondit la mère sans insister, offrant une tournée de thé.

Mercredi, ce fut Madame Dupuis qui lappela elle-même, la voix soudain fragile.

Camille, il faut quon se parle entre adultes.

Je vous écoute.

Je compatis sincèrement à vos soucis familiaux. Mais tu comprends bien que ça fait vingt ans que jattends cet anniversaire ? Jai soixante-dix ans. Je suis une vieille femme. Je nen aurai plus jamais loccasion.

Camille resta muette.

Je ne te demande pas dabandonner ton père, poursuivit Madame Dupuis, juste de faire ce que tu sais faire. Tu cuisines mieux que personne, tu le sais bien. Cest ta contribution à la famille. Nest-ce pas ?

Jai compris autre chose cette semaine, répondit lentement Camille. Ma contribution, ce nest pas laspic ou les tourtes. Mon père est à lhôpital et je veux rester près de lui.

Mais tu peux être présente pour ta famille aussi. Visites le matin, cuisine le soir. Je ne demande rien dextraordinaire.

Pour vous, ce nest pas impossible. Pour moi, si. Je ne peux pas faire comme si tout allait bien.

Un long silence.

Tu as toujours été compliquée, diagnostiqua Madame Dupuis, sans animosité, comme on parle de la météo.

Sans doute.

Paul est très déçu.

Je sais.

Il dit que tu as changé.

Cest possible.

Elle raccrocha. Les mains stables.

Jeudi matin, Camille boucla un petit sac : affaires de rechange, chargeur, trousse de toilette, papiers. Elle ny avait pas réfléchi, elle lavait simplement fait. Elle écrivit à son fils : Mathis, ton grand-père va mieux. Je reste quelques jours chez eux. Tout va bien. Il répondit presque aussitôt : Je tappelle ce soir. Tu vas bien ? Elle répondit : Oui, bisous.

Paul était déjà parti ; elle laissa sur la table une note brève : Je serai chez mes parents. Je tappelle.

Quelques secondes, elle resta sur le pas de la cuisine. Dix-neuf ans dans ces lieux, cette routine, ces odeurs qui navaient jamais été les siennes.

Elle tourna la clé, descendit, et sortit dans la rue.

Il ne neigeait plus. Lair était vif et pur, le ciel dun bleu-gris propre à la fin de lautomne. Sur le chemin, elle pensa à ces dix-neuf ans comme à une demi-vie, passée à croire quelle ne méritait que ce quon voulait bien lui accorder. Rien de plus.

Lodeur de menthe et la lumière chaude de lentrée accueillaient Camille chez ses parents. Sa mère ouvrit, aperçut la valise, neut pas un mot de trop. Elle sécarta, lenlaça brièvement, fort. Camille reçut cette étreinte en sentant quelque chose se relâcher doucement au fond delle.

Tu restes ?

Quelques jours. Si tu veux bien.

Si je veux bien Mais cest chez toi ici, voyons.

Camille vécut quatre jours chez ses parents. Chaque matin, elles allaient à lhôpital. Son père saméliorait. Il râlait contre les perfusions et réclamait du vrai repas. Le médecin était optimiste, prudence néanmoins : Surveillance, rééducation après.

En quatre nuits, Camille dormit enfin. Vraiment, pour la première fois depuis dix ans. Sans réveil, jusquà ce que le corps demande. Elle mangea la cuisine de sa mère, simple, ordinaire. Du pain de seigle. De la soupe. Un gâteau aux pommes, avec les reinettes du jardin que sa mère avait rapportées en septembre. Il était simple, ce gâteau, dun parfum tel que Camille, à table, sentit tout à coup ses yeux picoter.

Quest-ce que tu as ?

Rien. Cest juste bon.

Sa mère hocha la tête, sans commentaire.

Paul appela le premier vendredi soir. La tension dans sa voix.

Tu rentres quand ?

Je ne sais pas.

Camille, demain cest lanniversaire. Toute la famille sera là.

Je sais.

Maman est paniquée. Claire essaie de cuisiner, mais ça brûle.

Je vous avais dit : commandez. Ou faites vous-mêmes.

Tu réalises que maman est blessée ?

Je le comprends bien, désolée. Mais je reste ici.

Long silence.

Tu as changé, murmura-t-il, comme sa mère, mais différemment.

Probablement, dit-elle.

Samedi, elle ne se rendit pas à la fête.

Elles amenèrent à lhôpital un bouillon chaud et une brioche maison. Son père avala tout, fit un compliment à la brioche, promit de reprendre la cuisine quand ta mère aura oublié comment on fait. Elles rirent, sinstallèrent pour un moment de complicité simple. Être ensemble, cest ça qui comptait. Pas le spectacle, pas les plats.

Le soir, Camille lisait dans un vieux fauteuil. Sa mère tricotait en face. Dehors, la neige de décembre tombait calmement. Le téléphone vibra plusieurs fois. Un message de Claire : Cétait lamentable, rien à manger, la honte ! Madame Dupuis ne dit rien. Paul, un seul mot : Alors ?

Camille posa le portable et reprit son livre.

Le dialogue franc avec Paul neut lieu que quelques jours plus tard, quand elle rentra récupérer ses affaires. Son père allait mieux, passait en chambre commune, sa mère gérait.

Paul lattendait dans la cuisine. Il avait, lui aussi, changé : moins assuré, peut-être.

On parle ?

Oui.

Ils échangèrent longtemps. Pas de cris. Pour la première fois depuis des années, de vrais mots. Camille lui dit sa fatigue, davoir été un rôle plus quune femme, davoir rendu service sans jamais quon le nomme ainsi. Paul tenta dexpliquer : il navait jamais voulu du mal, il navait jamais réfléchi autrement, sa mère était comme elle était. Camille nargumenta pas, exposa calmement son ressenti.

Tu veux divorcer ? demanda-t-il soudain, sans détour.

Elle hésita.

Je veux juste vivre autrement. Je ne sais pas encore comment appeler ça.

Il hocha la tête, se servit un verre deau.

Jappelle Mathis.

Parfait.

Mathis débarqua quinze jours après. Sans prévenir. La même expression sérieuse et attentive quenfant, lors des grandes conversations.

Comment tu vas, maman ?

Ça va, Titi, vraiment.

Papa ma dit enfin, cest compliqué entre vous ?

Ce nest pas compliqué. Cest honnête.

Il resta trois jours. Dabord un peu fâché contre elle, puis contre son père, puis il se calma et simplement resta là. Au départ, il la serra fort et souffla :

Tu nas jamais eu lair aussi reposée.

Ça se voit ?

Oui. Beaucoup.

Le divorce se fit sans heurt. Pas de dispute, deux personnes qui vivaient déjà séparées de fait. Paul resta rue Victor-Hugo. Camille emmena ses affaires et sinstalla temporairement chez ses parents. Sa mère ne fit aucun commentaire ; elle prépara une chambre simple, glissa le linge propre sur le lit, y posa un petit oiseau en bois sculpté jadis par Jacques. Camille laperçut en entrant. Elle le prit en main : léger, doux, marqué de minuscules entailles du couteau paternel.

Jacques rentra à la maison début décembre, appuyé sur sa canne. Il sarrêta sur le seuil.

Tu vois, dit-il. On est tous là.

Le Nouvel An, ils étaient quatre : Camille, ses parents, Mathis venu exprès. On avait décoré le sapin, regardé de vieux films, dégusté une salade russe et une tourte au chou faite maison. Juste la tradition, sans plus. Camille pétrissait la pâte avec sa mère, repensant à ce que cela voulait dire : cuisiner pour ses proches. Pour eux, et non pour la tradition ou la réputation.

En février, elle trouva une petite location : un F1 au cinquième, vue sur un jardin tranquille planté de bouleaux. Peu de meubles, une odeur de peinture neuve, la sensation étrange dun chez-soi vierge. Camille resta longtemps au milieu de la pièce vide, puis sapprocha de la fenêtre pour regarder les arbres.

Claire appela une fois, en mars. La voix blessée, mais avec un timbre despoir.

Camille, alors, comment tu vas Tu sais, maman sinquiète, même si elle ne le dit pas.

Je sais.

Tu pourras venir de temps en temps ? Aux fêtes, au moins. Ça fait bizarre maintenant.

Camille sourit. Claire ne pouvait pas le voir, mais son sourire était là.

Jy penserai. On verra.

Si tu pouvais rien quun aspic. On a essayé, il est toujours trouble.

Je tenverrai la recette. Lastuce, cest de bien filtrer le bouillon, deux fois à travers une étamine Tu vas y arriver.

Sérieux ?

Sérieux. Il faut juste essayer.

Elle envoya la recette. Claire mit un émoticône, puis plus rien.

Son père récupérait lentement. Au printemps, déjà sans canne, il réclamait le droit de retourner jardiner sur leur petit terrain. Les médecins hésitaient, il répliquait : Je vais y aller ! et, finalement, y partit en mai. Camille ly conduisit, ils ouvrirent la maison, allumèrent le feu dans la cheminée. Assis sur la véranda, ils buvaient du thé dans de vieilles tasses à liseré bleu, le parfum des aubépines flottait dans lair.

Tu te souviens, papa, des oiseaux de bois ?

Bien sûr. Tu les perdais tout le temps.

Jen ai gardé un. Il est là.

Maman ma dit. Il se tut un moment. Tu sais, tu as bien fait, Camille.

Pourquoi ?

Juste bien fait. Il posa sa tasse et contempla le jardin. La vie est longue. Faut pas la gâcher.

Elle acquiesça. Le parfum humide et sucré des fleurs emplissait lair, le silence était total, juste brisé par le chant lointain dun coucou.

Ce printemps-là, Camille reprit un travail. Avant, elle était comptable, mais avait tout réduit, la famille avant tout, disait Madame Dupuis, et Paul approuvait. Cette fois, elle intégra une petite entreprise, esprit simple, tâches claires. Les premiers jours, la reprise fut étrange, bientôt elle retrouva le rythme. Petit à petit, elle ressentit ce quelle avait perdu : ses journées lui appartenaient.

Le week-end, elle voyait ses parents, parfois restait dormir. Avec sa mère, elles faisaient un gâteau, juste un, sans plan, pour le plaisir. Son père chicanait dans un coin, sa mère répliquait en riant. Sur la table de nuit, loiseau de bois veillait, paisible.

Un soir dété, Mathis passa un coup de fil.

Maman, tu vas bien ?

Très bien, Mathis. Vraiment.

Je voulais te le dire Ça me fait plaisir. Tu as tellement changé.

Changer, cest parfois du mieux.

Oui, du bien mieux.

Elle rit.

Et toi, les études ?

Tout roule. On prévoit de venir en août. Jespère que tu feras ta soupe

Ma soupe ? Recette de maman, la vraie.

La meilleure au monde, conclut-il.

Le rendez-vous était pris.

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