La Belle-Fille

Ma Belle-Fille

Quand jai rencontré et aimé Marine, Amélie navait que six ans. Privée de son père, elle était avide daffection et lattachement entre nous sest noué sans la moindre difficulté. Nous avions une relation fusionnelle, jusquà cet intrus nommé adolescence.

Tu nes pas mon père ! sétait-elle écriée, un soir, en écartant toute discussion.

Comment ça, pas son père ? Qui acceptait patiemment ses plaintes sur ses copines de CE2 et qui siégeait aux réunions parents-professeurs pour prendre sa défense ? Qui cachait les derniers bonbons de la maison juste pour lui offrir quand elle avait le cafard ? Qui a partagé avec elle le secret du vol de la poupée de la peste dÉlodie de limmeuble voisin ? Et qui, je vous prie, est allé la nuit rendre anonymement ladite poupée parmi les buissons, pour rassurer sa conscience ? Sans oublier nos pactes : depuis des années, elle sétait engagée à être honnête, et mappelait papa. Pourquoi décidait-elle soudain que je ne létais plus ?

Les mots de cette belle-fille, que jai toujours considérée comme ma fille, mont transpercé le cœur, mais je ne pouvais pas montrer ma blessure. Dabord parce que je suis un homme, ensuite parce que mon ressentiment naméliorerait rien.

Message reçu, ai-je dit en esquissant un salut militaire, cest loccasion de discuter nos nouvelles règles de cohabitation : droits et devoirs du « non-père » et de la « non-fille ». Quen penses-tu ?

Mon cœur se serrait à chaque mot, mais je sentais que je devais proposer à Amélie la liberté de choisir, dans les limites quelle fixerait elle-même. Pour toute réponse, elle a grogné :

Jen ai pas envie, claquant la porte devant mon nez. Jamais auparavant elle navait agi ainsi. Petite, elle exposait toujours ses besoins clairement, et ensemble, nous vérifiions leur faisabilité. Si, par exemple, elle voulait voler en sautant depuis le toit du cabanon, je lui expliquais les conséquences, images téléchargées à lappui. Lorsquen CP, elle avait décidé dappeler Antoine Laurent son mari et de partir sinstaller chez lui, javais accepté sur-le-champ, mengageant à lui déménager ses habits dès que la loi le permettrait Cela sétait réglé au bout dun mois, elle avait changé davis.

Bref, tout était discuté intelligemment jusquici. Maintenant, rien, juste « pas envie » et « pas mon père ». Même pour la semoule du petit déjeuner, elle avait une explication :

Ce nest pas bon ! disait-elle.

Pourquoi ça ?

Il manque de sucre et il y a cette peau sur le dessus.

Là, tout était clair ! On faisait donc une autre semoule ou, à la rigueur, on lui donnait ce fameux petit gâteau industriel inondé de lait en poudre.

Je suis resté un moment devant la porte close, à en lire les veines du bois comme si elles allaient mapporter une réponse. En vain, jai secoué la tête. Advienne que pourra.

Marine, elle, prenait toutes ces sautes dhumeur avec calme. Elle racontait que, jeune, elle-même avait mené une existence peu commode pour son père et quil aurait sûrement apprécié la voir partir. Selon elle, tout sarrangerait quand la tempête hormonale se calmerait. Mais lattente de ce retour dAmélie restait une épreuve pour moi. Elle me manquait. Personne pour commenter un match le soir devant Canal+, ni pour ricaner de lami Zoé et de ses cheveux, toujours plus colorés que le ciel davril.

Peu à peu, Amélie saventurait hors de sa coquille, mais en dehors de ces moments rares de calme, elle devenait ingérable. Seule elle connaissait les raisons et le calendrier de ses éclaircies. Mais à ces moments-là, je redevenais un enfant de bonheur.

Les filles, si on partait en week-end à la campagne ? ai-je proposé un samedi. On sort les cannes à pêche, les tentes, le barbecue

Oui, Amélie, viens ! On se fait un pique-nique ? sest emballée Marine.

Jamais de la vie ! Allez-y tous les deux, vos cannes à pêche, vous pouvez vous les garder ! avec, bien sûr, la porte qui claque et nos regards de chiens battus.

Peut-être quelle déteste même la pêche à présent, soupirai-je en haussant les épaules.

Et puis, un jour, Amélie nest pas rentrée après le collège. Nous avons essayé tous les contacts, et je suis parti la chercher dès que linquiétude a pris le dessus. Premier réflexe : passer chez Denis. Jusquà récemment cétait son grand ami, mais je navais plus de nouvelles de lui.

Je nen sais rien, marmonna Denis.

Une idée ? Elle traîne avec qui, en ce moment ?

Elle ma traité dennuyeux, on se fréquente plus vraiment. Mais je crois quelle voit souvent Lucas.

Qui est-ce ?

Un gars du collège, pas très fréquentable.

Montre-moi où il habite, sil te plaît.

Jirais pas là-bas, moi !

Denis, on a tous besoin dun coup de main, malgré nos fiertés dados. Tu vaux mieux que quelques mots blessants.

Il a cédé et ma accompagné. Nous sommes arrivés devant une zone de box à voitures, doù sortait déjà de la musique.

Si tu préfères, attends-moi dans la voiture, lui ai-je proposé.

Je nai peur de rien, a-t-il répliqué.

Il y avait là plusieurs garçons et une fille, mais pas dAmélie. Je les ai interpellés, ils ont ricané mais soudain, Amélie est apparue dans lentrebâillement de la porte.

Que fais-tu là ? Tu pouvais pas mappeler ?

Je temmène, il se fait tard, je préfère venir te chercher moi-même que davoir un appel du commissariat. Le taxi est prêt, princesse.

Amélie a grommelé, traitant Denis de traître, mais elle a suivi.

Dès lors, elle a disparu de chez nous de plus en plus souvent. Avec mon entêtement proverbial, jallais la chercher dans ce coin, essuyant les blagues des autres (« Elle a son taxi privé ! »). Mais une fois, elle a refusé de monter.

Tu veux quoi à la fin ? Fiche-moi la paix, jsuis grande, jfais ce que je veux.

Adresse-toi donc à lAssemblée Nationale, il y a des lois aussi pour les mineurs !

Va te faire voir ! ma-t-elle lancé, me tournant le dos.

Je lui ai répondu calmement que je ne partirais pas sans elle. Sur le retour, elle a murmuré entre deux larmes :

Jaurais préféré que tu naies jamais rencontré maman

Ce coup-là ma laissé des picotements dans les yeux tout le trajet. Me fallait-il vraiment baisser les bras, labandonner à ses pentes dangereuses ? Mais jamais, jamais je ne pourrais la laisser sans main secourable. Quelle râle, minsulte même : je ne lâcherai pas.

Les semaines passant, Amélie et sa bande ont changé de planque, ce fameux box a été fermé, la musique sétait tue, et je ne savais plus où la trouver. Denis, sous pression, ma soufflé dautres adresses, sans résultat.

Elle rentrait comme bon lui semblait, parfois en pleine nuit. Je voyais bien combien Marine, sous son calme apparent, était rongée dangoisse ; nous faisions semblant de dormir, écoutant la porte dentrée avec peine.

Une nuit, alors quon attendait ainsi, mon téléphone a vibré. Cétait Denis :

Monsieur Breton, Amélie ma appelé, elle est coincée dans un appartement vers lavenue de la République, elle narrive plus à partir.

Elle ta donné un numéro ?

Juste une description. Mais je vois où cest.

Tu viens avec moi.

Jai vu les lèvres de Marine trembler, elle avait entendu la conversation.

Reste ici, je moccupe de tout. Prépare-nous des crêpes, je reviens affamé des nuits blanches, tu me connais ! Après un baiser salé par ses larmes, je suis parti.

Après avoir récupéré Denis, jai traversé Paris à toute allure, dépassant feux rouges et parisiens titubants, failli renverser deux zigotos qui ont carrément balancé leur canette sur ma voiture, ratant de peu la carrosserie.

Arrivés devant limmeuble, jai ordonné à Denis de rester dans la voiture, pour éviter une fugue supplémentaire. Jai observé les fenêtres, à lécoute, cherchant léventuelle musique ou mouvement suspect.

Une vieille dame insomniaque, à qui jai expliqué la situation, ma indiqué trois appartements suspects où, daprès elle, habitaient « des jeunes à problèmes ».

Le premier refuge nabritait quun soiffard, son chien, et une jeune femme fatiguée. Le deuxième était silencieux, pas un bruit. À la troisième adresse, jai croisé dans le couloir une jeune fille aux yeux vides, à la démarche de pantin masqué. Mon cœur sest serré, jai pénétré dans lappartement à toute allure.

Amélie ! ai-je crié, me frayant un chemin entre des inconnus et des bouteilles vides.

Au bout du couloir, jai enfin reconnu sa voix derrière une autre porte :

Papa ! pleurait-elle.

Cachée dans la salle de bain, elle attendait, tremblante. Elle ma sauté dans les bras.

Quand on est sortis, la police montait déjà, alertée plus tôt par ma vieille commère.

Cest votre fille ? On vous la retenait de force ? a demandé un agent.

Enfin, presque, je suis son beau-père.

Non, cest mon papa ! a protesté Amélie, la voix cassée.

De retour à la maison, nous avons englouti nos crêpes un peu trop salées, sans doute à cause des larmes de Marine mais délicieuses comme jamais. Jai parlé à Amélie, calmement, de lamour qui ne faiblit pas, des épreuves de la vie, des acrobaties quil faut apprendre pour avancer. Je lui ai dit que je resterai même si elle tente de me chasser, que je les aime, elle et sa mère, plus que tout.

Elles mécoutaient, le menton sur la main, me souriant de ce sourire tendre qui me rappelle que, quoi quil arrive, elles restent mes deux grandes joies.

Ce que jen retiens, cest que lamour dun père na pas de frontière, ni de noms, ni de titres. La famille, cest celle que lon construit et que lon protège, envers et contre tout.

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