La Belle-Fille

LA BELLE-FILLE

Anne Leprince posa sur la belle nappe à fleurs un grand plat de canard rôti et laissa échapper un soupir mêlé dappréhension. Dune minute à lautre, ses fils et leurs épouses allaient arriver.

Le plus jeune tout juste marié une cérémonie très simple, dans lesprit des temps nouveaux, pensa Anne. Elle aurait préféré voir grand, fêter ça comme il se doit, mais aujourdhui, les jeunes choisissent la modestie. Elle-même et son défunt mari sétaient contentés dune promenade à la mairie. Les alliances, deux fines bagues dor, navaient pu être achetées quun an après le mariage. Pour leurs enfants, ils auraient aimé offrir une vraie fête Mais, au fond, à chacun sa vie.

« Elle na quun seul défaut, pensa la belle-mère, elle est peut-être trop soignée » Mais Charlotte, la jeune belle-fille, avait décidé de lui parler franchement.

Au fond, Charlotte était une fille agréable, polie, attentive. Elle avait eu bon effet sur Gaspard, le fils cadet. Grâce à elle, il avait décroché un bon emploi et poursuivait une belle carrière ; chose impensable quelques années plus tôt, quand à près de trente ans il vivait encore sous laile maternelle sans la moindre ambition. Anne sen inquiétait. Mais tout sest arrangé, heureusement.

Un seul reproche subsistait, tenace : Charlotte soignait trop son apparence, selon Anne. Elle courait les instituts : coupes, colorations, massages, manucure Tout cela engloutissait des fortunes en euros. À ses yeux, une femme mariée, une mère en perspective, devait penser dabord à sa famille.

Si jamais des enfants venaient, irons-nous acheter des chaussures au petit ou payer une pose de vernis? Anne ne comprenait pas cette génération où lon pensait autant à soi, elle qui repoussait toujours ses propres besoins, surtout depuis la mort de son mari. Même ses deux grands garçons demandaient encore parfois de laide.

Ses réflexions prirent fin quand la sonnette retentit : la jeunesse avait débarqué. Charlotte entra dans le salon, éclatante. Ses cheveux fraîchement coiffés, une manucure impeccable, un teint naturel magicienne, la cosméticienne! Un soupçon dirritation perça dans la voix dAnne, malgré la sincérité de son compliment.

Charlotte, tu es rayonnante! Ton tailleur, il est neuf, non?
Oui, je lai acheté hier avec ma prime, répondit la jeune femme en souriant.
Tu aurais mieux fait de garder largent de côté, hasarda Anne en soupirant. Les primes, les petits revenus annexes, le treizième mois il vaut mieux réserver tout ça pour une mauvaise passe. Crois-moi, ça sert toujours.

Charlotte se tut. Elle aimait sa belle-mère, une vraie femme de cœur, entièrement dévouée à sa famille. Mais, au fond, elle pensait que le malheur frappe surtout ceux qui vivent dans son attente.

La soirée fut douce. Malgré tout, Anne ramena plusieurs fois la conversation sur le thème des dépenses frivoles. Charlotte comprit très bien à qui sadressaient ces petites piques.

Et vous, Anne, vous êtes déjà allée dans un institut pour une manucure? demanda Charlotte, se risquant à inverser la tendance.
Moi? balbutia Anne, prise de court. Jamais Je me débrouille, histoire que mes mains soient propres. Cest bien suffisant.

On ne remarqua pas cet instant de gêné. Mais Charlotte, en bonne observatrice, eut le cœur serré pour Anne. Deux garçons adultes, désormais plutôt aisés, et pas une fois elle na osé penser à son propre plaisir!

Plus tard, sur le chemin du retour, Charlotte se confia à son mari :
Gaspard, ta mère fait-elle jamais quelque chose juste pour elle?
Je ne sais pas Elle cuisine, tu as vu ce festin. Elle regarde la télé, va chez les voisines Pourquoi?
Parce quelle na jamais goûté à rien dun peu léger ou agréable! Vous pourriez lemmener une fois au cinéma, au théâtre, au restaurant
Franchement, elle nen a pas besoin, tu inventes.

Charlotte préféra taire sa réflexion, mais elle pensa à sa propre mère, qui, même lorsque largent manquait, soffrait une coupe chez le coiffeur, une robe neuve, un abonnement au théâtre.

Elle décida : il fallait quAnne découvre un peu le plaisir de vivre pour elle, sans attendre les petits-enfants.

Quelques jours après, Charlotte appela Anne et lui proposa une promenade, un café, et à tout hasard une petite visite chez une esthéticienne. Charlotte rêvait dun rendez-vous chez la cosméticienne et, pourquoi pas, dy embarquer sa belle-mère pour une initiation à son goût.

Oh, non, répondit Anne, un peu effrayée. Si tu veux, je tattends dans le hall ou dans le parc à côté.
Mais non, venez avec moi! Une demi-heure, un soin des mains et un massage, cest tout.

Après moult hésitations, Anne accepta enfin. Charlotte téléphona au salon de beauté où elle était une cliente fidèle.
Mesdames, il faut gâter ma belle-mère! Faites-lui toutes les attentions du monde! Si elle demande pour le tarif, vous lui dites que cest réglé, il ny a quà profiter!

Le grand jour venu, Charlotte, déterminée, confia Anne à léquipe experte.
Mais on nen a que pour une demi-heure, nest-ce pas, Charlotte? Et pour la facture, combien je dois?

Accompagnée par une esthéticienne adorable, Anne disparut. Charlotte, en salle dattente, profita de son temps libre pour répondre à sa messagerie. Le rendez-vous fut bien plus long que prévu. Au bout de deux heures, Anne réapparut, détendue, rajeunie.

Oh là là, Charlotte, elles men ont fait des choses! Café, tisane, massages, masques Elles sont exquises! Ça a dû coûter une fortune
Justement, intervint ladministratrice tout sourire, aujourdhui, cétait la journée spéciale : si vous venez avec une amie, elle ne paie rien! Donc, pour vous, cest gratuit!

Emplies de bonne humeur, elles prirent ensuite un cappuccino dans un café du quartier. Anne sabandonna au confort du fauteuil, touchée par cette attention.

On remet ça à lavenir, toutes les deux? proposa Charlotte. Il y a toujours des offres spéciales pour les habituées. Vous avez aimé, non?
Beaucoup, avoua Anne. Je nimaginais pas que ce pouvait être agréable.

Il fallait essayer avant!
Avant mes enfants étaient petits. Mon mari, que Dieu ait son âme, tenait trop les cordons de la bourse. Après, ce nétait plus la peine
Maintenant, ça vaut la peine, pour moi, au moins! Comme ça, je ne mennuie plus toute seule.
Écoute, alors pourquoi pas, de temps en temps, avec toi.

Ainsi naquit un nouveau rituel. Charlotte initia peu à peu sa belle-mère aux petits plaisirs de la coquetterie, renouvelant discrètement toute sa garde-robe, en annonçant chaque fois des prix divisés par deux ou trois.

Elle convainquit Gaspard dinviter sa mère au restaurant, au cinéma, et pour Noël, offrit à Anne un abonnement à la Comédie-Française.

« Tu as rajeuni, Anne! », disaient les voisines.
« La jeunesse, ça donne des ailes », répondait-elle, sourire timide.

Anne, la mère de deux hommes adultes, découvrait sur le tard une seconde jeunesse, le cœur léger. 🪷🪷🪷

Daprès un récit trouvé sur Internet.

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