La Belle-Fille

BELLE-FILLE

Anne Lefevre avait dressé la table avec soin, une belle nappe blanche, une vaisselle de famille, et au centre, elle posa le grand plat de canard rôti. Elle soupira doucement. Les garçons et leurs épouses nallaient pas tarder à arriver.

Son plus jeune fils venait de se marier récemment, dans la plus grande simplicité. Cest comme ça chez les jeunes maintenant, pensa-t-elle. Pourtant, elle, elle aurait voulu fêter ça comme il faut, à la française ! Pour leur mariage à elle et son mari, ils sétaient juste éclipsés à la mairie. Même les alliances, ils ne les avaient achetées quun an plus tard, deux petits anneaux dor tout simples. Enfin, les jeunes font à leur manière.

Seul souci, souffla-t-elle à demi-voix, elle est un peu trop sophistiquée, ta belle-fille.

Sa belle-fille, Élodie, était en fait une fille agréable, gentille et attentive. Depuis qu’elle était avec son fils Guillaume, elle lui avait permis de décrocher un bon poste et lencourageait à avancer dans sa carrière. Jusque-là, Guillaume vivait aux crochets de sa mère, sans vraiment se bouger. Anne sinquiétait, mais grâce à Élodie, tout sétait remis dans lordre.

Mais ce côté tiré à quatre épingles, ça, Anne avait un peu de mal. Toujours la coiffeuse, les colorations, le massage, le vernis combien deuros peuvent partir là-dedans ! Et franchement, Anne naimait pas lidée quà la moindre rentrée dargent, Élodie songe plus à son soin des mains quà une nouvelle paire de chaussures pour Guillaume. Anne, elle, soubliait toujours, surtout après la mort de son mari et même adulte, ses fils avaient encore souvent besoin dun petit coup de pouce financier.

Bientôt la sonnette retentit. Voilà la jeunesse ! Élodie entra dans le salon, magnifique, brushing impeccable, manucure discrète, à peine un voile de maquillage grâce aux doigts de fée de son esthéticienne.

Élodie, tu es ravissante ! sexclama Anne, sincère, mais avec une touche dinquiétude. Ce tailleur, il est nouveau ?

Oui, je me le suis offert hier, répondit Élodie tout sourire. On ma donné une jolie prime au boulot.

Oh, il faut économiser dans ce cas ! glissa Anne, incapable de sen empêcher. Garde donc tes primes, ton treizième mois, tes extras mets-les de côté pour un jour de pluie ! Crois-moi, tu men reparleras

Élodie acquiesça, sans vraiment commenter. Elle aimait bien sa belle-mère, une femme simple et dévouée à sa famille. Mais au fond, Élodie pensait quà force dattendre le pire, la pluie finit par arriver.

La soirée fut agréable, même si Anne ne put sempêcher daborder à plusieurs reprises le sujet des dépenses inutiles.

Au bout dun moment, Élodie demanda avec un petit sourire :
Et vous, Anne, vous allez parfois en institut, pour un soin ou un vernis ?

Un peu prise au dépourvu, Anne bredouilla :
Oh, moi ? Non Juste à la maison, je me lave bien les mains, mais pas besoin de plus.

Personne ne releva la discussion, mais Élodie eut le cœur gros pour sa belle-mère. Élever deux garçons, leur offrir ce quil fallait, et au final ne rien saccorder Triste, tout de même.

Sur le chemin du retour, Élodie questionna Guillaume :
Dis-moi, Guillaume, ta mère, elle fait quoi pour elle, de temps en temps ?
Je ne sais pas. Elle cuisine, elle reçoit, regarde la télé, papote avec les voisines. Pourquoi ?
Simplement je me dis quelle na jamais profité de rien de chouette. Vous pourriez lemmener voir un film, au restaurant, ou au théâtre, non ?
Non, ça ne lintéresse pas, tu connais ma mère

Élodie ne répondit rien, pensant à sa propre mère, qui même quand largent manquait un peu, soffrait de temps en temps un joli brushing ou un billet pour le théâtre. Elle avait décidé : sa belle-mère devait apprendre à penser aussi à elle, et pas seulement aux autres.

Deux jours plus tard, Élodie appela Anne et linvita à prendre un café en ville, et peut-être à passer à linstitut, histoire de se faire plaisir ; elle-même avait rendez-vous chez lesthéticienne et proposa à Anne de choisir la prestation qui lui plairait.

Oh, mais non, ma chérie, balbutia Anne, si tu as besoin, je tattends au salon ou je fais un tour.

Autant profiter toutes les deux ! Un petit massage des mains, ça vous tente ?

Anne finit par accepter, non sans mal. Élodie appela à lavance linstitut où elle était connue et prévint léquipe :
Les filles, faites à Anne tout ce quil y a de mieux, proposez-lui dautres soins, pédicure, masque Si elle demande le prix, dites-lui que tout est réglé, quil ny a quà profiter. Si ça lui plaît, vous aurez une cliente fidèle en plus !

Le jour venu, Élodie conduisit Anne à linstitut, la rassura et la laissa entre des mains expertes.

Cest juste une demi-heure, hein ? sinquiétait Anne. Et côté prix, ça se passe comment ?
Quand une jeune esthéticienne guida Anne vers les cabines, Élodie sinstalla dans le salon dattente et profita du temps mort pour répondre à ses mails.

Anne ne ressortit de la cabine que deux heures plus tard, détendue et radieuse.

Élodie ! Elles mont tout fait, le café, la tisane, la totale ! Mais ça doit coûter une fortune
Aujourdhui, cest journée spéciale ! glissa la responsable. Si on vient avec une amie, la prestation est offerte à laccompagnatrice ! Donc cest cadeau, Anne.

Elles filèrent ensuite au café du coin. En buvant son cappuccino, Anne savoua conquise :
Finalement, ça fait du bien, ces moments rien quà nous. On devrait faire ça plus souvent, tu ne crois pas ?
Moi, je suis partante ! Et tu verras, ça ne coûte pas toujours si cher. Pour les fidèles, il y a des promos.

Eh bien, daccord, pour te faire plaisir, parfois

À partir de là, Anne accompagna peu à peu sa belle-fille pour prendre soin delle. Souvent, Élodie lui offrait des petites nouveautés dans la garde-robe en arrangeant un peu les prix. Elle convainquit aussi Guillaume damener sa mère au restaurant, puis au cinéma tous ensemble. À Noël, Élodie offrit à Anne un abonnement au théâtre du quartier.

Tu rajeunis à vue dœil ! sétonnaient les voisines.
Cest la jeunesse qui me pousse à me bouger, répondit Anne, un peu fière.

Et vraiment, elle avait limpression que sa jeunesse commençait, là, à la retraite, elle, la maman de deux grands garçons.

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