La Belle-Fille

BELLE-FILLE

Élise Martin posa fièrement son plat de canard rôti sur la grande table joliment dressée et poussa un léger soupir. Dans quelques instants, ses deux fils allaient arriver avec leurs épouses.

Le plus jeune venait de se marier. Oh, le mariage était très simple, vraiment. Enfin bon, cest souvent ainsi avec la jeunesse de nos jours. Elle, elle aurait bien fait une grande fête si ça ne tenait quà elle! Quand elle sétait mariée avec son mari, ils étaient allés vite fait à la mairie, rien de plus. Ils navaient même pas pu soffrir dalliances avant lannée suivante: juste deux petits anneaux en or. Elle aurait aimé offrir à ses enfants une vraie fête Mais bon, les jeunes avaient choisi, alors à quoi bon insister.

«Je nai quun reproche à lui faire, à ma belle-fille disait toujours Élise à ses copines. Elle est un peu trop soignée!» Mais bon, la belle-fille, Amélie, comptait bien discuter de tout ça avec elle.

Franchement, Amélie était une fille bien, agréable à vivre, et elle avait une très bonne influence sur son fils, Théo. Elle lui avait filé un coup de main pour trouver un super boulot et narrêtait pas de lencourager pour quil grimpe les échelons. Il avait vécu jusquà ses trente ans à la maison, sans trop se poser de questions, alors au bout dun moment, Élise avait commencé à sinquiéter. Mais tout sest arrangé, heureusement.

Mais vraiment, Amélie, elle est trop coquette, pensais-t-elle souvent. Elle va tout le temps chez le coiffeur, fait des couleurs, des massages, des manucures Ça part tellement vite, largent, pour tout ça. Une femme mariée doit penser à sa famille dabord, non?
Quand il y aura des enfants, se disait Élise, cest elle qui ira se faire faire les ongles à la place dacheter des chaussures à Théo? Enfin, ce nétait pas sa façon de voir les choses. Elle, elle passait toujours après tout le monde. Surtout après la mort de son mari, même si ses fils étaient déjà grands, ils avaient souvent eu besoin daide financière.

Ses pensées furent interrompues par la sonnette: la jeunesse venait darriver. Amélie entra dans le salon comme une vraie star. Cheveux parfaitement coiffés, jolies mains impeccables. À peine un soupçon de maquillage, mais le résultat, cétait du travail de pro.

Amélie, tu es resplendissante! sexclama Élise, sincèrement, mais avec un petit ton de reproche.
Ton tailleur est neuf, non?
Oui, je lai acheté hier, répondit Amélie tout sourire. Jai eu une belle prime au travail.
Dans ce cas, il vaut mieux mettre de côté, conseilla Élise sans pouvoir sempêcher de donner son avis. Toute prime, tout petit extra, il faut garder pour les imprévus, crois-moi, ça sert toujours.

Amélie ne répondit rien. Elle appréciait sa belle-mère, très famille, simple, qui sétait toujours sacrifiée. Mais pour Amélie, attendre le «jour noir» à force de sy préparer, cest presque lattirer, ce fameux jour.

La soirée fut plutôt agréable, même si Élise ne put sempêcher de glisser, lair de rien, quelques remarques sur les dépenses superflues. Amélie comprit vite où elle voulait en venir.

Et vous, Élise, ça vous arrive daller faire une manucure? demanda-t-elle soudain.
Moi? euh non. Jamais. À la maison je me débrouille, un peu de soin pour garder les mains propres, mais rien de plus.

Personne ne releva, mais Amélie, en tant que femme, fut touchée pour sa belle-mère. Pouvoir élever deux fils qui gagnent bien leur vie et ne pas oser dépenser un sou pour soi! Ça lui faisait mal au cœur, vraiment.

Sur le chemin du retour, elle demanda à Théo:
Dis, ta mère, elle fait jamais rien juste pour elle?
Je sais pas Elle cuisine, elle soccupe super bien de nous, elle regarde la télé, elle papote chez les voisines
Mais le reste? Pour le plaisir? Un ciné, le théâtre, un resto?
Oh, tu rigoles, cest pas son truc, laisse tomber.

Amélie se tut. Elle repensa à sa propre mère, qui, même quand le budget était serré, soffrait une nouvelle robe, une jolie coupe, un abonnement au théâtre municipal, juste pour se faire plaisir.

Alors Amélie sest dit quÉlise avait le droit elle aussi de vivre un peu pour elle, et pas seulement de rester devant la télé à attendre les éventuels petits-enfants.

Quelques jours plus tard, Amélie appela Élise pour linviter à sortir, prendre un café en ville, et pourquoi pas un petit passage au salon pour une pause beauté, une toute petite chose, juste pour essayer. Amélie voulait voir son esthéticienne, mais ça pouvait faire du bien à sa belle-mère aussi.

Allons, venez, cest rapide On peut juste faire une manucure et un soin des mains, non?
Oh mais non, Amélie, vraiment Si tu dois y aller, je tattends dans le hall ou dehors, ça ne me dérange pas
Mais pourquoi attendre pour rien? Autant passer un bon moment, ensemble.

Finalement, Élise accepta un peu à contrecœur, et Amélie appela le salon en avance pour préparer le terrain.
Les filles, je vous amène ma belle-mère, chouchoutez-la à fond, mais discrètement. Si elle demande le prix, dites que cest déjà payé. Vraiment, faites au mieux, elle risquerait de devenir votre nouvelle cliente fidèle!

Le jour J, Amélie accompagna Élise jusquau salon et la confia aux mains expertes des esthéticiennes.
Juste une demi-heure, hein? Et pour régler, comment on fait?
Ny pensez pas! répondit Amélie en lui faisant un clin dœil.

Pendant ce temps, Amélie resta dans le hall, à rattraper ses messages sur son téléphone. Ce jour-là, elle ne comptait rien faire pour elle.

Quand sa belle-mère ressortit, deux heures plus tard, elle était métamorphosée. Détendue, radieuse, et les yeux un peu brillants.

Oh Amélie, elles mont fait tellement de choses Un vrai salon de princesses! Et du café, des tisanes Cest sûrement cher, tout ça, non?
Pas aujourdhui! lança ladorable réceptionniste. Il y a une offre spéciale: si quelquun vous accompagne, vous ne payez rien. Cest la maison qui régale!
Elles allèrent ensuite sinstaller dans la petite brasserie à côté du salon. Élise sirota son cappuccino, toute souriante, avachie dans le fauteuil.

Ce serait chouette de recommencer un jour ces après-midis entre filles, non? proposa Amélie. Ils font souvent des offres pour les clientes régulières, vous verrez.
Oh, cétait vraiment agréable, avoua Élise. Je ne savais même pas que ça pouvait être aussi plaisant.
Il nest jamais trop tard pour tester!
Tu sais, avec les enfants petits, le mari Dieu ait son âme, il fallait économiser, il naimait pas quon dépense pour rien. Après, on na même plus lidée de se faire plaisir.
Et maintenant, ça vaut le coup, pour moi, pour toi, pour samuser!
Aller, pourquoi pas, de temps en temps

Petit à petit, Élise prit goût à ces moments avec sa belle-fille: Amélie renouvela sa garde-robe (toujours en annonçant un budget divisé par deux ou trois), convainquit Théo dinviter sa maman au restaurant, puis au cinéma, et pour Noël, offrit à Élise un abonnement au théâtre municipal.

Mais tu rajeunis, ça saute aux yeux! lui disaient les voisines, un brin jalouses.
Tu sais, avec la jeunesse, on se laisse entraîner, souriait Élise modestement.

Et pour la première fois depuis longtemps, elle se disait que, finalement, la vraie jeunesse, cétait peut-être maintenant, une fois retraitée, maman de deux grands garçons, libre de profiter enfin de la vie.

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