La Belle-Fille

BELLE-FILLE

Françoise Dupuis déposa triomphalement un gros plat de canard rôti sur la table joliment dressée, puis poussa un léger soupir. Les fils allaient arriver dune minute à lautre, accompagnés de leurs épouses.

Le petit dernier sétait marié récemment, une cérémonie des plus sobres. Ah, ces jeunes ! Cest leur mode, paraît-il. Elle, elle aurait mis les petits plats dans les grands ! Avec Robert, son mari, ils sétaient contentés de passer à la mairie, ni mariée, ni bouquet, juste les deux alliances fines, achetées un an plus tard, quand ils avaient réussi à économiser un peu. Pour leurs enfants, elle aurait bien organisé un vrai bal ! Mais bon, chacun fait à sa façon.

« Elle na quun seul défaut, soupirait Françoise à ses amies, elle est bien trop apprêtée, non ? »

Mais la fameuse belle-fille avait déjà prévu de lui parler.

La belle-fille en question, Clémence, était tout à fait charmante, il fallait le reconnaître. Gentille, agréable, elle avait redonné du peps à Paul, son fils. Grâce à elle, il avait décroché un boulot canon et, depuis, grimpait les échelons comme un vrai Parisien pressé. Jusquà trente ans, il profitait du confort familial sans jamais lever le petit doigt. Françoise avait fini par sinquiéter, mais tout sétait arrangé, heureusement.

Il ny avait quun mais : Clémence passait sa vie dans les instituts de beauté ! Coupe, couleur, manucure, massage, la totale ! Des centaines deuros partis en crèmes, vernis et brushing. Tout de même, pensait Françoise, une femme mariée devrait dabord penser à sa famille Quand ils auraient des enfants, Clémence irait-elle se faire un soin des pieds au lieu dacheter de nouvelles chaussures à Paul ? Ce genre de femmes, Françoise les appréciait modérément, surtout elle, qui navait jamais pensé à elle dabord, surtout après la mort de Robert. Elle continuait daider ses fils, même adultes.

Ses réflexions furent interrompues par la sonnette : la jeunesse était là ! Clémence fit son entrée dans le salon telle une star du festival de Cannes : brushing impeccable, manucure irréprochable, teint frais merci, Madame lesthéticienne et un maquillage à peine visible.

Oh, Clémence, comme tu es élégante ! sextasia la belle-mère, sincère mais avec ce petit soupçon dagacement dans la voix. Ce tailleur, il est tout neuf, non ?

Oui, je lai acheté hier ! répondit Clémence, avec un grand sourire. Jai eu une belle prime au boulot.

Tu sais, ma chérie, la voix de lexpérience, intervint Françoise, il vaut mieux économiser un peu. Les primes, les petites missions en plus, le treizième mois, il faut tout mettre de côté, pour les mauvais jours ! On ne sait jamais !

Clémence se contenta dun sourire. Elle aimait bien Françoise, femme simple, dévouée à sa famille. Mais au fond, Clémence pensait que les mauvais jours arrivent surtout à ceux qui les attendent de pied ferme.

La soirée fut agréable. Toutefois, Françoise relança, de manière subtile, le sujet de largent gaspillé, et Clémence comprit bien que cétait pour elle.

Au moment du dessert, Clémence craqua :

Et vous, Françoise, vous allez souvent faire une manucure ?

Moi ? bredouilla la mère de Paul, jamais ! À la maison, je nettoie bien les mains, cest tout. De toute façon, ça ne sert à rien dautre.

Personne ne releva cette brève conversation. Mais Clémence, dans sa tête, fut prise dun brin de compassion : réussir à élever deux garçons, leur assurer un bon salaire, et ne jamais rien soffrir Il y a des limites tout de même !

Dans la voiture, en rentrant, elle interrogea son mari :

Dis donc, Paul, ta mère, elle fait quoi pour elle, à part cuisiner et regarder la télé ?

Ben je sais pas, elle sort voir ses copines parfois Mais pourquoi ?

Parce quelle na jamais rien eu pour elle ! Vous devriez la sortir un peu, au cinéma, au théâtre, au resto, je sais pas, la base, quoi !

Mais tu rigoles, elle ne voudrait jamais ! “Pas besoin”, quelle dirait.

Clémence fit mentalement le comparatif avec sa propre mère : même avec un petit budget, elle trouvait toujours moyen de soffrir une coupe de cheveux sympa, une robe neuve ou un abonnement au théâtre de la ville juste pour le plaisir.

Clémence prit alors une décision : il était temps que sa belle-mère découvre la vie « pour elle », au lieu dattendre les petits-enfants devant la télé.

Deux jours plus tard, elle appela Françoise et linvita à prendre un café et, si elle acceptait, à passer chez son esthéticienne. Un simple soin des mains, une manucure, rien de plus.

Oh là là, sinquiéta Françoise, vas-y, toi, je tattends dans le hall ou dehors.

Mais pourquoi attendre, voyons ? En trente minutes, tout est fait ! Allez, rien quune manucure et un massage des mains, promis, juré.

À force de persuasion, la future « Cendrillon » du quartier accepta. Clémence prévint le salon, où on la saluait plus comme une copine quune cliente.

Mesdemoiselles, aujourdhui, cest pour ma belle-maman. Faites-lui le grand luxe ! Et proposez-lui, mine de rien, un petit supplément : pédicure, masque, relaxation Elle va demander le prix, dites-lui que tout est déjà payé davance. Je compte sur vous ! Qui sait, vous gagnerez peut-être une nouvelle cliente fidèle.

Le moment venu, elles arrivèrent, et Clémence confia sa belle-mère, un peu rigide, à léquipe. Elle-même sinstalla dans le hall avec son téléphone pour répondre à quelques e-mails. Pas de soin pour elle ce jour-là, ce nétait pas le but.

Une heure et demie plus tard (et non trente minutes !), Françoise réapparut, ressourcée, les mains douces comme celles dun bébé.

Oh là là, Clémence, quest-ce quelles mont fait ! Du café, des infusions, des soins partout… Mais tout de même, combien ça coûte tout ça ? Ça doit valoir une fortune !

Aujourdhui, cest la promo de lamitié, glissa malicieusement la réceptionniste. Venez avec une amie, et tout est offert ! Donc pour vous, cest zéro euro, rien du tout !

Les deux femmes sinstallèrent ensuite à la terrasse dun petit café. Françoise savourait son cappuccino, visiblement dans un état second.

On fait équipe, la prochaine fois ? suggéra Clémence. Il y a toujours des promos sympas ! Alors, vous avez aimé ?

Beaucoup, avoua Françoise, je nimaginais pas que ce serait aussi agréable.

Il fallait essayer plus tôt !

Avant Les garçons étaient petits, mon pauvre Robert comptait chaque sou, alors se faire plaisir On y pensait même pas. Et puis, on shabitue.

Mais maintenant, cest loccasion ! Pour maccompagner, sinon je mennuie.

Eh bien, pourquoi pas, de temps en temps, concéda Françoise, toute guillerette.

Et cest ainsi que Françoise devint une habituée des petits rituels bien-être avec sa belle-fille. Clémence, fine diplomate, en profita pour moderniser un peu la garde-robe de la doyenne en lui annonçant des prix défiant toute concurrence.

Elle réussit aussi à convaincre Paul demmener sa mère au restaurant, puis toute la famille au cinéma. À Noël, Clémence offrit à Françoise un abonnement au théâtre municipal. Chose rare, les voisines la complimentèrent :

Tu rajeunis, Françoise ! sexclamaient-elles.

Cest la jeunesse qui déteint, répondait-elle dun air modeste.

Il lui semblait quà la retraite, maman de deux grands fils voilà que sa jeunesse, la vraie, commençait aujourdhui.

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