La Belle-Fille

BELLE-FILLE

Anne Morel déposa sur la table, élégamment dressée, un grand plat de canard rôti. Elle poussa un profond soupir. Dune minute à lautre, ses fils et leurs épouses nallaient pas tarder à arriver.

Le plus jeune sétait récemment marié. Un mariage tout simple, loin des grandes cérémonies quAnne aurait imaginé. Les jeunes aujourdhui préfèrent la discrétion, pensait-elle. Elle-même navait rien eu de grandiose : juste un passage rapide à la mairie avec son mari, sans bague, quils ne sétaient offertes quun an plus tard. Des alliances toutes fines en or. Leur rêve, cétait doffrir à leurs enfants une vraie fête nuptiale. Mais chacun fait ses choix, soupira-t-elle encore.

Elle na quun seul défaut, marmonnait-elle en confidence à ses voisines. Elle est trop trop soignée ! Trop impeccable, cette belle-fille.

Mais Amélie, sa belle-fille, navait pas tardé à lui proposer un tête-à-tête. Amélie, la femme de Paul, était en vérité une jeune femme agréable, polie, qui avait eu sur son fils une influence plus que bénéfique. Elle l’avait aidé à trouver un bon emploi et lincitait à poursuivre ses ambitions. Jusqu’à ses trente ans, Paul avait toujours vécu choyé, sans jamais vraiment se battre pour son avenir. Anne sen inquiétait, mais grâce à Amélie, tout avait évolué pour le mieux.

Une seule chose gênait Anne chez Amélie : cette perfection dans l’apparence. Toujours en institut ou chez le coiffeur, les cheveux impeccablement coiffés, manucure irréprochable, massages réguliers De l’argent, pensait Anne, qui filerait plus utilement dans le foyer. Une femme mariée, centré sur sa famille, na-t-elle pas mieux à faire ?

Et quand ils auraient des enfants, se disait-elle, irait-elle se faire poser du vernis au lieu de choisir de nouvelles chaussures à Paul ? Anne, elle, mettait toujours ses besoins en dernier. Surtout après la disparition de son mari, quand ses fils, adultes, avaient eu encore besoin delle pour joindre les deux bouts.

Elle fut tirée de ses pensées par la sonnette. Les jeunes étaient là.

Amélie entra dans le salon, tel un rayon de lumière. Une coiffure fraîche, des ongles soignés, un maquillage subtil juste ce quil fallait, magnifiant sa beauté naturelle.

Amélie, quest-ce que tu es belle ! sexclama Anne, sincère malgré une pointe dagacement. Mais cest un nouveau tailleur, non ?

Oui, je lai acheté hier, sourit Amélie. Jai eu une jolie prime au travail.

Tu devrais mettre un peu dargent de côté, conseilla Anne. Les primes, le treizième mois, les extras garde tout pour les jours de pluie, crois-moi. Ça peut toujours servir !

Amélie ne répondit pas. Elle avait de ladmiration pour cette belle-mère, simple et dévouée, mais au fond delle, elle pensait que les jours sombres frappent surtout ceux qui les attendent.

La soirée se déroula sans heurts, mais Anne lança à plusieurs reprises quelques allusions discrètes sur les dépenses superflues. Amélie comprit le message, à demi-mots.

Dites-moi, Anne, vous êtes déjà allée faire une manucure ? demanda-t-elle soudain.

Euh Non. Jamais. Je me débrouille maison, histoire que mes mains soient propres, mais ça sarrête là.

Personne, dans la pièce, ne releva la remarque. Mais Amélie, en tant que femme, ressentit une peine pour sa belle-mère. Comment pouvait-on élever deux fils, leur offrir tant et soublier au point de ne jamais rien saccorder ?

En rentrant, elle interrogea Paul :

Tu crois que ta mère fait quelque chose pour elle, au moins ? Elle cuisine, elle reçoit, elle regarde la télé mais saccorde-t-elle vraiment du plaisir ?

Oh, tu sais, elle voit ses voisines, elle n’a jamais voulu plus, murmura Paul, pas vraiment concerné.

Amélie pensa à sa propre mère, qui malgré les difficultés financières, soffrait une coupe élégante chez le coiffeur, une robe neuve de temps en temps et un abonnement au théâtre pour se faire plaisir.

Amélie se fit alors la promesse : il était temps quAnne goûte à autre chose que le rôle déternelle maman. Quau crépuscule de sa vie active, elle songe enfin à elle-même.

Quelques jours plus tard, elle appela Anne pour linviter à une balade, un café, et un passage express au salon de beauté où elle-même avait rendez-vous. Amélie proposa à Anne de choisir nimporte quel soin, histoire de se faire chouchouter.

Oh, non, voyons ! Si tu dois y aller, je tattendrai dans le hall ou dehors.

Mais pourquoi attendre alors quen trente minutes, tu pourrais profiter dun massage des mains et dune manucure ?

Après moult hésitations, Anne accepta. Amélie prévint le salon à lavance : Cest ma belle-mère, faites-lui tout le nécessaire et si possible, proposez-lui des petits additifs mais poussez-la en douceur. Si elle parle prix, dites-lui que tout est déjà payé.

Une fois arrivées, Amélie confia Anne aux mains des esthéticiennes.

Juste une demi-heure, nest-ce pas, Amélie ? Et niveau paiement, combien cela va coûter ?

Lemployée du salon la rassura dun sourire et lemmena dans une cabine. Amélie sinstalla au salon, sortit son portable et en profita pour répondre à quelques mails.

Deux heures plus tard, Anne réapparaissait, sereine, le teint reposé, visiblement rajeunie par lattention reçue et les soins prodigués.

Amélie, tu nimagines pas tout ce quelles mont fait ! Et du café, des tisanes Elles sont adorables ! Mais ça coûte sûrement une fortune.

Aujourdhui, cest spécial ! intervint la responsable. Si vous parrainez une amie, elle aura droit à des soins gratuits. Pour vous, cest offert !

Elles se rendirent ensuite dans un petit café à côté, où Anne découvrit les plaisirs dun vrai cappuccino, adossée confortablement dans son fauteuil.

Si on renouvelait ces après-midis entre femmes ? proposa Amélie. Pour les clientes habituées, il y a toujours des réductions. Alors, quest-ce que tu en dis ?

Anne sourit franchement, un peu timide.

Jaurais jamais cru que cétait aussi agréable.

Il fallait essayer plus tôt !

Avant les enfants étaient petits, mon mari, Dieu ait son âme, surveillait chaque dépense Ensuite, je nai plus vu lintérêt.

Maintenant, tu as une bonne raison : moi. Tu dois maccompagner, sinon je mennuie !

Pour te faire plaisir, alors allez, pourquoi pas. De temps en temps, hein.

Dès lors, elles devinrent inséparables pour ces rendez-vous bien-être. Amélie, habilement, renouvela discrètement la garde-robe de sa belle-mère, en n’affichant que des prix bien en-dessous de la réalité.

Elle convainquit aussi Paul dinviter sa mère au restaurant, puis toute la famille alla au cinéma, et pour Noël, Amélie offrit à Anne un abonnement au théâtre municipal.

Tu rajeunis, Anne ! lançaient ses voisines avec malice.

Cest la jeunesse qui me contamine, répondait-elle en souriant.

Et cest ainsi, à la retraite, alors quelle avait élevé deux hommes, quAnne comprit finalement que sa véritable jeunesse ne faisait que commencer.

Rating
( No ratings yet )
Like this post? Please share to your friends: