La Belle-fille

LA BELLE-FILLE

Claudine Marchand déposa sur la table joliment dressée un superbe plat de canard rôti et poussa un léger soupir. Ses fils allaient arriver dune minute à lautre avec leurs épouses.

Le plus jeune, récemment marié, avait célébré ses noces simplement. Cela se fait beaucoup aujourdhui, se disait Claudine. Elle-même aurait préféré une fête plus grandiose. Avec son défunt mari, ils sétaient simplement rendus à la mairie, sans cérémonie. Même les alliances, ils navaient pu les acheter quun an plus tard, deux anneaux dor, tout simples. Bien sûr, elle aurait aimé organiser une vraie fête pour ses enfants, mais ils avaient choisi, et il fallait respecter leur décision.

« Elle na quun petit défaut, cette belle-fille : un brin trop soignée », confiait Claudine parfois à ses amies. Pourtant, elle savait quÉlodie, sa nouvelle belle-fille, comptait aborder le sujet dune façon ou dune autre.

Élodie était, dans lensemble, une jeune femme agréable. Elle avait une bonne influence sur Paul, le plus jeune fils. Grâce à elle, il avait trouvé un excellent emploi et continuait de progresser dans sa carrière, guidé par ses encouragements. Jusquà ses trente ans, Paul était resté un grand adolescent, sans ambitions réelles. Claudine en avait été soucieuse, puis soulagée de voir son fils enfin saccomplir.

Mais il y avait ce détail : Élodie fréquentait assidûment les instituts de beauté. Coupes de cheveux stylées, colorations, massages, manucures, tout y passait. Selon Claudine, ces dépenses étaient exagérées et peu dignes dune femme mariée qui doit placer sa famille avant elle-même. Que ferait-elle quand il y aurait des enfants ? Irait-elle se faire masser pendant que son fils aurait besoin de chaussures ? Claudine, pour sa part, navait jamais pensé à ses propres besoins en priorité, surtout après la mort de son mari, alors que ses fils, déjà adultes, avaient encore parfois besoin daide financière.

Perdue dans ses pensées, elle fut interrompue par la sonnette : la jeunesse était là ! Élodie entra dans le salon, resplendissante. Ses cheveux étaient impeccablement coiffés, ses ongles soignés. À peine un soupçon de maquillage, grâce sans doute aux doigts experts dune esthéticienne.

Ma chère Élodie, comme tu es ravissante ! sexclama Claudine, sincèrement mais non sans une pointe de désapprobation. Ce tailleur, cest du neuf ?

Oui, je lai trouvé hier, répondit la jeune femme avec un sourire. Jai eu une belle prime au travail.

À ta place, je mettrais plutôt cet argent de côté, confia Claudine, fidèle à ses vieilles habitudes. Les primes, les heures supplémentaires, le treizième mois : il faut tout garder pour les imprévus ! Crois-moi, on en a toujours besoin

Élodie garda le silence. Elle appréciait sa belle-mère, une femme simple et entièrement dévouée à sa famille. Mais au fond, elle pensait que lon attire les jours sombres à force de sy préparer avec trop dacharnement.

Le dîner fut agréable. Toutefois, Claudine aborda à plusieurs reprises le thème des dépenses superflues, dune façon à peine voilée. Élodie comprit vite où elle voulait en venir.

Dites, Claudine, êtes-vous déjà allée chez une esthéticienne, pour une manucure ? demanda-t-elle finalement.

Oh non, balbutia Claudine. Je fais tout moi-même, juste pour que mes mains restent propres. Rien de plus.

Personne dautre ne prêta attention à cet échange bref, mais Élodie en fut touchée. Élever deux fils, voir quils ont aujourdhui des revenus corrects et pourtant, ne jamais oser dépenser pour soi Elle en ressentit de la peine.

Paul, ta mère prend parfois du temps pour elle ? demanda-t-elle sur le chemin du retour.

Je ne crois pas. Elle cuisine, elle aime recevoir, regarde la télévision, va chez les voisines Pourquoi ?

Parce quà mon avis, elle na jamais vraiment profité de la vie. Il faudrait lemmener au cinéma, au théâtre, au restaurant

Oh, ça nest pas son genre. Elle nen voit pas lutilité, rétorqua Paul.

Élodie resta songeuse. Elle compara intérieurement Claudine à sa propre mère, qui, même avec peu de moyens, soffrait une jolie coupe, une nouvelle robe, un abonnement au théâtre local pour le plaisir. Elle en conclut que Claudine méritait au moins dessayer de vivre un peu pour elle, et pas seulement en attendant des petits-enfants dont, sans doute, elle sacrifierait aussi tout pour eux.

Quelques jours plus tard, Élodie appela Claudine. Elle insista pour quelles se baladent ensemble, prennent un café, et passent par un institut Élodie voulait voir son esthéticienne et proposait à sa belle-mère de choisir nimporte quel soin.

Ce nest pas la peine, hésita Claudine. Si tu veux, jattendrai dans le hall ou dehors.

Pourquoi perdre ton temps à attendre ? En une heure, tu pourrais te faire dorloter. Allez, essayons au moins une manucure et un massage des mains

Claudine accepta à contre-cœur. Élodie prévint linstitut, quelle fréquentait régulièrement, expliquant la situation.

Mesdames, soyez aux petits soins pour ma belle-mère, je compte sur vous ! Faites-lui découvrir autre chose, proposez-lui un soin du visage, une beauté des pieds aussi Si elle sinquiète du prix, dites que cest déjà réglé. Si ça lui plaît, vous gagnerez peut-être une cliente fidèle !

Le jour venu, Élodie accompagna Claudine, un peu angoissée, à linstitut et la confia aux mains expertes des esthéticiennes.

On en a juste pour une demi-heure, hein, Élodie ? Et combien dois-je prévoir ?

Quand Claudine fut emmenée, Élodie se posa dans le hall avec son téléphone. Elle navait rien prévu pour elle ce jour-là ; autant avancer sur quelques mails.

Claudine ressortit deux heures plus tard, détendue et radieuse. Les esthéticiennes avaient fait des miracles.

Oh Élodie, elles mont tout fait ! On ma servi du café, puis une tisane Elles étaient toutes adorables ! Mais ça doit coûter une fortune, tout ça, non ?

Pas du tout, répondit la réceptionniste en souriant. Aujourdhui, cest notre journée amène une copine : tout est offert pour la première fois. Vous avez tout à gagner à revenir !

Heureuses, Élodie et sa belle-mère sassirent ensuite à la terrasse dun café. Claudine goûta son cappuccino, le regard un peu perdu.

Et si nous continuions ces petits rendez-vous ? proposa Élodie. Il y a toujours des offres spéciales pour les clientes régulières. Ça vous plairait ?

Beaucoup, admit Claudine. Je ne savais pas que ça pouvait faire autant de bien

Il nest jamais trop tard pour en profiter !

Tu sais, avant, avec les enfants petits, le mari qui surveillait toutes les dépenses je ne me posais même pas la question. Puis les années ont passé

Maintenant, il y a une bonne raison : me tenir compagnie !

Daccord, pourquoi pas de temps en temps.

Cest ainsi quelles prirent lhabitude de partager ces petites parenthèses. Élodie renouvela discrètement la garde-robe de Claudine en annonçant toujours des prix bien inférieurs à la réalité.

Elle convainquit Paul dinviter sa mère au restaurant, puis emmena toute la petite famille au cinéma. Pour Noël, Élodie offrit à Claudine un abonnement au théâtre de Lyon.

Tu as rajeuni, clamaient ses voisines, impressionnées.

Cest notre jeunesse qui nous dynamise, souriait Claudine, avec une modestie sincère.

Et à présent, retraitée, mère de deux grands garçons, elle découvrait que, parfois, le bonheur sinvente aussi en prenant soin de soi. On donne mieux aux autres quand on sait s’offrir aussi un peu de douceur.

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