Bas Bleu
– Ma chère Bénédicte, tu pourrais me remplacer demain, sil te plaît ? Cest lanniversaire de ma belle-mère. Obligée daller lui souhaiter
Tu ne lui as pas déjà souhaité sa fête, il y a un mois ? Bénédicte leva les yeux de sa pile de fiches.
Béné ! Ne chipote pas. Là cest son anniversaire, pas sa fête ! Bon, cest important, tu comprends ? Et pour toi, cest pas compliqué, si ? Pas denfants, pas de liens ! Seule comme un doigt !… Oh, excuse-moi, je ne voulais pas
Irène se donna une tape sur la bouche, mais cétait trop tard. Bénédicte se détourna, hocha la tête et quitta la salle de lecture.
Javoue, cest pas joli ce qui vient de se passer Irène haussa les épaules et jeta un coup dœil à Lucie.
Avec Lucie, aucun espoir de manipuler. Impossible de jouer avec elle. Elle aurait tout de suite envoyé balader Irène, même si Lucie était bibliothécaire. Selon Lucie, on pouvait être cultivée et tout de même savoir se défendre. Les raisonnements de Lucie terrifiaient parfois Bénédicte, mais Irène en riait jusquaux larmes.
Voilà, un exemple concret que toutes les bibliothécaires ne sont pas des bas bleus, nest-ce pas, Bénédicte ? Regarde un peu Lucie et moi ! Cest comme ça quil faut vivre ! Toi, tu vas de la maison à la bibliothèque en coup de vent, avec tes écharpes, tes chats… Tu fais vieille fille ! Pardon dêtre crue, mais qui dautre touvrira les yeux ? Alors que, franchement, tes pas mal ! Sang et lait ! Et pourtant, on te regarde, on a envie de pleurer Tes daccord, Lucie ?
Lucie, dhabitude, coupait net les envolées dIrène.
Ça suffit ! Pourquoi tu te donnes toujours en exemple ? Tes histoires damour, y en a plus que de timbres chez un collectionneur ! Et tes où maintenant ? Avec ton Pascal qui te fait mille tracas, qui sort, boit, te lève la main Et tu veux donner des leçons de vie ?
Nempêche, moi jai un mari ! Et des enfants ! Et Bénédicte, rien. Encore un chat ou deux et bientôt, elle viendra vivre à la bibliothèque ! Béné, pourquoi tu fais pas un enfant, au moins pour toi ? Daccord, pour le mari, on peut comprendre. Tes parents tont laissé de quoi voir venir, non ? Tu pourrais ten sortir toute seule Tu serais moins seule.
À ce moment-là, Lucie laissait tomber les politesses, Irène séclipsait en prétextant une urgence, et Bénédicte filait se réfugier au fond de la salle de lecture pour cacher ses larmes.
Quest-ce quelle avait bien fait pour mériter tout ça ? Est-ce sa faute si la vie ne lui avait pas souri ? Dabord un père malade, puis sa mère Quinze ans à soigner, laver, porter des bassines Où trouver le temps davoir une vie sentimentale ? Et puis, soyons honnête, y a jamais vraiment eu quelquun non plus Face au miroir, Bénédicte constatait : ni belle, ni laide. Moyenne, quoi. Yeux gris, visage régulier, une longue tresse quelle venait de couper, troquant pour une coupe au carré suite à la disparition de sa maman. Cest plus simple.
Sinon, elle était une femme sans histoire, Bénédicte Sans vice, ni grande ambition.
Mais honnêtement, elle nen voulait pas tant que ça. Elle voyait ce quil se passait autour delle, chez ses copines, et ça la glaçait.
Prenons Irène. Mariée, mais à quel prix ? Tout le bourg savait que son époux entretenait une autre famille. Les passions dignes dun mélo faisaient le tour du canton depuis des années. Ça se disputait, se réconciliait, et recommençait devant tout le monde. Pour Irène, on devait vivre sans se cacher. Pourquoi se donner la peine en douce, les secrets finissent toujours par sortir. Elle navait rien à se reprocher, elle est lépouse, un point cest tout.
Bénédicte restait perplexe. À quoi bon user ses forces dans des histoires pareilles ? Où est le respect de soi ? Où la fierté ? Mais bon Les romans auxquels Bénédicte attachait tant de tendresse ne préparaient en rien à la réalité, elle en avait conscience. On peut parler de fierté quand on a un peu dargent de côté, des oncles riches, pas quand on a deux gosses, un salaire modeste de bibliothécaire, et une maman malade. Pour Irène, elle ne jugeait pas, elle essayait de comprendre. Parfois, ça ne marchait pas Mais elle se vexait moins, Irène touchait moins au cœur. Si ça lui fait plaisir de donner des leçons alors que sa propre vie est un chaos, tant pis. Le plus important, cest que dans les instants graves, Irène était là, prête à rendre service. Elle sétait improvisée infirmière auprès de sa maman. Et un soir, quand Bénédicte ne trouvait pas de soignante, Irène était venue faire les piqûres, puis continuait, à rythme régulier, sans rien demander.
Tu veux mhumilier ? lançait-elle, voyant Bénédicte sapprocher avec des billets. Range ça ! Tu me vexes. Franchement, cest compliqué pour moi ? On est voisines, je traverse le palier, et toi, tu veux me payer ? Ça va pas ?
Bénédicte en pleurait presque de honte. Pour se racheter, elle tricotait écharpes, bonnets, moufles pour les enfants et même pour Irène. Les moufles avec des mésanges brodées, sa fille les mettait seulement pour les grandes occasions.
Elles sont trop belles ! Si je les perds…
Après réflexion, Irène suggéra à Bénédicte douvrir une boutique sur internet.
Elles partiraient comme des petits pains, ces merveilles !
Bénédicte y pensa, puis refusa.
Jai pas la cadence. Je fais tout à la main
Rassemble nos mamies alors ! Toute la tribu sous le porche, la laine, les aiguilles, le crochet. Elles soccuperont, ça leur fera un supplément pour la retraite, et toi, tu ty retrouves.
Étonnamment, ça fonctionna. Irène avait sans doute un sens du commerce resté en jachère à force de consacrer son énergie à son ménage. Le site se lança, les commandes suivirent. Pas le Pérou, mais ça aidait. Les grand-mères se retrouvaient le soir sur les bancs à papoter, aiguilles en main, tandis que Bénédicte et Irène débattaient des modèles à confectionner.
Tu as vu, Béné ? Le motif sort tout droit de la dernière Fashion Week. Tante Odile ma montré la même dentelle ! On change un détail et hop ! Moi, je la porterais, cette jupe !
Et Bénédicte tricotait. Deux semaines plus tard, Irène paradait dans une nouvelle jupe, et un article supplémentaire ornait la boutique.
Bien sûr, laffaire nallait pas les faire millionnaires, mais un peu dargent de plus, ça compte. Bénédicte sest prise à se sentir comme unebusinesswoman. Elle pouvait un peu croire en elle.
Lucie, qui observait toutes leurs aventures, ironisait parfois, mais prêtait main forte, surtout avec ses dentelles à laiguille qui partaient à prix dor. Personne nen voulait à Lucie quand elle laissait de côté son poste à la bibliothèque pour sinstaller à la fenêtre, fil et aiguille en main. Il fallait faire vivre ses jumeaux.
Le mari de Lucie était parti sous dautres cieux après la naissance des garçons. Artiste fantaisiste, il était toujours en quête de reconnaissance et dadmiration. Il finissait par disparaître, la laissant tout gérer. Lucie, elle, bosse, ses parents dans la campagne bretonne laident, et Lucie a oublié pourquoi on appelle ça vacances, sauf à Saint-Malo chez les parents. Mais il le fallait bien, élever trois enfants nest pas simple.
Et les enfants de Lucie étaient épatants. Si jamais Bénédicte avait su que les siens seraient aussi adorables, elle aurait appliqué le conseil dIrène sans hésiter.
Pourtant, avoir un enfant, seule, Bénédicte en avait peur. Qui soccuperait de lui si elle disparaissait ? Les amies ont leurs soucis Sil lui arrivait malheur orphelinat ? Institution ? Lui imposer ça, juste parce quon na plus rien, cest non. Alors, tant pis pour les chats et les pelotes de laine. On a tout de même la responsabilité.
Ce que Bénédicte ignorait, cest que tout le club, emmené par Irène, cherchait un prétendant idéal pour elle. Dans un village où les hommes étaient aussi rares que les jours sans pluie en Bretagne, aucune piste navait abouti. Alors on se taisait, Irène la seule à déraper parfois, regrettant ensuite son indiscrétion.
Or, le fameux “candidat” se présenta de la manière la plus inattendue.
Une nouvelle fois, Irène demanda à Bénédicte de la remplacer à la bibliothèque. Bénédicte accepta, profitant de la soirée pour préparer son travail et poster sur le site la dernière création : une robe de mariée blanche, en dentelle, imaginée et cousue par Lucie.
Une merveille, Lucie ! Tu as des mains dor.
Dis ça à mes fils ! Hier, ils ont failli tourner à la catastrophe. Je quitte la pièce dix minutes, je reviens, ils attaquent lourlet avec les ciseaux ! J’ai dû rattraper en douce.
Cest visible ?
Non, jai tout changé dans le motif. Jy ai passé la nuit, mais cest nickel maintenant.
Ce soir-là, Bénédicte réfléchissait à la meilleure manière de présenter la robe sur le site. En remontant chez elle, elle entendit une voix faible :
À laide
Cétait à peine distinguable dans le brouhaha de limmeuble, au milieu des rires des jeunes et bruits domestiques. Mais elle réentendit :
Aidez-moi
Plus de doute, quelquun avait besoin daide.
Limmeuble de Bénédicte était ancien, ses habitants pour la plupart retraités. Certains sans famille à proximité, connus de tous. Ces voisins, Bénédicte les connaissait bien. Beaucoup faisaient partie du “club”, tricotant avec elle, ou lui lançant des sourires, priant pour quelle trouve un mari et ait plein de gosses.
Parmi eux, il y avait Madame Geneviève.
Amie de la mère de Bénédicte, ancienne prof de maths, elle répondait toujours dune voix ferme :
La santé ? Allons, Béné, tout ça, cest du passé ! Parle-moi de toi, cest plus important.
Avec elle, Bénédicte se confiait un peu plus, recevant en retour un conseil avisé, jamais trop envahissant.
Vis pour toi, Béné. On a chacune notre destin. Se marier parce quil le faut ? Avoir un enfant sans envie réelle ? Dans mon expérience, tu ne seras pas heureuse. Jai vu trop denfants tristes, nés dun “il faut” et non dun vrai désir. Ça ne fait que du mal.
Ces phrases réconfortaient Bénédicte. Ça voulait dire quelle nétait pas une “mauvaise femme”.
Geneviève avait été mariée presque cinquante ans à son camarade de fac. Après une vie à sillonner la France, ils sétaient fixés en Anjou. Sans enfants ; elle chérissait ses élèves, qui ne loubliaient jamais. Depuis la mort de son mari, il y a deux ans, Bénédicte sétait inquiétée pour sa voisine et lui avait offert un chaton trouvé dans la rue.
Il est tout seul aussi. Prenez-le, Geneviève.
Geneviève accepta, et Bénédicte fut convaincue que ce petit Oscar avait sauvé sa maîtresse de la déprime en la forçant à sortir chaque matin lui chercher du poisson frais au marché.
Ainsi vécurent ensemble, la vieille dame et son chat. Rarement Geneviève demandait de laide, préférant tout gérer seule.
Mais ce soir-là, c’était de chez elle que venait lappel à laide.
Bénédicte nhésita pas une seconde. Dévalant les escaliers deux à deux, elle frappa violemment à la porte de Marie-Claude, la présidente de la copropriété.
Marie-Claude ! Vite, il y a un souci !
Habituée aux formalités, Marie-Claude naurait jamais ouvert une porte sans laccord du propriétaire, mais voyant que les secours tardaient, elle renonça aux règles.
Quils menvoient en prison si le sort des vieilles dames les inquiète tant !
Les doubles de clés des anciens résidents étaient chez elle. Prudente, “au cas où”.
La porte fut ouverte et tous ceux qui sagglutinaient sur le palier découvrirent Geneviève à terre, inerte dans la salle de bain. Elle avait chuté, sétait heurté la tête et, après une longue inconscience, avait tenté difficilement dappeler à laide sans pouvoir bouger bras ni jambes.
De tous les voisins, seule Bénédicte lavait entendue.
Bénédicte fit tout pour sauver Geneviève, puis jura quil ne fallait plus que personne affronte ses problèmes seul, surtout quand ils deviennent trop lourds.
Geneviève resta six mois à lhôpital. Les fractures guérissaient mal. Bénédicte lui rendait visite, prenait soin delle, puis finit par linviter à vivre chez elle. Habituée à soigner sa mère, elle ny voyait aucun inconvénient. Irène, tout en râlant sur ce “sacrifice”, appela le médecin de Geneviève et continua les soins.
Allez, debout ! On va vous requinquer, Madame Geneviève ! Et arrêtez dinventer des bêtises, la maladie ne vous va pas.
Geneviève protesta dabord, puis reconnut quavec Bénédicte, elle ne gênait personne. Elle voyait bien que Bénédicte agissait non par devoir, mais par instinct du cœur.
Des femmes comme toi, ça existe encore ? Qui envoie donc les anges, si ce nest pas pour toi ! Ou bien, tu es un peu ange toi-même ?
Progressivement, Geneviève reprit des forces. Et désormais, lappartement de Bénédicte était bien vivant : discussions, chats qui filaient à travers la pièce, Oscar tentant dimposer sa loi aux deux chattes adoptées. Tôt ou tard, la bagarre les transformait en boule de poils hurlante, et Oscar allait bouder auprès de “sa” maîtresse, se plaignant de linjustice du monde.
Arrête de râler, Oscar. Les harems, cest dépassé.
Il se couchait alors près delle, certain quaucun chat ne viendrait le déranger.
La vie de Bénédicte, jusque là réglée, fut soudain bousculée par de nouveaux imprévus mais des plus heureux !
Tout commença un soir où lon sonna à la porte.
Irène, encore ? pensa Bénédicte, stoppant le film regardé avec Geneviève, avant douvrir.
Sur le seuil, un homme. Elle observait ce personnage, ne voyant vraiment pas ce quil pouvait chercher chez elle.
Il avait lair bourru dans son gilet de cuir, ses jeans usés, et sa barbe mal taillée. On nen voyait pas tous les jours des comme ça, dans cette petite ville de Loire.
Hum Vous cherchez quelquun ?
Bonjour ! Cest ici que vit maintenant Madame Geneviève ?
Pour quoi faire ?
Je voudrais simplement la voir.
Hésitante, elle allait répondre quand une ombre noire fila entre ses jambes : Oscar ! Le chat bondit vers lhomme, qui sécria :
Ah ! Oscar ! Salut, mon vieux !
La grande main sempara du chat, le visage de lhomme séclaira. Il nétait plus lours grognon du palier, mais un simple homme aux yeux doux qui caressait un chat. Bénédicte ouvrit la porte.
Entrez, je vous en prie.
Geneviève, reconnaissant son visiteur, sexclama sous lémotion :
Sébastien ! Quelle surprise ! Mais quest-ce que tu fais là ?
J’allais voir des amis en Bourgogne pour le rassemblement de motards cette année. J’ai pensé passer ici, ça faisait longtemps.
Pardon de ne pas avoir donné de nouvelles, jai été bien occupée. Je te présente Bénédicte, mon ange gardien et une femme remarquable. Je nexagère pas dun millimètre !
Et, curieusement, Sébastien baissa les yeux, rougit, peu à laise.
Enchanté…
Geneviève, fine mouche, comprit immédiatement. Elle fit tout pour prolonger la rencontre de ces deux-là.
Sébastien nest reparti que deux jours plus tard. Mais très vite, il était de retour. Bientôt, Bénédicte se retrouva fiancée, presque par surprise.
Sébastien, on se connaît à peine Tu trouves ça raisonnable ? murmurait Bénédicte.
Et alors ? On na pas à rendre de comptes ! On est grands, non ?
Irène et Lucie, mises dans la confidence, en restèrent bouche bée, mais pour une fois, ne dirent rien.
Béné, tu Non, je te demanderai pas si tu laimes. Nous, à notre âge, on nest plus dans les contes de fées. Mais il est bien, ce gars ?
Pourquoi je ne serais pas en âge daimer ? répondit Bénédicte en souriant, si rayonnante que toutes se turent, frappées par son éclat.
Hier, Bénédicte était une souris grise. Aujourdhui une reine, épanouie, le regard pétillant. Voilà ce que lamour fait.
Jai encore chanté plus fort que je naurais dû, Béné, pardonne-moi ! Et sois heureuse ! Lucie, on retire la robe de la boutique maintenant ?
Cest déjà fait ! clin dœil. Comme ça, tu ne te poses pas de questions sur la tenue.
Jamais le bourg navait vu pareille noce. Un cortège de motards descendaient la rue, la curiosité partout.
Mais, pour qui ?
Pour Bénédicte, la bibliothécaire !
Sérieusement ? Elle le mérite, cest une femme bien ! Et lui, il est comment ?
Plutôt pas mal, très sérieux…
Trois ans plus tard, Sébastien soutient Geneviève, qui, le sourire sur le visage, repousse son bras en descendant de voiture :
Je peux marcher seule ! Va chercher ton fils, Sébastien !
Bénédicte remet sa robe neuve, fait une dernière retouche à son chignon, et crie au photographe :
Tout le monde ! Qu’on les voie tous !
Et il devra batailler pour faire entrer dans lobjectif toute la joyeuse tribu : Irène et sa famille, Lucie et les enfants, le “club” des tricoteuses au complet, emmené par Marie-Claude.
Il faut être nombreux autour des gens de valeur.
Aujourdhui, en relisant ces pages, je me dis que la solitude, finalement, cest souvent un choix dicté par la peur dêtre déçu, mais dans la vie, le bonheur frappe à la porte quand on sy attend le moins. Il faut simplement oser lui ouvrir.