Journal de Pierre, printemps-été
Tu es venu pour rien, Pierre. Les places sont déjà prises.
Elle se tenait dans lembrasure de la porte, droite, sans bouger. Ce nétait pas pour être dure, juste parce que le passage était étroit et quelle loccupait, et dans cette posture, quelque chose sonnait, au fond, comme une vérité simple à côté de laquelle je suis passé, à cet instant, sans la saisir.
Jétais arrivé avec des fleurs. Quinze chrysanthèmes blanches dans un papier kraft noué, achetés à la sortie du métro Cluny-La Sorbonne. La fleuriste, une dame rondelette au sourire lassé, a demandé : « Vous avez une occasion spéciale ? » Jai répondu : « Une conversation importante. » Elle a juste hoché la tête et glissé une brindille deucalyptus, offerte. Jy ai vu un bon présage.
Je me suis donc retrouvé là, sur le palier du troisième étage, les fleurs à la main, face à Madeleine. Elle portait un peignoir bleu, parsemé de petits motifs blancs, les cheveux remontés, sans apprêt, simplement, à la maison. Manifestement, elle nattendait personne. Ou alors, pas moi.
Je peux entrer ? Quon parle au moins.
Mais de quoi veux-tu parler, Pierre.
Ce nétait pas une question. Plus un constat, las, aussi définitif quune fenêtre quon referme à lautomne.
De la cuisine venait lodeur des tartes. Pas n’importe lesquelles les tartes à la poêle, choux et œufs, celles dont la senteur avait ponctué mes arrivées chez Madeleine depuis le premier jour. À chaque fois, ce parfum signifiait chaleur, accueil, et un peu de tendresse. Tant de fois jy étais revenu, le cœur en attente. Tarte en cuisson, maison rassurante, je suis attendu.
Mais pas cette fois.
Derrière elle, la lumière jaune du couloir se diffusait doucement. De la cuisine, un homme lança :
Madeleine, tu veux que je mette le minuteur à cinq ou dix minutes ?
Elle tourna la tête :
Dix minutes, Serge.
Serge. Un certain Serge dans SA cuisine, à demander comment cuire les tartes. Jeus soudain froid aux doigts, les chrysanthèmes commençaient à flétrir dans ma paume.
Je ne me souviens pas très bien dêtre descendu. Je me rappelle juste avoir pris lescalier, pas lascenseur. Il y avait trente-six marches, trois volées de douze. Dehors, il faisait deux degrés, avec une pluie fine presque invisible. Jai posé le bouquet sur la banquette arrière de la voiture. Jai fixé un long moment le pare-brise où les gouttes dessinaient des sillons.
Dans la poche de mon manteau, la petite boîte en velours bleu nuit. J’ai ouvert : la bague reposait sur son coussin blanc, sobre, or et petit diamant. Loin dêtre bon marché. Javais mis longtemps à choisir, hésité, consulté la vendeuse.
Jai refermé la boîte. Renvoyée au fond de la poche.
Dix ans. Dix ans à connaître cette femme. Nous nous étions rencontrés alors quelle avait quarante-quatre ans, moi quarante-cinq. Un anniversaire dans une société où un ami mavait traîné. Elle était comptable. Mariée, mais avec un pied déjà dehors. Son époux, buveur plus routinier quivrogne, laissait couler la vie ; elle, elle tirait le char sans bruit depuis presque une décennie. Je lavais repérée près de la fenêtre, un verre à la main, perdue dans la ville. Il y avait chez elle ce quelque chose, jamais mis en mots. Ce nétait pas la beauté, bien quelle soit belle. Ni le style. Plutôt une dignité intérieure, discrète, qui ne sexhibe pas.
Nous avions parlé deux heures, alors que les autres dansaient, riaient. Elle riait doucement, main devant la bouche, une vieille habitude denfance, ma-t-elle dit, quand elle complexait sur ses dents. Pourtant, elles étaient parfaites. Je le lui ai dit, elle a rougi.
Dans les six mois suivants, elle divorça. Un an plus tard, notre histoire avait commencé. Si on peut appeler ça comme ça.
Jétais libre, depuis longtemps ; divorcé, un fils adulte à Lyon, appartement, voiture, boulot dingénieur en bureau détudes. Je gagnais bien, vivais sans tracas. Les rendez-vous avec Madeleine étaient devenus une joie. Je venais à ma guise, elle était toujours contente. Je repartais quand cela marrangeait. Elle ne retenait pas.
Un jour, après trois ans, elle ma demandé, timidement :
Pierre, tu crois quon va quelque part, nous ?
Je fus surpris, comme on lest face à une pluie soudaine. Jai haussé les épaules : « On est ensemble, non ? » Elle a acquiescé, ou fait semblant. Jai pensé quon sétait compris.
Jamais une scène, pas de larmes, pas dexigences. Un jour, je suis parti pêcher deux semaines avec des amis, pas un appel. À mon retour, elle ma accueilli sans reproche, a servi le dîner, a demandé si on avait mordu. Je métais dit : Quelle femme, cette Madeleine. Pas dhystérie. Lor en barre.
Ce que je ne comprenais pas, assis seul face au pare-brise ruisselant, cest que son calme ne venait pas de la soumission. Mais dautre chose : une patience dadulte, de femme qui sait laisser le temps faire son travail, qui tire des leçons et fait ses comptes doucement. À cinquante ans, on ne court plus après la hâte.
Jai rallumé une cigarette. Javais arrêté depuis cinq ans, mais ce soir le paquet oublié dans la boîte à gants en contenait trois. Jai fumé, les yeux levés vers la lumière du troisième étage.
Le matin, j’ai appelé.
Il faut quon se parle.
Tu mas déjà tout dit en dix ans. Moi, je tai tout dit hier.
Madeleine. Attends. Ce nétait pas un soir ordinaire. Javais une bague. Je voulais te demander en mariage.
Long silence. Trois, quatre secondes. Jai failli croire à une coupure.
Tu mentends ?
Jentends, Pierre. Tu as bien fait. Mais cest trop tard.
Comment ça, trop tard ? Je ne plaisante pas, tu sais. Jai acheté une bague, jai réfléchi.
Je sais. Cest bien le problème.
Elle raccrocha. Doucement, sans colère, sans bruit.
Jai essayé de rappeler. Pas de réponse. Un message : « Madeleine, accepte de me voir. Une seule fois, quon discute. » Deux heures plus tard, elle a répondu : « Non, Pierre. Pas maintenant. » Ce « pas maintenant », jai voulu croire que ça signifiait « plus tard ». Javais tort.
A la bijouterie, on ma proposé de rendre la bague dans les deux semaines. Je ne lai pas fait. Boîte rangée dans un tiroir. Jy jetais un œil parfois, sans raison, comme pour vérifier que tout ça était bien réel.
Une semaine plus tard, jai envoyé des fleurs au bureau. Un grand bouquet, cher, carte signée : « Pardonne. On a une chance à préserver. » Elle a accepté les fleurs, mais pas un mot. Par une collègue, jai su quelle avait mis le bouquet dans leau, le visage impassible.
Ce calme me déstabilisait. Jétais habitué à une autre Madeleine, celle qui rosissait quand je surprenais, qui préparait de la blanquette même sans qu’on demande, qui avait traversé Paris un soir dhiver pour mapporter des médicaments, alors que je navais fait que tousser au téléphone.
La Madeleine que je croyais connaître naurait pas pu. Pas fermer la porte, parler net et court. Était-ce une autre, en bleu, ou bien la vraie qui était juste, enfin, arrivée à bout ?
Alors j’ai insisté.
Trois semaines plus tard, je lai attendue devant limmeuble, un soir. Elle portait de lourds sacs de provisions, se courbait sous leur poids. Jai foncé, les ai pris sans attendre.
Laisse-moi, sil te plaît.
Je porte avec toi. Ils sont lourds.
Pierre, rends-les-moi.
Jai obéi. Elle est partie vers lascenseur. Dans son dos, jai murmuré :
Tu me manques. Tu entends ? Tu me manques vraiment.
Elle sest arrêtée, dos tourné.
Dix ans, jai entendu ton silence. Rentre chez toi.
La porte de lascenseur sest refermée. Je suis resté là, frigorifié.
Je me suis trouvé dur envers elle, laccusant presque. Mais je ne comprenais pas, encore. Elle nétait pas dans la vengeance, cétait un simple calcul larithmétique de toutes ces années.
Je suis fils dune famille ordinaire de la banlieue de Lyon. Maman prof, papa à lusine. Quarante ans ensemble : la mère attend, le père va et vient ; la famille tient. Je nen voulais pas à mon père, jai longtemps cru cette mécanique normale : la femme patiente, lhomme flotte. Cétait comme ça chez le voisin, loncle Robert
Mon premier mariage sest achevé car mon ex-femme, Hélène, na pas voulu entrer dans le moule. Elle voulait ma présence, mon écoute ; ça magaçait. Quand elle a dit « Je suis fatiguée de vivre seule en couple », elle est partie. Notre fils, Paul, avait cinq ans. Je nen parlais pas, mais la blessure persistait.
Avec Madeleine, cétait plus simple, croyais-je. Parce quelle ne demandait rien.
Mais en fait, elle attendait. Elle espérait, à sa façon : accueil, chaleur, tartes, blanquette, trois heures pour venir avec des médicaments. Don, don et encore don, avec lespoir dun signe, dun mot, dun engagement.
Jamais je ne lai dit, pas en dix ans.
Une seule fois, six ans plus tôt, nous étions partis ensemble à Biarritz, dix jours de vacances. Seul voyage à deux, plage, apéros, soirées au petit resto. Aller en couple, jouer à la famille, chacun le vivait différemment. Elle semblait sépanouir ; je le notais, sans my ouvrir. Main dans la main sur la promenade. Je lai laissée faire, mais jai ressenti un petit malaise. Trop public. Trop officiel.
Au retour, la distance sétait réinstallée, sans heurt ni mot. Les visites sétaient espacées. Rien à demander.
Je songeais : cest parfait, un confort sans histoires, une bonne compagne qui comprend tout. Elle ne partira jamais.
Puis Serge est entré dans sa vie il y a un an et demi. Pas par un site, mais chez son amie Lucie, à la campagne. Il aidait à réparer une toiture, veuf, la cinquantaine, ouvrier dusine pas loin, mains larges, voix paisible. Pas beau, pas intellectuel, mais une présence rassurante. Savait écouter, savait rester silencieux sans peser.
Lucie a manigancé leur seconde rencontre. Table dressée, fausse coïncidence. Trois heures de conversation. Il la raccompagne en voiture, une vieille Peugeot impeccable.
Je peux vous appeler, un de ces jours ?
Elle a réfléchi une seconde. En ce court laps, elle a revu dix ans de Pierre. Et a dit :
Vous pouvez.
Cétait il y a quatorze mois.
Cest Lucie qui ma appris lexistence de Serge, croisée dans une pharmacie. Gênée, trop bavarde, elle a vendu la mèche. Jai tout encaissé sans broncher, puis je suis sorti, désemparé.
Ce soir-là, jai ressenti une décharge inédite. Pas de jalousie, autre chose : comme si on avait changé la serrure de mon propre appartement.
Cest ce soir-là que jai acheté la bague.
Geste impulsif, pas dans mes habitudes. Mais jai réalisé que je perdais vraiment quelquun, une Madeleine bien réelle, ses tartes, son peignoir bleu, sa façon de rire main devant la bouche.
La bague ne changerait rien. Elle a ouvert la porte : « Pierre, tu es venu pour rien. Les places sont déjà prises. » Dans la cuisine, le parfum était destiné à un autre.
Deux semaines plus tard, jai écrit. Rencontre à LHeure Bleue, un café de la place de la République.
Je suis arrivé vingt minutes avant, table près de la baie vitrée. Un café, puis un thé, puis un autre café. Nerveux, tentant de masquer lembarras.
Elle est arrivée, ponctuelle, dans un manteau bordeaux jamais vu, cheveux lâchés, boucles doreilles dorées. Belle, mais surtout, rayonnante dun bien-être rare.
On a commandé deux cafés. Silences.
Tu voulais parler, alors parle, dit-elle.
Madeleine. Je voulais que tu comprennes. Je nai pas ramené de bague parce que javais peur ou manque de choix. Je suis venu parce que je veux toi, vraiment.
Elle serrait la tasse, regards francs.
Je veux bien croire que tu le penses, aujourdhui.
Pas « je pense ». Je le sais.
Pierre. Tu as passé dix ans à croire que je serais toujours là. Et tu as eu raison jusquà ce que je ne le sois plus. Jai attendu. Je nai pas mis la pression, parce que je croyais quil ne faut jamais expliquer à un homme ce quil doit faire. Quil viendrait, à son heure. Mais tu nes pas venu. Jai juste attendu un autre.
Mais lui cest qui, ce Serge ? Tu le connais depuis un an.
Quatorze mois.
Voilà. Et moi, dix ans.
Elle a penché la tête comme pour peser sa réponse.
Tu sais quoi ? Jai compris, ces quatorze mois, que connaître quelquun et vivre avec sont deux choses. Je te connais. Avec Serge, je vis. Tous les jours. Cest différent.
Silence. Enfin :
Tu laimes ?
Pause.
Avec lui, je suis sereine. Je ne compte pas les jours, je ne me demande pas sil viendra ce week-end. Je partage mon quotidien sans me poser de questions. Il est là, chaque jour.
Ce nest pas une réponse.
Cen est une. Juste pas celle que tu attends.
Je regardais la rue, Paris ordinaire, passants flânant, chien, poussette, samedi comme les autres. La vie continuait.
Que dois-je faire ? dis-je, presque à voix basse.
Rien, Pierre.
Pourquoi ?
La tasse reposa sur la soucoupe. Elle me regarda, paisible, sans amertume.
Parce quon ne rattrape pas en trois semaines ce qui nétait pas là en dix ans. Jai été ton plan B. Tu ne las pas vu, mais moi, je le savais. Je continuais parce que je lacceptais. Cest ma responsabilité. Mais aujourdhui, jai choisi autrement.
Ses mots étaient durs parce quils étaient justes.
On resta encore un peu. On parla météo, des travaux sur le boulevard Voltaire. Elle remit son manteau, jaidai pour la manche. Geste machinal. Mais dans son mouvement, il y avait quelque chose dachevé, comme un livre quon referme.
Au seuil :
Tu es une belle personne, Pierre. Mais tu nes plus la mienne.
Je la suivis dehors. Je la regardais séloigner sur le trottoir, silhouette bordeaux sous la lumière grise de novembre.
Ensuite, ce fut la période « trouble », comme je la nommais. Au travail, tout roulait, projet terminé en temps voulu, félicitations, rien à redire. Mais à lintérieur, tout bourdonnait, indécis. Pas vraiment une douleur, juste, comme des interférences sur une vieille télé.
Plusieurs fois, jappelai Paul, mon fils à Lyon. Informaticien, marié, deux enfants. Nous nétions pas exactement proches on sappelait parfois. Je ne lui avais jamais parlé de Madeleine. Pas par secret, mais faute de mots. Plus la peine, désormais.
Un soir de novembre, il me demanda :
Tu vas bien, papa ? On dirait que tu as un coup de mou.
Non, rien. Cest la météo.
Il ninsista pas. On parla des enfants, du foot, dun feuilleton. Après, longtemps, jai fixé le noir de la cuisine.
Un soir, jai roulé jusquà chez Madeleine, sans raison, sans plan. Stationné en face. Les lumières du troisième étage étaient allumées. Paul sest occupé des enfants, menant la petite au zoo, au chocolat chaud, au dessus des protestations de sa femme. Les rideaux tirés, mais une lueur douce derrière. Je suis resté là près dune heure, fumant les restes du vieux paquet, fixant ces fenêtres et songeant à ce quil sy passait. Probablement des tartes, le dîner peut-être ; cet homme large dépaules assis à côté, lécoutant rire, mains devant la bouche, son geste à elle.
Je me sentais mal, désarmé devant ce chagrin inconnu.
Je suis reparti, glacé.
En décembre, au repas de Noël du boulot, je devais faire acte de présence. Une collègue, Anne-Marie, divorcée aussi, ma abordé. On ne sétait jamais parlé plus que quelques bonjour. Ce soir-là, on a bavardé. Anne-Marie était pleine dhumour, piquante, touchante. Jai ri poliment, pris son numéro, pas rappelé. Non parce quelle ne me plaisait pas, mais parce que, vraiment, je navais pas envie.
Juste avant le Nouvel An, jai craqué : long texto à Madeleine, trois pages sans doute. À quel point javais compris. À quel point, ces dix ans, rien nétait vain. Que javais changé. Évoqué ce voyage à Biarritz, sa main dans la mienne sur la promenade, ma peur dalors, mes regrets. Parlé aussi de la bague, toujours au fond du tiroir. Que je pensais à elle tous les jours.
Elle a répondu, tardivement.
« Pierre. Jai lu chaque mot. Cest vrai, ça compte que tu laies compris. Mais cest ton affaire, pas la mienne. Je suis contente que tu y voies plus clair. Mais je nai plus besoin de revenir. Vis ta vie. »
Vis ta vie. Trois mots. Sans colère, sans froideur. Juste, la fin.
Janvier ma laissé engourdi, robotique. Travail, repas, séries oubliées. Un soir, jai appelé mon vieil ami Luc, compagnon de fac. Luc vivait à Paris, remarié, trois enfants de deux mariages, philosophe sur la vie.
Autour dune bière, jai tout raconté. Luc a écouté sans broncher.
Écoute, Pierre. Ça fait dix ans que tu venais pour les tartes sans jamais payer laddition. Faut pas sétonner dêtre mis dehors du restaurant un jour.
Ce nest pas drôle.
Je ne plaisante pas. Je dis la vérité.
Je vais quoi, laisser filer et me taire ?
Que veux-tu faire dautre ? Tu as tout tenté. Il est trop tard. Cest ça le plus difficile : quand tu comprends quil est vraiment trop tard. Pas à cause dun drame, juste le temps.
Jai payé mon verre, suis rentré.
Un jour de février, je les ai croisés, par hasard, Madeleine et Serge, en centre-ville. Ils étaient devant une librairie. Elle montrait une vitrine, il lécoutait, incliné. Pas de main dans la main, pas détreintes, juste ensemble. Deux humains en harmonie tranquille.
Jai observé, en retrait. Elle riait, sans cacher sa bouche cette fois. Pour la première fois, jai vu ce rire libre. Serge a dit quelque chose, elle a ri encore. Ils sont entrés dans la librairie.
Je suis resté une minute. Puis jai tourné les talons.
Cest à ce moment-là que quelque chose a bougé en moi. Pas brisé, déplacé. Le caillou quon déloge de son lit centenaire.
En marchant, je comprenais : ce nest pas que lun soit meilleur. Mais que lun permet à lautre dêtre davantage soi-même ; lautre, sans le vouloir, le réduit.
Javais cru que Madeleine m’attendait. Mais non : cest elle quelle attendait. Assez forte, finalement, pour choisir autrement.
Les histoires comme cela paraissent banales, racontées dehors : homme néglige, femme sen va, il regrette. Mais dedans, cest dix ans de vraie vie, des vendredis pleins, des samedis, des parfums, des mots murmurés ou tus.
Dans un couple, la lassitude nest pas de lautre, mais de lattente. Elle sest lassée dattendre mes mots. Je nai pas su voir son épuisement. Il ne sagit pas de malveillance : linattention fait autant de dégâts quune trahison. Plus lentement.
Un psy aurait dit : « Vous fuyez lengagement par peur. Peur que sil rater, vous seriez responsable. » Je nai jamais consulté, jai toujours pensé que ce nétait pas pour moi.
Mars fut humide, acariâtre. Flocons fondus sur Paris, trottoirs luisants. Je songeais faire des travaux chez moi. Surtout la cuisine, si vieille. Jai souvent ajourné « pour un seul, à quoi bon ? » Et puis, soudain, je me suis dit : pour un, justement. Pour moi.
Jai appelé des artisans.
Lamour et le temps, à bien y songer, sont bien plus liés quon ne croit. Le temps que tu offres à quelquun, cest ça lamour, le vrai. Ni les mots, ni les cadeaux, ni les bagues. Juste ce temps perdu ou choisi. Madeleine ma consacré dix ans. Jimaginais que pour elle cétait neutre, mais non. Elle aurait pu le donner à quelquun dautre. À Serge, par exemple. Ou à elle-même.
Le bonheur à cinquante ans passés, comme celui de Madeleine, nest pas une chance. Cest un résultat. Elle a décidé de se placer en premier, non par égoïsme, juste par respect élémentaire envers son temps. Voilà ce que c’est, la sagesse féminine véritable : pas la patience, mais la limite, le point où on cesse de supporter.
Les couples finissent rarement parce que quelquun est mauvais. Presque toujours car ils ne sont pas au même endroit dans la relation. La faille était là.
Jai terminé la cuisine en avril. Entièrement refaite, plans de travail clairs, éclairage doux, placards neufs. Jai posé une plante sur le rebord de la fenêtre. Je ne savais pas ce que cétait, achetée sur un coup de tête. Arrosée régulièrement, elle survivait.
En avril, Paul ma appelé sans raison.
Papa, comment tu vas ?
Bien. Jai refait la cuisine.
Incroyable, tu en parlais depuis des années.
Fallait simplement se décider.
On vient en mai avec les petits, ça tennuie pas ?
Non. Au contraire.
Tes sûr ?
Venez. Il y a de la place.
On a discuté trains et billets. Il a ajouté :
Papa, tu sembles changé ces temps-ci. Dans le bon sens.
Comment ça ?
Je ne sais pas. Moins pressé. Tu parles vraiment maintenant.
Je nai pas su répondre. Jai bu mon thé dans cette cuisine neuve, songeant que, oui, peut-être, quelque chose avait changé. Pas le bonheur, pas si net, juste, peut-être, un autre départ, un autre moi.
Ni Madeleine ni Serge nen savaient rien. Ils vivaient leur histoire.
En mai, elle laccompagna chez son frère à la campagne, près de Mâcon. Deux semaines dans les prés, en silence. Pour la première fois, elle planta des concombres elle-même. Serge la regardait saffaire avec la terre, le dos ployé, la trouvait belle. Elle leva la tête :
Quest-ce que tu regardes ?
Je tadmire. Simplement.
Elle sourit, retourna à ses plants, mais ses épaules semblaient plus légères. Plus ouvertes.
Le soir, sur le perron, ils buvaient du thé dans de grandes tasses. Lhumus, lherbe, les oiseaux, la paix. Ils se taisaient. Un silence tranquille.
Serge.
Oui.
Je suis bien.
Il haussa les yeux.
Moi aussi.
Pas dautre mot. Inutile.
Ce nest pas une technique, dabandonner le passé, mais un moment. Quand il y a du présent, le passé sefface. Il devient juste une histoire. Ni blessure, ni dette. Lhistoire qui ta menée là.
Pierre ne savait rien des concombres, du perron, du village. Lui, en mai, il accueillait son fils, ses petits-enfants à Paris. Il les emmena au zoo, leur paya des glaces même si la belle-fille protestait. Paul observait son père avec quelque chose, une ouverture nouvelle.
La veille du départ, sur la cuisine refaite, les enfants couchés, Paul dit :
Papa, être seul, cest difficile, non ?
Je ne suis pas seul. Je suis avec moi-même.
Cest pareil.
Non, Paul. Cest très différent.
Le fils hocha la tête.
Si tu le dis
Pierre leva les yeux sur la pièce claire, la plante au rebord. Il pensa que Madeleine navait pas vu cette cuisine. Elle ne connaissait que lancienne. Cétait étrange, un peu triste, mais pas trop.
Je voudrais te dire quelque chose, déclara-t-il. Il y a eu une femme, Madeleine. On a été ensemble longtemps. Je nai pas agi comme il fallait.
Paul ne fut pas surpris, juste attentif.
Ça arrive.
Oui. Aujourdhui, elle a trouvé quelquun, quelquun de bien.
Tu regrettes ?
Pierre réfléchit.
Je regrette, mais pas comme tu crois. Je ne voudrais pas revenir en arrière. Je comprends ce que jai perdu, cest tout. Cest différent.
Paul approuva. Ils finirent le thé. Rangèrent les tasses. Eteignirent la lumière.
A la même heure, Madeleine dormait à la campagne, enveloppée dune grosse couette. Serge à côté, rêve paisible. Par la fenêtre, la nuit sinvitait, chargée de printemps. Le matin, elle se réveilla avant tout le monde, sortit sur le perron, les mains autour de sa tasse de thé, et sentit : voilà. Cest là. Ce quelle attendait. Pas un homme, pas quelquun en particulier. Ce sentiment. Dêtre enfin à sa place. Chez elle.
Elle ne pensa pas à Pierre. Pas du tout. Peut-être pour la première fois depuis longtemps. Non quil fût effacé, mais parce que ce nétait plus la peine.
Ce même matin, Pierre se leva tôt, fit couler du café, sassit près de la fenêtre. Les petits dormaient encore. Derrière la vitre, mai brillait, vert et têtu. Il sortit la petite boîte en velours bleu nuit de la poche de sa robe de chambre. Ouvrit, contempla la bague.
La referma, rangea dans le tiroir. Il sapprocha du balcon.
Sur le rebord, la plante verte rayonnait, toujours inconnue.
Il resta là, regardant la rue, buvant son café, sans penser à rien de précis. Ou à tout, à la fois. Comme on le fait, parfois, les matins de mai quand on est seul, mais pas tout à fait, et quon ne sait pas encore ce qui viendra, mais quon pressent enfin que “quelque chose” viendra.
Papi ! brailla la petite. Papi, tes où ?
Jarrive, répondit-il. Jarrive.
Et il y alla.