Maëlys, tu pourrais aller à la boulangerie chercher une baguette ? demanda ma mère, le regard flottant, incapable de me voir vraiment, moi, sa petite fille de sept ans, menue comme un fil. Lévocation du pain me fit saliver davidité.
Bien sûr, maman
Jattendais sagement la monnaie, celle que la boulangère du coin, la gentille Madame Monique, prenait en secouant la tête, tout en me tendant une baguette dorée. Parfois, elle glissait discrètement dans ma paume affamée un petit carré de chocolat au lait ou quelques bonbons acidulés.
Cest malheureux, tout de même Cette pauvre enfant, quest-ce quelle devient auprès de ces parents noceurs soupirait-elle en sirotant son café soluble.
Courant à perdre haleine, jessayais de ne pas trop humer le parfum irrésistible de la croûte chaude sous mon bras. Si je me montrais sage, maman me donnait toujours le quignon, sur lequel elle déposait parfois deux ou trois sardines à lhuile généreuse. Lhuile coulant sur le pain, je savourais lentement ce rare plaisir dun repas sans hâte. Ce soir, vu la quantité de bouteilles qui traînaient, je savais quon attendait de la visite. Il ny aurait rien dautre pour dîner. Lessentiel maintenant était de méclipser sans me faire voir, à défaut je risquais une correction. La dernière fois, mon père mavait giflée si fort que jeus mal à la tête deux jours et le nez qui saignait.
Dehors, il faisait doux en cette soirée printanière. Javais gardé un quart de pain et une sardine, mon trésor, serrés dans mes petits doigts. La rue se faisait calme, paisible, on entendait au loin une musique joyeuse, et deux bonbons au chocolat patientaient dans ma poche. Ce soir, il faisait bon traîner, dun pas lent, sous les fenêtres que jépiait en rêvant davoir, moi aussi, une amie. Si seulement javais quelquun à qui confier mes pensées, ou tout simplement marcher en silence, les jours où rentrer à la maison était impossible.
Mais soudain, un tout petit cri larmoyant attira mon attention vers les buissons près des poubelles. Dans une boîte à chaussures déchirée, je devinai un minuscule chaton tigré qui miaulait faiblement. Je tendis prudemment la main, et il la renifla. Lodeur des sardines aiguisait son appétit, et il se mit à me lécher les doigts avec vigueur. Je ne pus mempêcher de rire.
Tu as faim, toi, hein ? Regarde ce que jai pour toi ! Je déposai devant lui la sardine entière, gardant le reste de pain pour moi.
Tiens, régale-toi.
Le petit félin se jeta sur le festin à pleines dents, grondant de plaisir et grognant un peu quand je tentais de le caresser.
Tout doux, doucement Sinon tu vas avoir mal au ventre, ça mest déjà arrivé, tu sais ? dis-je en souriant à mon nouvel ami.
Tu veux venir vivre avec moi ? Je tappellerai Minet-Tigre, et je partagerai toujours mon pain avec toi. Je le glissai contre mon cœur, tout léger comme une plume, bien au chaud sous mon manteau.
Les lampadaires, jaunes et doux comme le miel de mai, éclairaient le trottoir où je marchais en bavardant gaiement avec la petite tête moustachue blottie dans mon col.
***
À la maison tout était silencieux. Seules restaient la vaisselle sale, les bouteilles vides et le cendrier débordant. Le chauffe-eau ronflait paresseusement, lhorloge battait la cadence. Je posai Minet-Tigre sur la table, il renifla un verre vide dun air méfiant.
Berk ! Ne bois surtout pas ça, Minet-Tigre. Cest une sale chose, tu deviendrais accro toi aussi, alors on ne pourrait plus être amis ! Je le serrai damour contre mon visage. Il ronronna de toutes ses forces, ses petites pattes sur mon nez, comme pour me chuchoter : « Ne tinquiète pas, on est ensemble »
Cette nuit-là, je dormis comme un ange. Je rêvai de glaces à la banane et de tartelettes aux cerises. Minet-Tigre sétait niché contre moi, murmurant ses berceuses félines.
Mais au matin, mon père tomba sur le chaton et explosa de colère, hurlant que cette « bestiole » ne devait plus jamais mettre les pattes ici. Ma mère, le visage cerné, tirait sur sa cigarette, appuyant une serviette mouillée sur son front, et me supplia dune voix rauque de « mettre le chat loin de la maison ».
Jétais assise sur les marches, Minet-Tigre serré contre moi, les larmes brûlantes tombant goutte à goutte sur son pelage. Je ne savais où aller. Abandonner ce merveilleux compagnon près des poubelles ? Impossible. Plein de désespoir, je filai chez Madame Monique. À travers mes sanglots, je lui expliquai tout, la suppliant de le recueillir ; en échange, je promis de venir le voir chaque jour, de le nourrir et de l’éduquer. Touchées, les vendeuses acceptèrent, offrant au chaton une vieille veste râpée et un seau en plastique comme abri dans larrière-boutique.
Pendant tout le printemps et lété, je venais voir Minet-Tigre, lui donnant un morceau de baguette prélevé à chaque achat, quitte à me faire gronder et taper à la maison. Mais quelle importance, quand on a un vrai ami ? Jallais lui confier mes rêves, lui raconter tout ce qui me pesait. Minet-Tigre sinstallait sur mes genoux maigres, plissant ses yeux dor, ronronnant doucement. Madame Monique, en fin de service, raclait les restes de déjeuner dans son écuelle, et un jour s’exclama en le dévisageant :
Mais regarde-moi ce regard ! On dirait quil comprend tout, ce chat. Tas vu, Lucie ?
Toutes deux penchées sur lui, émerveillées par ses yeux profonds, pleins de tendresse. Minet-Tigre, repu, ronronnait, malin.
À lautomne, il était devenu un magnifique matou aux yeux mystérieux, digne dun conte. Certains clients voulaient lemporter, mais jamais il ne sapprochait deux : il attendait patiemment sa petite maîtresse.
Un jour, plusieurs jours passèrent sans que je vienne, ni chercher du pain, ni rendre visite à Minet-Tigre. Madame Monique s’inquiéta : malade peut-être ? Finalement, je revins, le visage terne, des ecchymoses jaunes sur mes joues, la lèvre fendue et couverte dune vilaine croûte. Aux regards interloqués des vendeuses, je lâchai simplement :
Je suis tombée.
Puis, derrière la boutique, enfouie dans la douceur du pelage de Minet-Tigre, je chuchotai longtemps. Je finis par mendormir, blottie contre le chat attentif. Madame Monique me prit délicatement pour me coucher sur un vieux canapé, m’enroulant dans une couverture délavée. Ensuite, elle appela Monsieur Gérard, le policier du quartier, mais il soupira, expliquant que prouver les coups serait difficile, et quil ne voulait pas « dennuis » avec une famille divrognes. Elle éclata en sanglots, accablée de ne pouvoir rien offrir à cette petite fille quelle aurait tant voulu appeler la sienne.
Minet-Tigre tournait nerveusement autour du canapé, veillant sur moi, puis disparut. Je dormis toute la nuit à lépicerie, sans que personne ne vienne me chercher. Au matin, Madame Monique me servit du pain beurré et du thé sucré, puis me chargea de veiller sur le magasin, avec Lucie, pendant quelle « réglait une affaire importante ».
Pleine de courage, elle se rendit chez mes parents. Mais devant limmeuble, Monsieur Gérard lui barra la route.
Navance pas plus loin. Il y a eu un drame, un meurtre. Personne ne doit entrer. Tu naurais pas vu la petite Maëlys cette nuit ?
Maëlys ? Et qui a été tué ? sinquiéta Monique.
Ses parents On cherche la môme, on espère quon ne la pas embarquée. Tu peux la garder quelques jours, en attendant quon retrouve de la famille ? Sinon, cest la DASS, et tu sais le risque quapparaît une vieille tante?
Bien sûr ! Le cœur battant, Monique sempressa de retourner à la boutique, les larmes aux yeux mais le cœur allégé.
Une fois daccord avec Lucie, elles décidèrent de ne rien dire à propos du drame ; seulement que ma mère mautorisait à rester un temps chez Madame Monique. Jétais heureuse, demandant même si on mapprendrait à tenir la caisse.
Depuis ce jour, Minet-Tigre ne reparut plus. Je lappelais, faisais le tour des alentours Rien. Sa gamelle restait pleine.
Madame Monique prenait grand soin de moi, anxieuse à lidée de devoir me laisser partir. Un jour, elle décida de tenter ladoption. Mais la réponse fut négative : trop âgée, célibataire, travaillant de nuit Elle y crut malgré tout, ressaya, persista. Deux mois passèrent ainsi. Jappris à faire des œufs brouillés, à lire, à ranger la boutique pour égayer Madame Monique après le travail.
Le premier flocon de neige tomba le 3 novembre, jour de mon anniversaire. Huit ans. Jai soufflé les bougies plantées dans un gâteau au miel de la supérette, puis, me tournant vers Monique, jai dit bien fort :
Je voudrais quon vive toujours ensemble, et que tu sois ma maman !
Cest aussi ce dont je rêve, ma Maëlys, murmura Monique, bouleversée.
On frappa soudain à la porte. On nattendait personne. Quand je vis le jeune homme élégant sur le seuil, je sentis le cœur de Monique sarrêter de battre.
Bonjour, je suis du service Enfance et Famille de la mairie de Paris. Jai reçu votre dossier, et je viens vous rencontrer. Il me serra la main, poliment.
Entrez, nhésitez pas dit Monique avec le sourire.
Un peu de thé ? Tatie Monique a acheté un parfum tropical, vous nen avez jamais goûté de pareil ! Je posai une tasse devant lui.
Merci ! Cest ton gâteau ça ? Il sourit.
Oui. Jai huit ans, lan prochain jirai à lécole.
Les études, cest important Alors la vie ici, tu aimes ? demanda-t-il.
Beaucoup ! répondis-je en racontant tout, heureuse.
On discuta longtemps à la petite cuisine, mangeant du gâteau et buvant du thé aux fruits. Moi, petite fille, et lui, homme en costume, Monique, elle, le sourire tendre, nous écoutait, la joue posée sur la main.
Bon, il va falloir y aller, conclut-il. Il sortit une enveloppe épaisse.
Voilà, Madame Monique, le dossier à apporter demain au tribunal. Lassistante vous guidera pour la suite. Ladoption est presque une formalité. Vous pourrez ramener Maëlys chez vous.
Vraiment ? Monique en perdit ses mots. Je bondis pour embrasser le monsieur, serrant les yeux.
Merci ! Merci ! Merci !
Merci, souffla Monique, les larmes au bord des cils.
Prenez soin delle, ajouta le jeune homme, avant de refermer sa mallette. Monique demeura figée sur place il avait dans les yeux cette lueur infinie, chaude, profonde exactement celle des grands yeux violets de Minet-Tigre.