— Julien, ces chats vivent ici depuis l’époque où nous ne nous connaissions même pas encore. Pour quelle raison devrais-je tout à coup m’en débarrasser ? — demanda Anna d’une voix glaciale. — Ce que tu proposes s’appelle de la trahison…

Paul, ces chattes vivaient ici bien avant qu’on ne se rencontre, toi et moi. Pourquoi voudrais-tu soudain que je m’en débarrasse ? demanda Élodie dun ton glacial. Tu sais, ce que tu proposes là, ça sappelle trahir

Élodie habitait un petit bourg du Centre, niché entre des platanes et des glycines. En été, les rues disparaissaient sous lombre des feuillages ; les parterres fleuris parfumaient lair du printemps jusquau cœur de lautomne. Un endroit propice à songer à la vie, au bonheur, à ce qui compte vraiment

La maman dÉlodie était partie depuis longtemps, et cest sa tante de Tours, Hélène, qui lavait élevée. La vie sentimentale dHélène n’avait jamais vraiment décollé : pour cette femme discrète, boiteuse, il nétait jamais venu celui qui saurait vraiment laimer. Alors toute la tendresse quelle avait en réserve, elle lavait donnée à sa nièce. Élodie adorait sa tante, quelle appelait affectueusement « maman Lène ».

Maman Lène, je suis rentrée ! lançait la voix joyeuse dÉlodie dans lentrée, après lécole, après une balade, puis plus tard, en revenant de la fac.

Ma chérie, comment sest passée ta journée ?

Très tôt, Élodie sut lire sa maman Lène lui avait transmis ce goût, lui lisait des histoires, surtout des encyclopédies sur les animaux, les oiseaux ou les insectes. Leurs soirées à feuilleter des livres étaient devenues un rituel doux.

Vers douze ans, Élodie ramena un soir un chaton trempé, hurlant à la mort.

Maman Lène, il est si malheureux Un pauvre petit abandonné, personne nen veut sanglota-t-elle.

Élodie, et si on ladoptait ? dit Hélène en la serrant contre elle.

Et voilà comment Mimine sinvita dans leur maison. Quelques années après, ce fut Hélène elle-même qui rapporta une autre boule de poils.

Tu imagines, Élo ? Quelquun a déposé une caisse avec des chatons devant mon travail ! On sest partagé les bébés entre collègues, raconta-t-elle, éreintée, en posant son sac.

On a deux minettes maintenant ! Oh cest chouette !

Élodie accueillit la nouvelle venue avec bonheur. Mimine lobserva de loin, puis sapprocha pour la flairer, la saisit délicatement par la peau du cou et la monta sur le canapé, où elle commença à la toiletter comme un bébé.

Les années filèrent. Élodie prit soin de sa tante : elle faisait le ménage, les courses, la cuisine. Elle connaissait sur le bout des doigts la liste de médicaments, se souvenait du nom des médecins et accompagnait sa maman Lène à chaque visite. Leur duo fonctionnait à merveille elles lisaient, débattaient de films ou de pièces de théâtre, échangeaient sur tout.

Quand Paul était entré dans la vie dÉlodie rencontré lors dune expo à Poitiers elle navait rien caché. Maman Lène, en faisant connaissance, avait ressenti une légère méfiance : elle pressentait que le jeune homme nétait pas si franc. Mais elle sétait persuadée quelle exagérait, quelle était sans doute un peu jalouse de sa fille de cœur.

Le bonheur dÉlodie primait sur tout, alors elle la laissa voler de ses propres ailes. Élodie et Paul louèrent un appart et commencèrent à vivre ensemble.

Désormais, Élodie rendait visite à maman Lène deux fois par semaine le mardi et le samedi. Le samedi, elle proposait à Paul de venir, mais il trouvait toujours une excuse pour esquiver.

Mais Élo, ya ces chats chez ta tante Franchement, lodeur, les poils, les gamelles Je me demande comment tu as tenu, là-bas ?

Paul tirait la moue, serrait les lèvres, et Élodie éclatait de rire, détournant la discussion en plaisanterie.

Paul, si tu savais la joie quils apportent !

Ah ouais, quelle joie ?

Mais si ! Ils sont si drôles, tout en batailles pour rire, tout en frissons quand ils poursuivent les pantoufles ou rubans ! Ils ronronnent, dorment sur mon torse Tu sais comme cest apaisant ?

Non, Élo, franchement je peux pas Prends pas ça mal répondait-il, boudeur Là-bas, cest toute cette ambiance de nanas, ménage, potins Je préfère rester ici. Cuisine-moi juste un truc bon, et tu verras comme tu vas me manquer

Petit à petit, maman Lène perdit la forme. Élodie passait la voir presque chaque soir après le boulot. Elle proposa à Paul de sinstaller chez sa tante, mais il refusa net. Élodie, elle, faisait le grand écart entre ses deux « familles ».

Le ménage sintensifiait : lessives quotidiennes, sols à leau de Javel. Lodeur de maladie, de vieillesse sinstallait. Élodie sinquiétait, savait quune fin approchait, inévitable

Maman Lène séteignit au petit matin, tout en douceur. Cette nuit-là, Élodie était restée près delle : elles avaient chuchoté longuement, puis Élodie avait fini par lire une histoire à voix basse. La lampe de chevet allumée, Élodie sassoupit.

Cest le gazouillis dune mésange qui la réveilla. En allant saluer sa tante, elle comprit.

Maman Lène… oh, maman

Elle attrapa son portable.

Paul, maman Lène nous a quittés, sa voix sanglotante le tira du sommeil.

Après les obsèques, un grand vide sinstalla. Il ne restait plus que le silence, immense. Ce matin-là, elle avait trouvé sur le sol un courrier près du lit un testament pour lappartement, et une lettre.

« Ma petite Élodie,

Je sais combien tu souffres. Il ny a plus personne pour te serrer dans ses bras, tembrasser. Ta vraie maman est partie si tôt, tu nas presque pas connu ton papa. Ya toujours eu que moi.

Ma chérie, je tai aimée plus que tout. Souviens-ten, toujours. Quand tu es triste ou heureuse, je suis là, tout près.

Lappartement est à toi. Ce fut toujours le tien, mais maintenant, il est réellement à toi. Une fille doit avoir son chez-soi, même un peu défraîchi, cest important.

Jai juste une demande : veille sur mes vieilles minettes. Mimine et Cannelle, elles nont plus que toi.

Sois heureuse ! Je taime.

Ta maman Lène »

Élodie pleurait, relisait sans cesse la lettre, caressait les chattes, les serrait contre elle, leur murmurant des mots doux. Pour elle, elles étaient un bout de maman Lène.

Elle décida de réaménager lappart de sa tante, de sy installer, de tout mettre en ordre pour donner une nouvelle chance aux chattes, et à sa propre vie.

Paul refusa de la suivre.

Élo, on vit chacun chez soi, OK ? Je peux pas avec tes bêtes. En plus, il y a encore cette odeur de vieille ses yeux bleu pâle se foncèrent.

Élodie avait mal, mais sa peine couvrait tout le reste.

Avec le temps, elle reprit pied. Elle jouait avec les minettes, relisait des romans, changea les rideaux, lava tous les tapis. Elle voyait Paul de moins en moins et, peu à peu, son absence devint facile à supporter.

Un soir, la sonnette retentit.

Paul ? Salut ! Entre dit-elle avec un sourire.

Élodie, tu mas tellement manqué ! Il la serra fort. Dis donc, cest devenu sacrément cosy chez toi ! Et maintenant, ça sent bon, tu tes ENFIN débarrassée des chattes ?

Élodie se dégagea brusquement.

Tu veux dire quoi, « débarrassée » ?

Mais les chattes de ta vieille tante, bien sûr. Cest pas possible, ça ! Je me souviens de lodeur poils, gamelles

Paul entra dans le salon.

Attends Elles sont encore là ?

Mimine jouait avec sa queue, Cannelle se léchait, tranquille.

Paul, ces chattes étaient déjà là avant quon napprenne à se connaître. Pourquoi veux-tu que je les abandonne ? répondit-elle dune voix froide.

Mais Élo, sois raisonnable. Lappart est top ! On refait tout, des meubles neufs, cuisine, salle de bains Et exit les chattes !

Il sapprocha, la fixant droit dans les yeux. Élodie soutint son regard.

Paul, ce que tu proposes, cest trahir.

Tu abuses ! Cest du bon sens. Je te demande pas de les jeter dehors : ya des refuges, je donnerai même de largent pour leur bouffe. Tant quon sen débarrasse !

Oh, tu paierais ? Mais tu comprends pas Je peux pas les quitter. Jai besoin delles, comme elles ont besoin de moi. Cest ma famille !

Élo, faut penser à ton avenir : boulot, mariage, enfants Tu sais, lhorloge tourne pour toi

Tu réfléchis, daccord ? Moi, vivre avec des chats, jamais. Donc cest avec moi OU avec elles, choisis.

Paul croyait tout avoir prévu, certain que la question ne se posait pas : pour lui, cétait rationnel. Pourtant, le silence dÉlodie linquiétait soudain. Dans ses yeux, aucun enthousiasme, aucune hésitation : juste la fatigue, la distance.

Il ne voyait, lui, que deux « vieilles chattes » de trop, encombrantes, sans valeur. Incapable de comprendre quelles formaient pour Élodie un fil invisible avec sa maman Lène, avec son enfance, sa maison, son amour.

Et alors, Élodie sentit très clairement : elle ne pourrait jamais vivre soumise aux exigences, sous la pression, dans une ambiance glacée. Lamour ne tient pas lultimatum.

Comment rêver denfants avec quelquun qui veut quon jette ceux qui ont été sauvés, avec qui on a partagé des années daffection ?

Paul, écoute Pars, je ten prie. Il faut que je me retrouve un peu. Je nai pas fini de faire mon deuil Pars, maintenant.

Je men vais, pas de souci ! Tu vas le regretter, Élodie, vraiment Moi, jattends pas après toi !

Il claqua la porte si fort que les verres tintèrent. Les chattes, effrayées, bondirent sur le canapé ; Élodie, elle, sentit son cœur se crisper.

Cétait dur, et étrangement, cétait léger aussi. Elle sécroula sur le canapé, serra ses deux minettes contre elle, enfouit sa tête dans leur fourrure chaude :

Mes chéries, mes amours Je vous laisserai jamais. Vous êtes ma famille, mes petites. Maman Lène, tu mentends là-haut ? JE NE LES QUITTERAI JAMAIS !

Quelques jours plus tard, sa journée finie, Élodie aperçut Paul dans la cour, planté devant les fenêtres du « repaire à chats », à espérer on ne sait quoi. Quand il voulut lintercepter, elle lui fit un signe de la main, passa devant sans ralentir :

Non, Paul, cest décidé, je reste avec mes minettes ! déclara-t-elle en montant lescalier.

La porte claqua dans son dos, refermant pour de bon cette histoire entre une fille gentille et un garçon indifférent.

Les chattes vécurent leur vieux temps. À chaque pas, chaque ronron, chaque douceur, Élodie pensait à maman Lène, à lenfance chaude, la jeunesse heureuse.

Parce que la famille, cest pas juste des liens du sang. Cest ceux quon choisit et quon chérit. Il faut savoir donner, écouter, rester fidèle. Lamour, le vrai, ne se monnaie pas. Il nadmet pas la trahison.

Là où il y a de lattention, il y a du bien-être. Là où il y a un cœur qui bat, il y a la chaleur dun foyer.

Et quand une petite boule de poils se love contre toi, alors la maison devient vraiment, vraiment, un endroit où il fait bon vivre.

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