Julie, la chienne fidèle du 22 rue des Tilleuls : Une histoire de courage et de loyauté dans une pet…

Juliette était installée près de la porte d’entrée. Tous les voisins savaient que la famille du troisième étage était partie pour longtemps, et désormais, une chienne s’était installée dans la cour, fermement décidée à attendre leur retour…

C’était au début des années 90, dans une petite ville provinciale française. Un matin de juin, alors que l’air était encore frais, un crissement de pneus retentit devant la librairie. Les vendeuses se précipitèrent dehors, mais la rue semblait déserte… presque vide.

Tout près du trottoir, une chienne était étendue. Elle gémissait doucement, tentant désespérément de se relever, mais ses pattes arrière refusaient de bouger.

La plus courageuse des libraires, Véronique, s’approcha immédiatement de l’animal. Elle lui parla tendrement, caressa prudemment sa tête et son dos, cherchant à comprendre le drame.

Alors, Véronique, qu’est-ce que tu vois ?
À quelques pas, Nathalie et la responsable, Madame Élisabeth, hésitaient à s’approcher, redoutant de découvrir une blessure horrible. Aucun sang, aucune plaie apparente, mais la manière dont les pattes arrière traînaient sans vie révélait une grave blessure.

Les filles, on devrait la mettre dans la réserve. Elle se remettra peut-être… On ne peut pas la laisser dans la rue !
Nathalie jeta un regard interrogateur à Madame Élisabeth, qui, après un instant d’hésitation, hocha la tête :
Oui… Posez quelque chose au sol. Tu arriveras à la porter seule ?
Je vais y arriver. répondit Véronique, cherchant la meilleure prise.

La chienne était une bâtarde de taille moyenne, à lallure de berger. Maigre, sale, sans collier clairement une errante.

Toute la journée, elle resta allongée dans larrière-boutique. En fin d’après-midi, après sêtre un peu remise, elle put boire et manger sans quitter le sol. Impossible pour elle de bouger.

Le lendemain, Véronique persuada son père de venir la chercher pendant sa pause déjeuner, afin de la conduire chez le vétérinaire.

La ville ne comptait quun petit cabinet, dépourvu déquipement, même pas de radio le vétérinaire fut incapable de poser un diagnostic précis :
Elle est jeune et robuste… Avec des soins, elle vivra, mais marcher… cest très improbable, confia-t-il gravement.

Sur le chemin du retour, tout le monde se taisait. Véronique était à larrière, serrant la chienne contre elle, tandis que son père jetait des coups dœil mélancoliques dans le rétroviseur. Le soir, à table, il dit :
Véro, ne tattache pas trop. Ne la prends pas à la maison. On part à lautomne.

Je sais, papa, murmura Véronique.

La chienne fut baptisée Juliette. Elle resta ainsi dans la réserve de la librairie. Les deux premières semaines, elle ne se levait presque pas. Peu à peu, elle se traîna dans la cour, les pattes postérieures traînant derrière elle.

Quest-ce quon va faire ? Elle ne survivra pas dehors, et personne ne peut la prendre à la maison… Heureusement que Madame Élisabeth ne dit rien pour la garder ici.

Juliette, elle, ne semblait pas souffrir outre mesure. À son rythme, elle explorait la cour, reniflait tout, faisait ses besoins et regagnait son tapis.

Le week-end, les filles la prenaient chacune à tour de rôle chez elles. Mais Véronique refusait : bientôt, son père aurait une mutation à Nouméa pour deux ans, et toute la famille suivrait. Son père avait raison : sattacher rendrait tout plus difficile.

Mais le mal était fait. Depuis que Véronique avait croisé le regard de Juliette sur la route, elles étaient liées. Juliette la regardait toujours avec cette chaleur et cette fidélité particulières.

Un samedi, il ny eut pas dautre solution : Véronique dut prendre Juliette chez elle les autres étaient prises.

Juste une fois ! s’excusa-t-elle devant le regard sévère de son père. Les autres sont toutes parties en excursions, en pique-nique…
On va à la campagne aussi, précisa sa mère depuis la cuisine.

Juliette fila vers elle, comprenant dinstinct que maman était la personne à apprivoiser. Effondrée, sa mère fondit vite :
Pauvre bête… Tu veux manger ? Véronique, tu ne la nourris pas à la librairie ? Allez, tu viendras à la campagne ! Ton père va préparer un barbecue, tu vas aimer…

Véronique adressa un regard appuyé à son père, il soupira seulement.

Au chalet familial, cétait le bonheur pour Juliette : brochettes et jeux avec Médor, le chien du voisin, qui l’accueillit comme une camarade de toujours. Le lendemain, revenue à lappartement, Juliette sinstalla près du lit de Véronique, naturellement, comme si elle y avait toujours dormi.

Son retour à la librairie fut un choc. Toute la journée, elle trépigna dans le débarras, et disparut dès quon lautorisa à sortir dans la cour.

Les vendeuses la cherchèrent, lappelèrent, mais Juliette ne revint pas à la fermeture.

Véronique était bouleversée. Voulant rentrer à pied, elle appela la chienne à chaque pas :
Juliette ! Juliette, où es-tu ? Reviens…

Et soudain, elle la retrouva, affalée auprès la porte d’entrée, à bout de forces. Mais en voyant Véronique, Juliette explosa de joie : elle couinait, léchait les mains, se tortillait, comme si même sa queue voulait elle aussi remuer.

Retourner à la librairie navait plus de sens elle connaissait désormais la route de la maison. Et Véronique naurait plus pu labandonner.

Quest-ce quon fait maintenant ? demanda le père, regardant Juliette, ravie, aux pieds de sa fille.
Je veux la soigner, papa, et jai besoin de ton aide.

Dans une semaine commençait les congés de Véronique ; elle envisageait ensuite de démissionner pour se consacrer à Juliette durant les deux mois précédant le déménagement.

Son père les emmena plusieurs fois à Lyon, où une clinique vétérinaire sérieuse accepta de tenter une opération. Aucune promesse, mais un espoir.

Véronique partit sinstaller au chalet familial avec Juliette. Elle la soignait à chaque minute : médicaments, massages, exercices. La chienne apprenait littéralement à marcher à nouveau.

Au début, on craignit une impasse. Mais les parents, venus voir, remarquaient des petits progrès : les pattes arrière ne traînaient plus tout à fait mollement.

Un mois plus tard, Juliette courait après Médor, dodelinant gracieusement ; bientôt il ne resta quune légère boiterie.

Véronique était heureuse pour elle, mais son cœur se serrait à lapproche de la séparation. Il restait peu de temps.

La propriétaire de Médor proposa :
Laisse-la-moi. Ensemble, ils seront moins seuls, et elle connaîtra le lieu…

Le jour du départ, Véronique confia Juliette à la voisine. Le soir, la famille était déjà dans le train pour Paris, puis lavion pour Nouméa, et enfin, la navette de la dernière île.

Une fois installée, Véronique téléphona à la voisine, redoutant la nouvelle.

La nuit, Juliette comprit que quelque chose de grave se passait, creusant toute la nuit dans la cour pour tenter de séchapper. Au matin, la voisine ne trouva que Médor. Comprenant quil ne servait à rien dattendre, elle se rendit près de lancien immeuble de Véronique.

Et là, devant la porte, elle la vit : Juliette. La chienne la reconnut, mais grogna doucement, refusant de quitter l’endroit. Le bruit attira les voisins tous savaient que les habitants du troisième étage étaient partis pour longtemps. Désormais, Juliette avait décidé de veiller la porte, retranchée dans lattente.

Aussi longtemps quil le faudrait.

Désormais, Véronique avait pour relais Madame Odile du quatrième. Régulièrement, elle lui téléphonait pour prendre des nouvelles :
Ta Juliette garde la porte, comme un soldat ! Elle ne laisse approcher personne, jai essayé avec de la saucisse, rien ny fait !

Véronique tenta denvoyer un mandat à Madame Odile pour nourrir Juliette, mais celle-ci refusa :
Allons, ma petite, tout le quartier la nourrit ! Pas question dargent

Lhiver arriva. Les habitants, y compris Madame Odile, ouvraient souvent la porte pour que Juliette se chauffe un peu à lentrée. Elle montait jusquau troisième étage, où se trouvait lappartement de la famille, et se couchait sur le paillasson devant la porte close. On aurait dit quelle comprenait parfaitement que ses maîtres nétaient pas là, et, à peine réchauffée, elle ressortait continuer sa veille silencieuse dehors.

Véronique restait en contact avec les vendeuses de la librairie. Elles venaient parfois saluer Juliette. Celle-ci les reconnaissait avec bonheur, acceptait volontiers leurs friandises, mais refusait obstinément de partir avec elles.

Le cœur de Véronique se déchirait. Elle voulait tout laisser pour rentrer, mais la situation, notamment financière, la retenait en Nouvelle-Calédonie. Au début des années 90, cétait la débrouille pour beaucoup.

Elle ne put rentrer quen juin. Sapprochant de la porte, elle aperçut Juliette. La chienne était figée, les oreilles dressées mais son corps frémissait, déjà secoué par la joie de retrouver sa maîtresse, quelle nosait croire revenue.

Il y eut des larmes, des étreintes et la sensation profonde dun miracle incroyable. Les cœurs battaient à tout rompre celui de Véronique, et sans doute aussi celui de Juliette.

Lété passa en un clin dœil. En août, les parents revinrent le père était en congé pour un mois ; mais en septembre, une nouvelle mission commençait, pour un an. Véronique supplia ses parents demmener Juliette. Sa mère interrogea son mari du regard ; il se taisait, fronçait les sourcils. Le voyage serait long et épuisant, même pour les humains et pour la chienne, peu habituée aux transports et aux villes ?

Il y avait une tension palpable dans lair. Juliette ressentait très bien les émotions des maîtres, elle sinquiétait et ne quittait plus Véronique. Et puis, un matin, son père dit :
Prépare-toi et Juliette aussi. On va lui faire des papiers ! Sans vaccins, elle ne peut ni prendre le train ni lavion.

Le vétérinaire local, moyennant quelques bocaux de confiture, établit dans lurgence le passeport officiel et signa les vaccins nécessaires, sans perdre de temps.

Le soir, le père cousit pour Juliette une muselière trouver les accessoires nétait pas chose aisée. Jamais Juliette navait porté ce genre dobjet, mais lors des essayages, elle se tenait immobile, comme consciente de la gravité du moment, et rayonnait dorgueil.

Cest décidé, tu viens avec nous, conclut son père en posant la dernière couture. Juliette, ne nous fais pas faux bond

Jamais elle ne déçut. Jamais la famille ne regretta son choix. Dabord le train, puis les gares, les changements. Elle voyagea à leurs côtés, même sur des avions de larmée en Nouvelle-Calédonie, découvrit Paris, la Bretagne, les Alpes. Après un an, ils rentrèrent à la maison.

Juliette vécut encore treize belles années auprès deux, heureuse et fidèle accompagnant Véronique partout, quoi quil arrive.

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