Julie descend du car, les bras chargés de lourds cabas, et se dirige vers la maison familiale. — Ça …

Jeudi 21 décembre

Ce matin-là, jai vu Clémence descendre du bus, les bras chargés de sacs lourds, le regard fatigué mais le sourire aux lèvres. Quand elle a franchi la porte de la maison, elle a crié : « Je suis rentrée ! » Sans attendre, toute la famille sest précipitée vers elle. « Clémence, ma fille ! » sest exclamée ma mère, émue. Et cest vrai, on sentait dans lair quelle allait revenir.

Le soir, alors quon était tous réunis autour de la grande table en bois de la salle à manger, quelquun a frappé à la porte. Ma mère haussa les épaules, pensant que ce devait être les voisins venus souhaiter la bienvenue, puis alla ouvrir. Mais elle est revenue accompagnée et pas seule avec des invités inattendus. Clémence a fixé les nouveaux arrivants et a mis un moment avant de réaliser ce qui se passait.

Deux semaines plus tôt, Clémence regardait par la fenêtre du bus, la tête appuyée sur la vitre, tandis que la route filait entre champs gelés et petits villages endormis de Bourgogne. Sur ses genoux, une grande valise à carreaux, remplie seulement du nécessaire, mais cétait déjà trop. Sa grand-mère avait eu la bonne idée dy glisser un gros sac de chouquettes encore tièdes, répandant une odeur sucrée dans tout le bus.

Elle na pas pu résister: elle a ouvert la fermeture éclair et a sorti deux chouquettes dorées.

Tu veux? a-t-elle proposé au jeune homme assis à côté, qui lui avait gentiment laissé la place près de la fenêtre en montant dans le bus un village plus tôt.

Avec plaisir ! a répondu le garçon, le sourire gourmand.

Moi cest Clémence, et toi ?

Jappelle Henri. Tu vas à Dijon pour tenter le concours?

Oui, il ny a ni fac ni BTS ici, juste le lycée agricole ! Et franchement, le tracteur cest pas mon truc.

Je comprends, moi aussi, je préfère les études. Jaime bien la vie à la campagne, mais jai envie de voir autre chose.

Le trajet a duré quatre bonnes heures. Suffisamment de temps pour que Clémence et Henri sympathisent, échangent leurs numéros et, une fois arrivés en ville, se souhaitent bonne chance avant de filer chacun de leur côté.

Les jours se sont écoulés rapidement, rythmés par la préparation et le stress des oraux. Et tout sest bien terminé : admission pour tous les deux dans leur école rêvée. Soulagés, ils ont commencé à penser à lavenir.

Un soir, Henri a appelé Clémence. Viens, on fête notre réussite ? Un café dans le centre ?

Clémence était ravie. Non seulement Henri la faisait rire et lui paraissait honnête, mais il y avait aussi chez lui une familiarité rassurante, sans la prétention quelle détestait chez dautres étudiants.

Ils se sont retrouvés dans un petit bistrot au nom malicieux « Lhippopotame ». Par la baie vitrée, ils observaient les bateaux-mouche surnager sur la Saône pendant que les guides criaient leurs anecdotes.

Dis-moi, pourquoi ce nom ?

Henri a ri : Parce quà force de manger ici, il paraît quon finit par leur ressembler!

Pas faux, a reconnu Clémence en croquant dans une religieuse.

Rapidement, « Lhippopotame » est devenu leur QG. Ils se donnaient rendez-vous là, et sans le vouloir, ont créé un petit rituel.

Ce soir-là, ils se sont embrassés pour la première fois. Pour Clémence, ce fut un baiser doux et sincère, dont elle se souviendrait toute sa vie.

Le temps a passé, leur histoire sest installée. Clémence pensait que personne ne pourrait être aussi proche delle quHenri, enfin, à part ses parents mais cétait différent.

Un jour, alors quils étaient en troisième année, Henri lui a proposé : Et si tu venais vivre avec moi? On se marie cet été ?

Tu me fais une demande là?

Oui, je crois bien.

Alors, je veux te demander, comme dans les films: « Tu naurais pas peur de me voir tout le temps sous ton nez? »

Viens autant que tu voudras ! a-t-il rigolé en la faisant tourner sur le trottoir.

Revenue à la colocation quelle partageait avec deux autres filles, Clémence rayonnait.

Tu es sur un petit nuage! Quest-ce quil tarrive? lui a demandé Béatrice, son amie.

Je crois que je vais vivre chez Henri bientôt! sest-elle exclamée, toute sautillante.

Tu vas nous inviter au mariage? sest réjouie Louise, la troisième colocataire.

Pas tout de suite, le mariage cest pour cet été. Pour linstant, juste un déménagement.

Tu devrais attendre, a rétorqué Béatrice. Encore six mois avant lété ! On ne sait jamais. Vous êtes si mal à vivre à part?

Clémence a ri : Béatrice, tu fais vraiment grand-mère ! Tout le monde vit comme ça !

Pas moi. Ces histoires de concubinage, cest jamais bon. Ma mère est avocate, je sais où ça peut finir, a bougonné Béatrice.

Daccord, je plaisantais, sest excusée Clémence.

Mais la conversation a laissé son empreinte. Des doutes sont venus, infimes dabord, puis plus persistants. Clémence a hésité à avancer.

Henri, de son côté, a arrêté de se faire pressant.

Vers Noël, les filles se promenaient dans la ville, la neige recouvrant les trottoirs, les vitrines brillantes sous les guirlandes, tout semblait étincelant. Elles grelottaient, et en passant devant « Lhippopotame », Clémence a proposé : On entre? Jy vais souvent avec Henri!

Tiens ! Il est là, justement, a lâché Louise dun ton triste, désignant une table près de la vitrine.

Clémence a reconnu Henri, attablé face à une fille plus jeune. Ils riaient, complices.

Clémence a détourné les yeux.

Je rentre, a-t-elle dit dune voix basse.

Attends ! On taccompagne, ont dit ses amies.

De retour à lappart, Béatrice et Louise tentaient de rassurer Clémence. Quil ne fallait pas tirer de conclusions, quelle ne savait rien… Mais la douceur dans le regard dHenri, lendroit leur café, leur table la troublaient trop.

Elle évita les appels dHenri, demanda à ses amies de décliner quand il passait, et quand il la retrouvée à luniversité, il a pris sa main et demandé : Clémence, quest-ce qui se passe? Tu vois quelquun dautre?

Clémence, blessée par la question, sest énervée :

Tu me demandes ça? Bravo ! Tu sais détourner la culpabilité ! Lâche-moi, je suis en retard pour mon partiel.

Elle sest échappée, indifférente à sa surprise.

Début janvier, Clémence a pris le train pour rentrer à la maison en Bourgogne. Sous le toit familial, elle espérait guérir sa colère et oublier la trahison.

Quand elle est descendue du bus dans le petit village, le paysage tout blanc et le soleil radieux semblaient faits pour elle. Les cheminées fumaient et la maison familiale lattendait.

Elle sourit, attrapa sa valise pleine de cadeaux et franchit la grille en saluant le vieux sapin quon avait décoré comme autrefois.

Bonne année ! lança-t-elle en entrant.

Clémence ! Ma fille ! sest écriée ma mère. On savait que tu viendrais !

La journée passa vite. À lheure où la nuit tombait, mon père a proposé de brancher les guirlandes du sapin.

Le soir, tout le monde était réuni. Et quand quelquun a frappé à la porte, ma mère a dit : Ce sont sûrement les voisins !

Mais elle est revenue avec le Père Noël et son assistante.

Henri ? sest étonnée Clémence en devinant le visage derrière la barbe, reconnaissant aussi la jeune fille du café. Comment tu mas trouvée? Quest-ce que ça veut dire?

Henri a ri de bon cœur. La jeune fille aussi.

Tes amies mont révélé où te chercher. Je te présente ma petite sœur, Pauline !

Ta sœur? a répété Clémence.

Oui ! Faut regarder de près : on se ressemble, non? sest exclamée Pauline.

Clémence a senti tout son chagrin senvoler. « Mais pourquoi nai-je pas posé la question plus tôt? », sest-elle dit.

Henri a poursuivi : Devant tout le monde, je voudrais te demander, Clémence, veux-tu devenir ma femme? Il a sorti une boîte contenant une bague et la tendue à Clémence.

Oui, bien sûr! sest-elle jetée dans ses bras. Cest le plus beau Nouvel An de ma vie !

Il y en aura plein dautres ! Mais faisons une promesse: parler dès quun doute nous tracasse, pour ne plus jamais se méprendre ! a conclu Henri.

Daccord, a soufflé Clémence.

Aujourdhui, jai compris quen amour, rien ne vaut la franchise. Les non-dits et les malentendus peuvent tout détruire, alors quune simple question peut tout éclairer. Jespère me souvenir longtemps de cette leçon.

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