Je sortais sur le balcon pour ramasser le linge quand jai entendu la voisine du dessous appeler le nom de mon mari dans lescalier.
Cétait un samedi après-midi. Le soleil tombait en plein sur la corde à draps, lair sentait la poussière et lasphalte chauffé. Je me penchai par-dessus la rambarde et japerçus François, debout près de sa Peugeot, accompagné de sa mère.
Cétait ça, lanomalie.
Elle vit dans un autre arrondissement et ne vient jamais sans prévenir.
Jai vite décroché les pinces à linge, la gorge un peu serrée, puis je suis rentrée précipitamment. Je navais pas encore atteint le couloir que jai entendu la clé tourner dans la serrure.
La porte sest ouverte sur eux deux.
Ma belle-mère portait un large sac en toile. François avait lair tendu, comme sil espérait que tout ça se termine rapidement.
Jattendais pas de visite, ai-je lancé.
On ne reste pas longtemps, répondit-elle, retirant lentement ses chaussures en jetant un regard inspecteur sur le couloir.
Jai posé les pinces humides sur le buffet et je les ai vus traverser le salon.
Quest-ce qui se passe ?
François évita mon regard. Il sassit tout au bord du canapé.
Ma belle-mère posa le sac sur la table basse.
Jai rapporté quelques affaires de la cave, dit-elle.
Quelles affaires ?
Elle ouvrit le sac et commença à sortir les objets un à un. Un vieil album photo. Deux cahiers jaunis par le temps. Enfin une petite boîte en bois.
Mon cœur sest serré. Je lai reconnue aussitôt.
Cétait la boîte de ma grand-mère.
Elle était restée des années dans notre armoire.
Tu las trouvée où ? demandai-je.
À la cave.
Mais elle était ici.
Elle haussa les épaules.
François la descendue il y a quelque temps.
Je lai regardé.
Pourquoi ?
Il passa la main dans ses cheveux.
Je croyais que ça navait pas dimportance.
Pas dimportance ? Cest la boîte de ma grand-mère.
Ma belle-mère ouvrit le couvercle. À lintérieur, une vieille montre, deux broches, un petit billet plié.
Ce sont des affaires de famille, dit-elle calmement. Ça devrait rester dans la famille.
Je suis la famille.
Elle me jaugea comme si javais dit quelque chose détrange.
Tu es lépouse.
Un silence sétira dans le salon.
Au loin, une portière de voiture claqua.
Quest-ce que tu veux dire exactement ? demandai-je.
François releva enfin la tête.
Maman pense que certaines de ces choses devraient revenir à ma sœur.
Elle na même jamais rencontré ma grand-mère.
Mais elle fait partie de la famille.
Ma belle-mère acquiesça lentement.
Ce serait plus juste.
Jai regardé la montre dans la boîte. Ma grand-mère la portait chaque jour. Je me suis souvenue de ce soir où elle me lavait confiée dans la cuisine, en épluchant des pommes.
Elle mavait dit une seule phrase.
Garde-la, parce que les gens oublient parfois ce qui leur appartient.
Jai refermé la boîte.
Non.
Ma belle-mère fronça les sourcils.
Quest-ce que tu veux dire, non ?
Je veux dire que ces affaires restent ici.
François souffla, excédé.
Ne fais pas de scène.
Cest moi qui fais une scène ?
Ma voix tremblait, pourtant je restais droite.
Cest toi qui prends des choses dans notre maison sans rien dire, et cest moi qui fais une scène ?
Ma belle-mère se releva.
Nous ne faisons que discuter.
Non. Vous avez déjà décidé.
Elle posa la main sur la boîte.
Je vais la prendre. On en reparlera plus tard, calmement.
Quelque chose a cédé en moi.
Jai attrapé la boîte et lai protégée derrière mon dos.
Personne ne prendra rien de cette maison.
François se leva brusquement.
Camille, ça suffit.
Non. Toi, ça suffit.
Je lai fixé droit dans les yeux.
Cest toi qui as descendu la boîte à la cave ?
Il est resté muet.
Ce silence en disait long.
Ma belle-mère secoua la tête.
Il est incroyable de voir comme les gens deviennent ingrats.
Jai rangé la boîte dans le buffet et refermé la porte du meuble.
Parfois, on prend conscience dune frontière, non quand quelquun la franchit, mais quand lautre se tait et laisse faire.
Je me suis tenue au milieu du salon, face à eux deux.
Dites-moi franchement ai-je vraiment réagi de façon excessive, ou tentaient-ils de semparer de quelque chose qui ne leur appartenait pas ?