Jean rentre chez lui, passe par la cuisine, et trouve le dîner prêt sur la table. – Étrange, où est Lila ? – se demande-t-il. Il va dans la chambre et découvre sa femme assise par terre, en train de mettre ses affaires dans un sac.

Je me revois encore, ce soir-là, franchir la porte de notre maison à la lisière dun petit village de Bourgogne. En entrant dans la cuisine, japerçus le dîner déjà dressé sur la table. Je trouvai cela étrange ; où donc était Henriette ? Me dirigeant vers notre chambre, je la découvris assise par terre, affairée à remplir une valise.

Tu pars quelque part ? lui demandai-je, lanxiété naissant dans ma voix.

On menvoie en consultation au centre hospitalier de Dijon On craint quelque chose de sérieux avoua-t-elle soudain, sa voix brisée.

De sérieux ? Mais quinsinues-tu ? Est-ce que comme ta mère ? bredouillai-je, le souffle court.

Jobservais ma femme, abasourdi par cette nouvelle réalité qui simposait à moi et que je refusais presque de croire.

Ce fut la première dune longue série de nuits sans sommeil. Linquiétude me rongeait, Henriette étant partie à Dijon pour des examens médicaux. Je restais seul à la maison, rongé dattente, le cœur empli dune étrange chaleur mêlée dangoisse. Notre quotidien morcelé résonnait différemment : les couverts sur la table, la lumière blafarde de la cuisine, le silence chargé de son absence.

Henriette navait jamais été du genre à se plaindre, et durant trente ans de mariage, je métais habitué à la croire à labri des maux. Deux enfants partis du nid, une vie de routine et de partage. Elle était la colonne vertébrale de notre foyer : les repas, le ménage, les lessives, tout lui incombait naturellement du moins lavais-je toujours pensé. Les tâches ménagères ? Pour moi, cela ne concernait pas un homme. La cuisine appartenait à Henriette, même après une journée entière passée, comme moi, à faire de la comptabilité à la coopérative agricole.

Rentrant du travail, je me plaignais rituellement à Henriette de la journée, métalais dans le fauteuil et allumais la télévision. Elle, filait aussitôt en cuisine pour préparer le dîner et le déjeuner du lendemain, récurait la vaisselle, repassait les chemises Cela ne sarrêtait jamais. La maison sentait toujours bon la cire dabeille et la brioche chaude. Henriette veillait à ce que lon ne mange jamais deux fois le même plat, sachant combien cela mennuyait, et moi, je me laissais choyer sans jamais offrir daide. Pourquoi laurais-je fait ? Ce nétait pas mon rôle.

Un matin, après quelle eut pris un jour de congé chose rare je métais étonné :

Tu es souffrante ? demandai-je, du coin de la porte.

Jespère que non, juste un malaise passager, répondit-elle en haussant les épaules.

Tu devrais peut-être prendre des vitamines suggérai-je. On était au printemps, après tout.

Peut-être bien, répondit-elle simplement.

Ce soir-là, elle mapprit quelle devait se rendre à Dijon pour des examens.

Comment ça, des soupçons « sérieux » ? repris-je, incrédule. Tu penses que cest ce mal qui a emporté ta mère ?

Pour linstant, on ne sait pas encore, sempressa-t-elle de rassurer, bien que ses yeux trahissaient ses larmes versées plus tôt.

Elle mannonça quelle prendrait le car de huit heures du matin pour Dijon. Mon cœur se serra ; je réalisais quHenriette pouvait vraiment être gravement malade alors quelle avait toujours été lénergie du foyer Jétais désemparé.

Penses à prendre ton chargeur de téléphone lui dis-je, cherchant à paraître utile.

Merci, Luc. Et toi, tu ne dînes pas ?

Pas trop faim

Son sac bouclé, je me surpris à me rappeler la dernière fois où nous avions préparé une valise : il y avait quatre étés, nous devions partir ensemble à la mer, la première fois depuis des lustres. Henriette avait acheté deux maillots flamboyants et une jolie robe vaporeuse. Mais ce projet échoua, car la fabrique où je travaillais me proposa un remplacement temporaire, doublé dune prime généreuse de quoi refaire notre chambre. Javais pensé quelle avait accepté ce sacrifice. Pourtant, cette nuit-là, je lentendis pleurer doucement un mauvais rêve, me dit-elle plus tard. Je compris, en y repensant, quelle pleurait non pas à cause dun rêve, mais parce que son rêve, à elle, était brisé.

Les années suivantes, nous ne partîmes jamais, et avec le temps, lidée même de vacances sembla seffacer. Je nen étais que soulagé : la vie à la maison, les amis, le barbecue près de la rivière, cela suffisait bien. Pourquoi dépenser des euros pour aller plus loin ?

Ce sac aujourdhui semblait lourd de tout ce que nous navions pas vécu. Le soir, ni elle ni moi navions avalé une bouchée. Nous restâmes tous deux perdus dans nos pensées sombres. La nuit, jentendis Henriette pleurer ; jaurais voulu la prendre dans mes bras, la réconforter, mais quelque chose me retenait.

Le lendemain matin, je laccompagnai à la gare routière, et au moment de la voir monter dans lautocar pour Dijon, nous échangions une étreinte que je ne voulais pas finir. Mes yeux se voilèrent dun brouillard de larmes.

Henriette revins vite, murmurai-je si doucement que seule laube entendit.

Je me sentis vidé, mais il fallut néanmoins reprendre le chemin du travail. Seul, lappartement me parut soudain si froid, si vide sans elle Après avoir réchauffé le repas de la veille, je mangeai distraitement.

Il nétait plus rien pour me distraire ; lassé du vacarme de la télévision, je tirai un ancien album photo et me perdis dans nos souvenirs. Ces images jaunies de notre jeunesse Quand je lavais rencontrée, Henriette nétait pas venue seule à lanniversaire de mon ami Jean : elle était accompagnée dun autre garçon, tout comme jétais venu avec une connaissance. Pourtant, il me suffit dun regard pour tomber éperdument amoureux.

Jentendis encore les rires de ceux qui ne croyaient pas au coup de foudre. Et pourtant, cétait arrivé à moi. Ce soir-là, javais même rompu avec ma compagne, Christine, qui sétait vite consolée dans les bras dun autre.

Henriette, elle, mit du temps avant de moffrir son amour. Je dus insister, me montrer patient et attentionné. Quand enfin elle répondit à mes sentiments, ce fut le plus beau moment de ma vie.

En feuilletant lalbum, je mesurais tout ce que nous avions partagé ; une vie de bonheur simple, que je navais peut-être pas assez su apprécier. Quand donc lui avais-je dit pour la dernière fois que je laimais ? Lui avais-je seulement remercié pour ses bons petits plats, ses mille attentions ? Sans doute jamais. Après tout, nétait-ce pas normal que lépouse prenne soin du mari ?

À présent, je comprenais lampleur du fardeau quelle avait porté, silencieuse et solide Et moi, aveugle à cet épuisement. Quand jétais malade, cest elle qui me préparait un bouillon et prenait soin de moi ; mais quand elle peinait, elle buvait son tisane et repartait travailler.

Regardant cette valise fermée posée sur notre lit, la peur dun adieu irrémédiable me saisissait. Durant les jours dattente, jerrais comme une âme en peine, cherchant ses nouvelles par téléphone, sans quelle puisse me rassurer. Je me faisais mille reproches : mon absence dattention, mon égoïsme Si seulement je pouvais changer

Un soir, la voix vibrante démotion dHenriette résonna dans le combiné :

Luc, les nouvelles sont bonnes ! Linquiétude du médecin ne se confirme pas Jai quelques ennuis de santé, mais rien de grave.

Vraiment ?! mexclamai-je, soulagé, les larmes aux yeux.

Quelques jours plus tard, jattendais Henriette à la gare, un bouquet de ses lys blancs préférés en main.

Il ne fallait pas dépenser pour des fleurs, sétonna-t-elle, touchée. Mais merci, Luc.

Tu ne peux pas savoir à quel point tu mas manqué, la pris-je dans mes bras. Je taime plus que tout Pardonne-moi.

Pardonner quoi, Luc ? demanda-t-elle, déconcertée. Tu ne mas jamais trompée, si ?

Non, jamais ! Mais jai été égoïste, négligent. Dorénavant, tout changera. Jai une surprise : jai acheté des billets Le mois prochain, nous partons près de la mer pour nos vacances.

La mer ? Et le jardin potager ?

On sen passera ! Peut-être quon pourrait même le vendre, ce terrain. On achètera nos légumes au marché.

Je ne te reconnais pas, Luc

Moi non plus, répondis-je. Te perdre me terrorisait. Je veux prendre soin de toi, désormais Je taime tant

Oh Luc sourit-elle, un éclat despoir dans les yeux. Peut-être fallait-il tout cela pour que tu me dises ces mots. Allez, rentrons Moi aussi, je taime.

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