Jean a fait frire des pommes de terre, a ouvert un bocal de cornichons. Aujourd’hui marque un an depuis le départ de sa chère Hélène. Soudain, quelqu’un a frappé à la porte.

Jean avait fait frire des pommes de terre, ouvert un petit bocal de cornichons au vinaigre de sa propre fabrication. Aujourdhui, cela faisait un an que son Hélène nétait plus. Soudain, on frappa à la porte.
Cest toi, chuchota Jean en esquissant un sourire, découvrant à lentrée sa voisine Claire. Il linvita à table dans cet étrange crépuscule où les ombres dansaient sur la nappe.
Ils restèrent là, silencieux, laissant les souvenirs dHélène flotter entre les brumes dune cuisine baignée dodeur de moisson cuite. Soudain, Jean sortit une enveloppe de sa poche.
Claire, cette enveloppe Cest Hélène qui me la donnée juste avant de partir, articula-t-il, tendant lobjet mystérieux.
Mais cest à toi, non ? murmura Claire, les yeux écarquillés comme deux soucoupes.
Lis. Tu comprendras, répondit Jean à voix basse, comme si les murs pouvaient surprendre ce secret.
Claire ouvrit lenveloppe, lut, et un souffle passa : tout, soudain, semblait possible, ou impossible.

Le gendre de Claire, impatient, avait promis de venir la chercher samedi matin. Quitter la maison de campagne peinait doucement son cœur, mais lautomne, déjà, tordait les feuilles sur les chemins de Champagne. Plus deau au robinet, il fallait rentrer au bercail.

Claiiiire ! Madame Claire, tu es là ?, appela soudain le voisin du bout du sentier, Jean Petit.
Entre, Jean, je termine de rassembler mes affaires. Le gendre râlera : il y a toujours trop de paniers, soupira-t-elle. Mais que faire ? Ce nest pas mes jupes, ce sont mes récoltes ! Je me suis mise à sécher des pommes cette année, tu sais, année à pommes ! Des cornichons, des confitures, même des bocaux de ratatouille. À qui, sinon à eux, donner tout ce bonheur en bocal ? Moi, il ne me faut pas grand-chose.

Tu me diras ! Moi aussi je devrais descendre sur Paris, mais je reste encore un peu. Cest beau, les soirs doctobre. Hélène adorait lautomne. Bref, si je suis venu, Claire Tu te souviens, avant, on célébrait la fermeture de la saison tous ensemble ? Ton Serge était là, on était jeunes. Nos enfants couraient pieds nus. Les jardins nétaient pas envahis alors Les pommiers semblaient ne jamais devoir grandir. Mais tu vois, cest aujourdhui quil y a un an Pour Hélène. Il faudrait se souvenir seul, je ny arrive pas. Viens, jai préparé des pommes de terre. On mangera, on parlera dHélène. Jai aussi quelque chose dimportant à te dire, murmura-t-il en triturant une enveloppe fatiguée.

Bien sûr Jean, prends donc un bocal de mes cornichons. Donne-moi juste une demi-heure, tout est encore sens dessus dessous ici.

Leurs familles étaient liées par des décennies détés partagés. Construire les cabanes, arracher les ronces, planter les jeunes arbres, sentraider sous le soleil normand. Chaque anniversaire se fêtait sous la tonnelle. Lété, cétait la vie minuscule et entière. Voilà, maintenant les petits-enfants de Claire sinvitaient chaque été, elle navait pas le temps de sennuyer. Serge nétait plus là depuis sept ans, mais Jean et Hélène avaient conservé leur amitié de palissade jusquà ce que, lan passé, Hélène disparaisse, fondue dans la lumière basse doctobre. Elle avait encore plaisanté sur sa silhouette dancien mannequin, puis Lété qui suivit, silencieux, étrangement immobile. Jean, perdu, bêchait des plates-bandes sans savoir qui les planterait Hélène nétait plus. Les grincements du hangar noyaient les journées. Claire, elle, jardinait pour on ne sait qui : ses petits-enfants rares passages entre mer et colonies. Elle continuait, arrosait, binait : que faire dautre ?

Claire soupira et partit, une fois changée, vers chez Jean, la promesse poussée par le vent du soir.

Jean lattendait : la lampe faisait briller la table dressée, pommes de terre dorées, tomates, cornichons.
Viens tasseoir Clairette, demain mes enfants arrivent. Mais ce soir, cest toi et moi et nos souvenirs dHélène. Regarde, jai retrouvé de vieilles photos. Ici, Serge plante un cerisier avec toi. Là, cétait la randonnée aux cèpes, les paniers pleins. Et les barbecues Tu vois Hélène qui plisse des yeux devant le feu.
Jean versa deux petits verres de marc. Allez, à nos absents. À Hélène, à Serge.
Ils grignotèrent en silence, le croquant du cornichon arrêtant le temps. Soudain, Jean sortit lenveloppe :
Ne teffraie pas, Claire. Quand Hélène est partie, lautomne dernier, elle tenait bon, presque souriante ma force. Nos derniers jours, on les a revécus : vieux films, souvenirs, on a tout dit. Un soir daoût, Hélène ma dit : Promets-moi de faire ce que je te demanderai. Ce nest pas une demande, cest mon testament. Ecoute, ne refuse pas, nous savons.
Et elle ma donné cette enveloppe. Elle avait écrit exprès, convaincue que je ne jetterais jamais rien venant delle. Tiens, lis
Jean lui mit lenveloppe dans la main.

Mais cest pour toi
Lis, Claire, tu comprendras

Claire déroula la lettre, tracée de lécriture dHélène :

« Jean, mon amour, je pars la première, mais la vie continue. Je te confie le devoir dêtre heureux. Cela ne veut pas dire moublier ; au contraire, si tu vis, ce sera notre victoire. Là-haut, je ne veux pas te voir malheureux. Nous avons tant aimé la vie, naies pas peur de la bonheur. Je voudrais que tu ne restes pas seul. Si un jour tu rencontres quelquun, je nen serai pas jalouse. Je rêverais même que ce soit Claire. Elle ta toujours apprécié, jen suis sûre. Demande-lui de vivre le reste avec toi. Vous serez heureux, cest ce que je désire. Nous navons jamais baissé les bras. Sois courageux, quoi quil arrive.
Hélène. »

Claire lut une fois, deux fois, puis releva les yeux vers Jean.

Jai promis à Hélène de suivre ses mots, expliqua-t-il, la voix tremblante. Je noblige à rien, mais Tente-t-on ? Nous sommes liés par tant dannées, cela compte. Le bonheur nest pas un pêché, la souffrance non plus Mais, Claire, accepte dêtre ma femme, tu verras, aucun regret.

Claire resta sans voix, surprise par ce rêve éveillé. Mais dans le regard de Jean elle lut une vérité simple.
Jean, je vais réfléchir. Je dirai à mon gendre que je reste une semaine de plus.

Ils se quittèrent à la barrière, inventant un avenir dans la brume.

Mais Claire cette nuit-là ne dormit pas. Un choix étrange, immense. Sa vie défilait en images absurdes : Serge apparut soudain entre deux champs de blé, hilare.
Allez, Clairette, ce sera plus doux à deux. Epouse Jean, et puis cest tout. Je ne suis pas jaloux, tu sais. Je préfère savoir que tu ne seras plus seule.

Lété suivant, Claire et Jean abattirent la haie entre leurs deux jardins. Les petits-enfants doublaient de nombre, couraient partout. Jean construisit des balançoires. Claire sema de tout, il y en avait pour toute la tribu. Les filles aidaient leur mamie, chacune avait son carré de terre. Les enfants venaient les week-ends, rassurés de les savoir enfin compagnons contre la solitude.
Peut-être certains les jugeraient-ils, mais au soir, au fond du verger, Hélène et Serge souriaient ensemble quelque part dans le ciel.
Leur testament était accompli : être heureux.
Et la vie, douce et étrange, reprenait son souffle.

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