Jean a fait frire des pommes de terre, a ouvert un bocal de cornichons. Aujourd’hui, cela fait un an que sa chère Hélène est partie. Soudain, on frappe à la porte.

Jean fit frire des pommes de terre, ouvrit un bocal de cornichons. Cela faisait aujourdhui un an quil avait perdu son Élise. Soudain, quelquun frappa à la porte.
Te voilà, sourit Jean en apercevant sa voisine Mireille sur le seuil, entre donc tasseoir.

Ils restèrent là, silencieux, partageant leurs souvenirs dÉlise. Soudain, Jean sortit de sa poche une enveloppe.
Mireille, cest Élise qui ma confié cette lettre, juste avant son départ, expliqua-t-il en la tendant à Mireille.
Mais elle tétait destinée, à toi, hésita Mireille.
Lis, tu comprendras, répondit-il doucement.

Le gendre avait promis de venir chercher Madame Mireille ce samedi matin. Cétait dommage de quitter la maison de campagne, mais déjà on touchait à la fin octobre. Leau était coupée, il serait bientôt temps de rentrer à Paris.

Mireille ! Madame Mireille, tu es là ? appela à la porte le voisin du pavillon dà côté, Monsieur Jean Dupont.

Entre, Jean, je suis là. Je prépare mes affaires, mon gendre vient après-demain. Il va encore me gronder que jai trop de sacs, mais tu sais bien, ce nest pas mes affaires, ce sont surtout des réserves de récolte. Jai séché des pommes cette année, on a eu une récolte incroyable ! Cornichons, confitures, ratatouilles Je ne peux pas laisser tout ça. Jai fait ça pour eux, pas pour moi, il ne me faut pas grand-chose

Tu as raison, Mireille Moi aussi je vais rentrer, mais un peu plus tard. Je profite, cest si beau lautomne ici. Élise adorait cette saison. Dailleurs tu te souviens, à lépoque, comme on fermait la saison tous ensemble ? Ton Serge était encore là, on était jeunes Les enfants petits, les arbres à peine plantés, et maintenant tout a grandi. Aujourdhui cest lanniversaire dÉlise. Un an déjà. Ça me ferait du bien dévoquer sa mémoire avec toi. Je nai pas envie de rester seul ce soir. Jai fait frire des pommes de terre. Viens, quon la célèbre ensemble. Je dois aussi te parler.

Bien sûr, Jean. Tiens, prends des cornichons. Jarrive dans une demi-heure, jai juste à finir de ranger.

Leurs familles avaient longtemps été liées : ils construisaient ensemble, plantaient les pommiers, se donnaient un coup de main. Les anniversaires dété se passaient tous ensemble lété, cest une petite vie, les souvenirs sentassent. Désormais les petits-enfants de Mireille viennent tout lété et elle na pas le temps de sennuyer. Son Serge est parti depuis sept ans déjà Mais Jean et Élise restaient si présents, voisins amis comme au premier jour. Jusquà ce quÉlise ne soit plus là, dès lautomne passé. Elle en plaisantait encore, disant avoir retrouvé la ligne, aussi fine quun mannequin, puis cet été paraissait étrange. Jean ne trouvait plus sa place. Il creusait au jardin, mais qui planterait ? Élise nétait plus. On lentendait bricoler dans la remise, sénerver sur de petits riens. Les petits-enfants venaient moins souvent chez Mireille, partis à la mer, ou en colonie. Elle ne savait plus trop, elle-même, pourquoi soccuper autant du jardin polir, arroser, entretenir, par habitude.

Un soupir. Elle alla se changer et respecta sa promesse : rejoindre Jean.

Jean lattendait ; tout était prêt. La table dressée, les pommes de terre fumantes, les tomates, les cornichons de Mireille ouverts :

Assieds-toi Mireille, demain mes enfants passent, mais ce soir cest nous qui pensons à Élise. Jai retrouvé de vieilles photos Tu vois Serge avec toi sous le cerisier ? Ici, tous de retour des bois, paniers pleins de champignons. Les brochettes, ce feu de bois Élise plissait les yeux devant la fumée
Jean servit deux verres :
À nos chers disparus. À mon Élise, à ton Serge.

On trinqua en silence. Croqua un cornichon. Et puis Jean sortit lenveloppe :

Ne tétonne pas, écoute-moi. Lautomne dernier, Élise est partie, si vite. Après notre séjour ici, en août, elle luttait tu la connais, forte, digne On revivait nos souvenirs, nos films préférés, toute une vie. Un soir, elle me dit :
« Promets-moi, Jean, de faire ce que je vais te demander. Cest mon vœu, mon testament, pas une demande. Ne proteste pas »

Et elle me tend cette lettre Elle a pris soin de lécrire. Tiens, lis-la
Jean glissa lenveloppe à Mireille.

Mais, ce nest pas pour moi ?

Lis Mireille. Tu comprendras.

Mireille ouvrit lenveloppe, en sortit la feuille couverte de la petite écriture dÉlise :

Jean, mon amour, tu vois, je pars avant. Mais la vie continue tu dois vivre pour nous deux ! Cest ce que je veux pour toi, du bonheur. Cela ne veut pas dire moublier Mais je refuse de timaginer malheureux. Je ne veux pas regarder den haut et te savoir seul. Sois heureux, comme nous avons aimé la vie ! Je désire que tu ne restes pas seul. Si une autre partage ta vie je ny vois pas dobjection, au contraire. Jai toujours pensé que Mireille te plaisait. Elle est précieuse, elle comprendra. Propose-lui de vivre ensemble. Ce sera le mieux, pour tout le monde. Nous n’avons jamais abandonné, toi et moi. Promets-moi, Jean, de vivre, malgré tout.
Ta Élise.

Mireille relut encore une fois, puis posa les yeux sur Jean.

Jai promis de respecter ce quÉlise voulait, ce quelle ma confié, et de ten parler, dit Jean, un peu tremblant. Mireille, tentons. Nous avons une profonde amitié, cest rare. Nul ne peut nous en vouloir. Vivre et savourer chaque jour, cest une grâce ; désespérer, un péché. Veux-tu devenir ma femme, Mireille ? Je te promets, tu ne le regretteras pas.

Mireille resta bouche bée cétait tellement inattendu. Elle observa Jean, puis admit en elle-même que les paroles étaient sages :

Jean, je vais y réfléchir. Je dirai à mon gendre que je ne pars pas tout de suite, que je reste une semaine encore.

Ils convinrent ainsi, et Jean raccompagna Mireille chez elle.

Mais impossible pour Mireille de dormir cette nuit-là. Toute sa vie repassait devant ses yeux. Au matin, Serge lui apparut en rêve, riant doucement, comme pour dire : « Pourquoi hésites-tu ? À deux, la route est plus facile. Épouse Jean, cela me ravira que tu ne sois pas seule, Mireille »

Lété suivant, Mireille et Jean ôtèrent la clôture entre leurs jardins. Les petits-enfants devinrent deux fois plus nombreux, profitant du bel espace. Jean fabriqua une balançoire, bêche le potager Mireille y fit pousser mille merveilles, il y avait de quoi nourrir la famille entière. Les petites-filles aidaient leur grand-mère, chacune avec son carré potager. Le week-end, les enfants adultes venaient, heureux de voir leurs parents unis, soudés.

Certains pourraient les juger, mais Élise et Serge observent de là-haut, sourire aux lèvres. Leur vœu fut accompli : vivre heureux. Et la vie, envers et contre tous les malheurs, continueEt le soir, quand tout redevint calme après le tumulte des jeux, ils prenaient le temps de sasseoir sous leur vieux cerisier. Côté à côte sur le banc rongé par les années, Jean et Mireille regardaient les branches danser dans le vent, un soupir de bonheur flottant entre eux.
Un rayon de soleil sattarda sur les bocaux de confiture, rendant au monde ses couleurs dautrefois.
Alors, Jean posa sa main sur celle de Mireille. Leurs doigts sentrelacèrent. Ils savaient, sans un mot, quils avaient su, une seconde fois, déjouer la solitude, accueillir lespoir.

Et dans la lumière dorée de cette fin dété, ils portèrent ensemble la promesse silencieuse de continuer à aimer la vie pour Élise, pour Serge, et surtout, pour eux-mêmes.
Car parfois, le bonheur murmure simplement : « Tu vois, tout recommence. »

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