« Je veux vivre pour moi et enfin dormir », a lancé mon mari en partant Trois mois : voilà combien …

Jai besoin de penser à moi et de dormir enfin, murmura Julien en partant.

Trois mois. Voilà combien de temps ce chaos a duré. Trois mois sans une vraie nuit, où mon fils Clément hurlait à sen faire taper le mur par les voisins. Trois mois pendant lesquels Camille, ma femme, errait dans lappartement comme une ombre, les yeux rouges, les mains tremblantes.

De mon côté, je faisais les cent pas, morose, la mine sombre comme un ciel dorage.

Tu te rends compte, au boulot jai lair dun clochard! ai-je lancé un matin en fixant mon visage dans le miroir. Jai des poches sous les yeux jusquaux genoux.

Camille ne disait rien. Elle allait, venait, donnait le biberon, berçait Clément, recommençait. La routine. Moi, son mari, au lieu de lépauler, je me plaignais sans cesse.

Et si ta mère venait un peu nous aider? ai-je suggéré en sortant de la douche, frais et détendu. Je pourrais en profiter pour aller quelques jours chez Antoine, à sa maison de campagne.

Camille est restée immobile, le biberon à la main.

Jai vraiment besoin de souffler, Camille. Vraiment. Jai commencé à remplir mon sac de sport. Je dors jamais correctement, tu le vois.

Mais elle, elle dormait? Ses paupières se fermaient toutes seules, mais aussitôt allongée, Clément pleurait. Encore une fois, la quatrième cette nuit-là.

Cest dur pour moi aussi, a-t-elle murmuré.

Je sais, je sais que cest dur, ai-je répondu en fourrant ma chemise préférée dans le sac. Mais au bureau, jai des responsabilités. Je peux pas arriver devant les clients avec cette tête.

Et tout à coup, Camille ma regardé dun autre œil : elle, en peignoir défraîchi, cheveux en bataille, Clément criant dans ses bras. Moi, préparant ma valise, prêt à fuir.

Je veux juste vivre un peu pour moi, et dormir, ai-je grogné, sans vraiment la regarder.

La porte a claqué.

Camille est restée plantée dans le salon, le bébé pleurant dans ses bras, le cœur en miettes.

Une semaine est passée. Puis une autre.

Jai appelé trois fois. Juste pour demander des nouvelles, dune voix distante, comme si je parlais à une amie oubliée.

Je passerai ce week-end.

Je ne suis pas venu.

Demain, cest sûr.

Toujours pas.

Camille berçait Clément, changeait ses couches, préparait les biberons. Elle dormait par tranches de trente minutes entre deux cris.

Ça va chez toi? lui a demandé sa copine.

Parfait, elle a menti.

Pourquoi elle ment? Cest la honte. Honte dêtre abandonnée, seule avec un bébé.

Rien ne pouvait être pire, pensait-elle. Jusquau jour où, au supermarché, elle a croisé la collègue de Julien.

Et le tien, il est où? a demandé Sophie.

Il travaille beaucoup.

Bien sûr. Les hommes, dès quil y a un bébé, ils filent au travail. Sophie sest penchée : Julien, il part souvent en déplacement, non? Surtout dernièrement.

Quels déplacements?

Ben, il était à Lyon la semaine dernière! Pour un séminaire. Il nous a montré des photos.

À Lyon? Camille sest souvenue : la semaine passée, Julien na pas appelé pendant trois jours. Il avait dit être débordé.

Il mentait. Il se reposait à Lyon.

Julien est revenu ce samedi-là. Avec des fleurs.

Désolé, jai été pris par le boulot.

Tu étais à Lyon?

Il sest figé, le bouquet en main.

Qui ta dit ça?

Peu importe. Pourquoi tu mens?

Je voulais pas que tu sois vexée que je sois parti sans toi.

Sans elle?! Elle naurait rien pu faire avec Clément de toute façon.

Julien, jai besoin de toi. Tu comprends? Je ne dors plus depuis des semaines.

On pourrait prendre une nounou.

Avec quoi? Tu ne donnes rien.

Quoi? Je paie le loyer, les charges.

Et la nourriture? Les couches? Les médicaments?

Il sest tu. Puis :

Peut-être tu pourrais reprendre le boulot? Genre mi-temps? Sinon, quoi faire à la maison? On aurait les moyens pour la nounou alors.

Comme si rester à la maison était des vacances!

Camille a pris Clément, regardé son mari et compris soudain : cet homme ne laimait pas.

Jamais aimé.

Pars.

Où ça?

Dehors. Et reviens seulement quand tu auras choisi ce qui est le plus important : la famille ou ta liberté.

Julien a pris ses clés et est parti. Deux jours après, il a envoyé : “Jy réfléchis”.

Pendant ce temps, Camille ne dormait pas. Elle pensait.

Imaginez : des semaines à enfin être seule avec ses propres pensées.

Sa mère a appelé :

Camille, ça va ma chérie? Julien nest pas là?

Il est en déplacement.

Encore un mensonge.

Tu veux que je passe? Je peux taider.

Je vais me débrouiller.

Et puis la mère est venue, sans prévenir.

Dis donc, dans quel état tu es! elle a dit en inspectant lappart. Regarde-toi, Camille!

Camille sest regardée dans le miroir. Oui, elle nétait pas au mieux.

Et Julien, il est où?

Il travaille.

À vingt heures?

Camille sest tue.

Mais quest-ce qui se passe, enfin?

Et là, elle a craqué. Craqué pour de vrai, comme une enfant. Un torrent de larmes.

Il est parti, maman. Il a dit quil voulait vivre pour lui.

Sa mère sest tue, puis :

Quel salaud. Franchement, il ny a pas de mot.

Camille était surprise : sa mère ne parle jamais comme ça.

Jai toujours su que Julien était faible. Mais à ce point

Maman, tu crois que jai tort? Je devrais comprendre peut-être?

Ma fille, ce nest pas trop dur pour toi?

À cet instant, Camille a réalisé : depuis le début, elle ne pensait quà Julien. Son confort, ses fatigues.

Elle-même nexistait pas.

Quest-ce que je dois faire?

Vivre. Sans lui. Mieux seule que mal accompagnée.

Julien est revenu samedi. Bronzé. Sans doute “réfléchi” à la campagne.

On peut parler?

Oui.

On sest assis à table.

Camille, je sais que cest dur pour toi. Mais moi aussi jen bave. On peut sarranger? Je donnerai de largent chaque mois, je passerai voir Clément, mais pour linstant, je préfère vivre ailleurs.

Combien?

Quoi?

Largent. Combien?

Ben mille euros.

Mille euros. Pour le bébé, la nourriture, les médicaments.

Julien, va-ten.

Pardon?!

Tu mas très bien entendue. Ne reviens pas.

Camille, cest une proposition sérieuse!

Sérieuse? Tu veux ta liberté, et la mienne?

Alors Julien a sorti la phrase clé :

Mais toi, tas pas de liberté! Tes mère!

Camille la regardé. Cétait clair : voilà le véritable Julien, un éternel adolescent persuadé que la maternité est une prison.

Demain jirai demander la pension alimentaire. Un quart de ton salaire, selon la loi.

Tu noseras pas!

Bien sûr que si.

Il a claqué la porte. Et Camille, pour la première fois, a respiré plus librement.

Clément a pleuré. Mais elle savait dorénavant quelle sen sortirait.

Un an est passé.

Julien a tenté deux fois de revenir.

Camille, on réessaie?

Cest trop tard.

Julien râlait : Camille était devenue une “chipie”. Mais sans conviction.

Camille a trouvé une nounou, repris le travail comme infirmière.

À lhôpital, elle a rencontré le docteur Alexandre.

Tu as des enfants?

Un fils.

Le papa?

Il préfère vivre pour lui.

Ils se sont présentés. Alexandre a offert une petite voiture à Clément. Ils ont joué et rigolé ensemble.

Après, ils ont marché souvent tous les trois dans le parc.

Julien la su. Il a appelé :

Le gamin a un an, et tu sors déjà avec des hommes!

Quest-ce que tu croyais? Que jallais tattendre?

Mais tes mère!

Oui, et alors?

Il na plus rappelé.

Alexandre était différent. Quand Clément était malade, il arrivait tout de suite. Quand Camille était épuisée, il lemmenait à la campagne.

Aujourdhui, Clément a deux ans. Il appelle Alexandre “tonton”. Julien, il ne sen souvient pas.

Julien sest remarié. Il verse la pension.

Camille ne lui en veut pas.

Elle aussi, désormais, vit pour elle-même. Et cest formidable.

Jai retenu, avec le temps, que la liberté ne se trouve pas dans la fuite, mais dans le courage de prendre soin de ceux quon aime et de soi-même.

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