Je veux vivre, Paul !
Monsieur Georges, Monsieur Georges, qu’est-ce qui vous arrive ?
L’infirmière Capucine agrippa la manche du chirurgien sans parvenir à le retenir. Lui, titubant, s’appuya contre le mur, la tête plongée dans le creux de son épaule, silencieux.
Capucine, avec une sorte de fierté pour tout le personnel soignant de lhôpital, se dit que les médecins donnaient leur âme aux patients, travaillaient jusquà lépuisement… Et, pourtant, personne ne sen souciait. Le malade que Georges venait dopérer ne verrait jamais ça.
Monsieur Georges, vous allez bien ? Jappelle quelquun…
Ce nest pas la peine, murmura le chirurgien en détachant sa tête du mur, trébuchant jusquà la salle de repos. Il se retourna avant de franchir la porte, lançant un pauvre sourire à linfirmière inquiète, Tout va bien, ne vous inquiétez pas.
Georges se laissa tomber sur le canapé en cuir, allongé à moitié. Tout va bien ? Ce n’était pas la première fois qu’il ressentait ces accès de vertige. Surmenage ? Très certainement.
Il y avait un temps où il avait des week-ends. De vrais week-ends, à profiter du tumulte hospitalier, à sortir avec son épouse, se promener au Parc des Buttes-Chaumont avec les enfants.
Mais maintenant… Depuis que tous les médecins étaient sur trois cliniques à la fois, quel répit leur restait-il ? Et puis, Georges était remarié. Sa femme, bien plus jeune que lui, leurs enfants encore à lécole ; que de dépenses. Et puis il voulait changer de voiture.
Mais ce n’était pas tout. Il s’était habitué à être sollicité, voulait être le meilleur, rêvait de gloire médicale, de victoires… Ces vingt années de pratique lui avaient offert ce prestige. Les patients limploraient, les collègues ladmiraient, on linvitait, on promettait… et il était bien payé.
Paul, il appela son collègue anesthésiste, Julie est là aujourd’hui ?
Salut Georges. Oui, elle y est.
Et à la fin de la journée, Georges était déjà allongé dans lIRM tandis que la symphonie grinçante de la machine recouvrait totalement la musique de son casque.
Soudain, une angoisse glaçante lenvahit, un besoin absurde dappuyer sur la poire et quon le sorte de ce tube étouffant. Il chercha à s’évader, à penser à quelque chose dapaisant. Mais à quoi pouvait-il bien penser ?
Sa mémoire senroula alors autour des marches de sa vie privée. Le second mariage… Il était adulte, chirurgien, père de famille, et elle… cette jeune institutrice de sa fille.
Les cliquetis de lIRM écrasaient tous ces maigres souvenirs heureux de cette période. Travail-maison-travail. Même son premier mariage névoquait que divorce amer, souvenir quil refoulait.
Mais ses années étudiantes ? Oui ! Les quatre premières années.
La mémoire de Georges sy accrocha, tourbillonna, ségara, fuyant ce bruit métallique. Equipe dété, les garçons, Marilou de la cantine, après qui tout le monde courait…
Georges, Victor et Paul trois amis étudiants en médecine. Ils sétaient liés dès le concours daccès. Lyon était une ville étrangère pour tous, ils logeaient en foyer.
Paul, binoclard de province, réservé, naïf mais doté dune aura incroyable. À ses côtés, on se sentait bien, bercé par ses paroles sages, ses yeux dun bleu insondable derrière ses lunettes.
Paul avait une mémoire prodigieuse, connaissait tous les sujets dexamen, pouvait répondre à tout.
Victor était son contraire. Un gaillard de la campagne bourguignonne, bruyant, direct, émotionnel. Il s’était lié damitié avec tout le couloir, plus occupé à écrire des antisèches et à bavarder quà réviser.
Georges aussi sinquiétait des examens. Il doutait être choisi. Il enviait le savoir de Paul, la faconde de Victor. Pourtant, seul Michel, le quatrième de leur chambre, échoua. Les trois restèrent amis.
La première année, ils navaient pas encore de chambre universitaire. La mère de Paul, attentive et vive, leur trouva un appartement à trois en ville.
Que Dieu vous bénisse, les garçons ! Soyez sages, dit-elle avant de repartir, après leur avoir préparé des plats jusquà la prochaine pleine lune.
Sacrée Colette ! Ta mère travaille où, Paul ?
À la boutique de cierges, mâchonna Paul.
Quoi ?
À léglise, elle vend des chandelles. Et pas seulement…
Mais alors elle est croyante ? demanda Victor.
Bien sûr. Moi aussi, répondit Paul doucement.
Les deux autres lorgnaient les icônes sur lappui de fenêtre.
Cest à toi tout ça ? Je pensais que ta mère avait oublié…
Non, cest pour moi, de sa part.
Victor, qui parlait toujours avant de penser :
Vous êtes pas nets, sérieux ? Pourquoi faire médecine alors, si vous croyez à tout ça ? Dieu va vous aider, cest ça ?
Le médecin soigne le corps, Dieu lâme, répondit Paul calmement. Les garçons haussèrent les épaules.
Mais ils évitèrent ensuite les discussions sur la foi. Ils voyaient que Paul se signait. Mais il le faisait discrètement, sans se vanter. Il était rationnel, savait apaiser une dispute entre Victor, le passionné, et Georges, lobstiné.
Il se souciait peu des futilités domestiques. Si Victor et Georges sénervaient pour le ménage, il prenait un chiffon et lavait le sol en silence.
Ça vaut ces disputes et cette tension ? Autant nettoyer…
Et les autres, gênés, suivaient le mouvement.
Et s’il réussissait si bien, c’est que, peut-être, Dieu veillait sur lui. Sa première session dexamens ? Un triomphe. Paul retenait le latin comme une langue maternelle. Il était le fil qui les liait.
Et lamour le frappa le premier. Il fut élu au bureau, et rencontra sa destinée Gaëlle. Petite, frange noire, énergique et douce. Dès la deuxième année, ils ne se quittaient plus.
Victor, malgré sa rusticité, se révéla un étudiant engagé. Dès lhiver de la deuxième année, il travaillait aux urgences, remarqué pour son efficacité et sa curiosité, au point dobtenir un poste daide dans le service doncologie de lhôpital général.
Georges, lui, travaillait sérieusement, sans éclat. Il voulait juste devenir un bon médecin.
***
La machine IRM lexpulsa vers la liberté. Georges regarda la pluie sétaler sur la vitre, respira à pleins poumons. Mais cette soudaine claustrophobie, doù venait-elle ?
Julie entra, ôta le matériel de sa tête.
Alors, Julie tu as les résultats ?
Attends un peu, le radiologue va rédiger le compte-rendu… Je tappelle, passe plus tard. Elle évitait son regard. Fatigue ou retenue ?
Je récupère ça demain. Je rentre.
Il neut pas le temps datteindre le parking. Julie le rappela, lui tendant en main propre le compte-rendu, le CD, les clichés.
Georges, tu es médecin, tu comprends. Il ne faut pas attendre. Va voir le professeur Ancel. Quil regarde.
Georges jeta un oeil au compte-rendu, introduisit le disque, fit défiler les images sur son écran, sans réaliser que ce cerveau, cette tâche trouble, cétait lui.
Limpression persistait quil contemplait les IRM dun patient, pas les siennes. Même sur la nationale, il refusait dy croire. Cela ne pouvait pas arriver à lui.
***
Le professeur Ancel, Pierre-Marie de son prénom, était le meilleur neurochirurgien de la clinique.
Je pourrais ménager les mots, mais tu es meilleur que moi en chirurgie. Pourquoi mentir ? Tu vois ce que je vois…
Je vois. Cest la mort ?
Oh, le neurochirurgien haussa les épaules, grimaça, Question de patient anxieux, franchement. Tu sais aussi bien que moi : tout est dans les mains du chirurgien, ou de celles du bon Dieu.
Je narrive pas à croire. Je devais aller à Paris pour la Journée du médecin Ils mavaient invité. Jallais y emmener la famille, profiter Maintenant Quaurais-tu fait à ma place ?
Jirais à Paris mais pas pour mamuser. Va voir Simon Rochin. Ils font des merveilles dans leur clinique. Les stats sont les meilleures. Mais
Mais quoi ?
Il nopère plus, mais il a une équipe redoutable, tout selon sa méthode. Le hic, cest lattente : un an facile avant davoir une place Faut sinfiltrer, peut-être par carnet dadresses. Tu es un chirurgien hors pair, on va tenter
Georges continua de travailler, dopérer, de consulter. Ses douleurs ne le gênaient pas vraiment. Un peu de faiblesse et de vertige ? Rien de sérieux quil ne puisse maîtriser.
Il se plongea dans les démarches pour contacter Rochin. Ancel avait raison, cétait mission quasi impossible.
Vint le moment de parler à sa femme, qui immédiatement entama les préparatifs pour Paris.
Claire, je dois partir seul pour Paris.
Quoi ? Comment ça, elle arrangeait une chemise, puis la laissa tomber pour le regarder, froissée, Tu plaisantes ? Et les enfants ?
Je ne pars pas pour un congrès ou un spectacle : je vais à lhôpital. Jai une tumeur au cerveau, la dernière phrase, chuchotée, lui coupa la voix. Lavouer, cétait laccepter. Jusque-là, il avait toujours repoussé la vérité.
Claire le regarda, les yeux se mouillant.
Mon Dieu Georges. Comment cest possible ? Alors Je dois taccompagner.
Non, Claire. Lopération nest pas prévue tout de suite. Je vais là-bas pour attendre quune place se libère Peut-être longtemps.
Cest donc si grave, Georges ? Elle sassit près de lui, Dis-moi tout
Georges, tel un enfant, reniflant, se mit à raconter dans la confusion : ses soupçons dautrefois, les examens, les résultats Et ses pensées, sa vie, ses espoirs
Claire écoutait, la chemise froissée dans les mains, froncée, silencieuse, fixant ce mari déboussolé. Et lui était soulagé de se confier. Il pensa quavec sa première épouse, jamais il naurait eu ce genre de partage.
***
Les Témoins de Jéhovah refusent souvent les transfusions sanguines, citant la Bible : Seulement la chair avec son âme, son sang, vous nen mangerez pas.
Cétait la quatrième année détudes, ils assistaient à un exposé.
Les dignitaires religieux sélèvent contre le don dorganes, pourtant accepté par la loi. Ils protestent contre toute procréation non conventionnelle. Ils condamnent la gestation pour autrui, la manipulation des cellules sexuelles. Toujours selon des canons qui les arrangent. LÉglise et ses superstitions, la science médicale, cest incompatible !
Cest faux, résonna depuis lamphithéâtre.
Quoi ? Le professeur, éreinté, releva les yeux, Qui a dit cela ?
Moi, Paul se leva, LÉglise et la médecine travaillent toutes deux pour le bien de lhomme.
Vous souhaitez débattre, jeune homme ?
Non. Aucun intérêt. Mais cest comme ça, voilà tout. Et il se rassit.
Puisque vous commencez, venez ici. Je vous en prie. Le professeur, amusé, sattendait à prendre le dessus.
Paul sapprocha, calme.
Le professeur embraqua. Paul répondait, pondéré, précis.
LÉglise soccupe de lâme. Si un couple ne peut avoir denfant, même après recours à la médecine, il doit accepter cela avec sagesse, comme un appel particulier. Peut-être est-ce un signe de Dieu, peut-être que ladoption les attend. Et linsémination artificielle avec sperme du mari, lÉglise ne linterdit pas. Mais celle dun donneur extérieur : elle est contre, à cause du trouble causé à la filiation et à la famille.
Alors, pourquoi lÉglise refuse-t-elle la gestation pour autrui ? Là, ce sont les cellules des parents
Il faut penser aussi à la mère porteuse, qui met au monde un enfant pour le laisser. Et à lenfant, blessure Ce nest pas rien, monsieur.
Quelle sottise ! semporta le professeur, Vous vous contredisez ! LÉglise dit veiller à lâme… mais fait souffrir. Chez moi, des traditionalistes ont refusé de donner le cœur dun fils décédé à un autre enfant. Tout était prêt. Le garçon est mort. Est-ce chrétien ?
Oui. Ils nont pas pu offrir ce cœur. Impossible pour eux
Voilà, cest le plus terrible opium ! Celui qui barre la voie aux progrès, qui fait peur à lÉglise de voir lhomme dépasser Dieu ! Alors, la foi, cest la fin de tout, lobscurantisme ! Lhomme et son cerveau, voilà le vrai créateur !
Le professeur sénervait, se moquait, sacharnait sur Paul, qui, tête baissée, semblait plus triste quhumilié. Parfois il croisait le regard du professeur embrouillé, avec une compassion silencieuse.
Pour Paul, Dieu était son âme, à lécoute, souvrant en profondeur. Défendre sa foi, cétait défendre sa mère, cette petite église de brique où lamenait sa grand-mère, défendre les croyants, son propre cœur.
Il répondit posément, citant la Bible. Lauditoire était électrisé. Le professeur sépuisait à percer cette membrane, sûr de triompher.
Et Paul ne se fâchait pas. Il observait son adversaire avec une tendresse inquiète, répondait distinctement. À force, les étudiants tranchèrent le professeur avait perdu.
Puis commencèrent les ennuis pour Paul. Il fut convoqué devant la direction, en revint morne, restait secret, se confiant seulement à Gaëlle. Mais elle garda le silence.
Lannée suivante, Paul ne revint pas. Ils reçurent une lettre où il expliquait que sa voie était ailleurs, exprimait ses adieux, remerciait, demandait à préserver leur amitié.
Georges et Victor étaient stupéfaits. Le meilleur dentre eux, surdoué, aurait pu devenir un brillant médecin Et il avait presque fini ! Pourquoi ?
Ils retrouvèrent Gaëlle, mais elle resta muette sur les raisons. Alors, un week-end, ils allèrent chez Paul. Sa mère Colette les accueillit, radieuse. Son fils entrait au séminaire, leur annonça-t-elle, toute fière.
Ils repartirent avec paniers de plats, sans comprendre, ni admettre le choix du camarade.
Comment a-t-il pu, bon sang ! sindignait Victor dans le train.
Tu vois, nous aussi : mon Dieu ! De là-bas, Dieu la pris… Drôle de choix, Paul Ah, quel idiot !
***
Pourquoi une bougie ? Enfin, Pierre-Marie Je vais voir un ami. Jai posé mes congés.
Assis dans la salle de garde, Georges échangeait avec Pierre-Marie Ancel. Trois jours plus tard, il partait à Paris. Il avait pris le train, ne se sentant pas de conduire ses vertiges étaient plus fréquents, il roulait déjà prudemment. Et il espérait une opération sur place.
Chez quel ami ?
Un copain détudes. Ça fait plus de vingt ans quon ne sest pas vus. Il a quitté la fac en quatrième année maintenant, il est prêtre. Ici, pas loin. Jirai demain matin.
Je men abstiendrais
Oui, je comprends, mais jirai.
La petite ville perdue, réputée pour son abbaye et ses touristes, paraissait bien délabrée. Sa particularité : des églises à chaque carrefour.
Georges marchait vers lAbbaye Sainte-Trinité. Étrangement, tout le voyage, il navait ressenti aucun vertige. Peut-être, se dit-il en souriant, le chemin vers Dieu est aussi chemin de guérison.
Les murs blancs, les tours, les coupoles parmi les pins Ici, tout était différent : parking flambant neuf, jardins fleuris, dômes dorés étincelants.
On lui appris que la messe était en cours. Il faut attendre. Quest-ce quune liturgie, combien de temps ça dure ? Il nosa demander, préféra se promener.
Derrière léglise, un petit cimetière, puis une pente vers la rivière. Il descendit. Des vieillards montaient la pente au lieu de prendre les escaliers, plusieurs fois daffilée, traversaient le pont, repartaient vers labbaye.
Pourquoi était-il venu ici, soudain ? Il devait se faire opérer, et le voilà en balade…
Vous ne prenez pas deau bénite ?
De leau bénite ? En fait…
Les bouteilles sont là ! Il faut faire trois fois la montée et la descente pour la puiser, expliqua une femme dâge indéfini, souriante.
Pourquoi ?
Vous seul le savez, si vous êtes là.
Il voulut dire quil venait voir un ami prêtre, mais se tut. Après tout, ce nétait pas que pour bavarder quil avait fait la route…
Il ramassa une bouteille et descendit au puits. Trois allers-retours, la dernière en haletant. Il but aussitôt : leau était glacée, douce, limpide comme une larme.
Étrangement, il se sentit joyeux, et cessa de regretter dêtre venu. Si toute cette abbaye était à Paul, alors il avait su mieux réussir que beaucoup. Georges sourit, songeant à la remarque quen ferait Paul.
Il revint alors que la foule sortait de la messe. À la porte, un prêtre surgit : longue barbe, ample soutane, voix grave et douce. Impossible, pensa Georges, Paul était plus petit, mince, et portait des lunettes.
Il bénit, embrassa, écouta, pria. Puis, ses regards croisèrent ceux de Georges, azur profonds… Cétait Paul.
Georges sapprocha dans son dos.
Eh bien, Monsieur l’Abbé.
Une fière paroissienne lui siffla :
On sadresse Mon père, bénissez-nous. Enfin, voyons…
Mais le prêtre souriait déjà.
Georges ! Ah, mon ami…
Ils senlacèrent. Les fidèles se dispersèrent, Georges et Paul filèrent dans lallée.
Quelle joie ! Gaëlle sera ravie.
Gaëlle ? Elle…
Oui, ma femme. Pédiatre locale. Elle refuse de quitter la médecine, je ne my oppose pas. Nous avons cinq enfants. Les plus grands sont partis. Le petit dernier a dix ans.
Eh bien dis donc ! Jignorais. Jai aussi trois enfants. Ma fille du premier mariage, et maintenant deux autres. Et toi, ici…
Ici, oui. On sy plaît avec Gaëlle. On nous a proposés dautres paroisses, mais on tient bon. Belle région, du boulot à labbaye…
Tu as grandi…
Ah oui, après vingt ans on mûrit.
Et tes lunettes ?
Opéré. Ça va, sinon jai des lentilles.
Donc lÉglise nest pas anti-médecine ?
Ils rirent.
Tu te rappelles quand on a essayé de chiper un livre à la BNF ? Toi tu faisais ton numéro avec la bibliothécaire, et nous
Ah oui, vous lavez fait tomber la honte !
Et cette façon dont tu faisais semblant de ne rien nous connaître !
Oh, jétais rouge… Seigneur
Et la visite chez ta mère, Colette. Comment va-t-elle ?
Bien. Âgée, bien sûr. Elle est ici, proche. Entrée en communauté, moniale aujourdhui.
Pas mal comme promotion !
Certes…, le prêtre riait.
Une femme en foulard accourut, glissant quelques mots discrets.
Pardon, mon cher. Les gens viennent de loin, on mattend, la messe… Mais tu nes sûrement pas là par hasard. Je tenvoie un chauffeur, il te mène chez moi. Ma femme taccueille. On parlera à mon retour.
Je ne reste pas, mais comme tu veux, dit Georges, que Paul bénit dun geste ample.
Il suivit la voiture noire du prêtre. Une jolie maison de plain-pied, tout en pierre, jardin soigné, petite chapelle.
Gaëlle laccueillit, lembrassa. Georges naurait jamais cru être reçu ainsi. Les fenêtres couvertes de plantes, une icône de la Vierge dans le salon, veilleuses allumées.
Mais tout le reste : une maison claire, vivante, écrans, ordinateurs et équipement dernier cri. Gaëlle mettait la table, bavardait sans cesse. Elle évoquait leurs nombreux déménagements, le rythme fou de Paul, combien il la fatiguait, combien elle sen faisait. Un seul enfant était là, le benjamin.
Georges oublia même le but de sa venue. Il se sentait en famille. Il grignota, raconta sa vie, éludant sa maladie, puis sendormit sur le hamac dur de la véranda.
Rentrer le soir ? Lidée même avait disparu. Il était en congé, après tout
***
Tu en connais lhistoire ?
Bien sûr ! Avec Victor, on sécrivait beaucoup au début. On sappelait aussi. Puis, avec le temps, silence… J’ai changé de téléphone, j’ai écrit, mon fils la cherché sur Internet, rien… Que la volonté de Dieu.
Tu me juges ?
Cest Dieu qui juge. Lhomme na que sa vérité. Vas-y, Georges, je vois bien que tu as un souci…
Tumeur cérébrale, maligne
Paul souffla.
Cest grave. Demain, tu viens à la messe. Si tu nas pas de force, tu tassois. Ensuite confession, communion. Après, on verra…
Tu me fais ton enterrement.
Mais non Tout est entre tes mains. Personne ne taidera, sauf toi. Le prêtre montre la route, la suite appartient à lâme.
Je te raconterai comme ça sest passé, commença Georges.
Pas maintenant. À la confession, demain.
Étrangement, cette nuit, son histoire de rivalité avec Victor, de fiancée volée, se reforma. Et le lendemain, elle sortit en confession comme un repentir, non une excuse.
Oui Amis inséparables, devenus ennemis, pour une femme.
***
La messe fut discrète. Peu de monde.
Paul prononça la prière, le fit sincliner :
Le Christ est là, invisible, et reçoit ta confession. Je ne suis que témoin. Parle, Georges.
Et Georges commença.
Jai tant envié Victor… Les profs, lhôpital, tout le monde… Et voilà, il y a eu Alice.
À lhôpital où Victor travaillait, un haut fonctionnaire parisien vint, malade. Toute sa famille logeait à lhôpital, y compris sa fille Alice.
Durant ce temps, Victor et Alice sympathisèrent. Ils se revirent entre Paris et Lyon.
Des perspectives soffraient à Victor.
Tu comprends Père Paul, jétais jaloux. Ce garçon de campagne, et puis Je lai calomnié devant Alice, disant quil allait voir Catherine Cétait inventé, je lavoue
Et au mariage de Vincent, tout sest joué. Victor draguait, plaisantait. Alice sennuyait. Nous sommes allés sur le balcon Plus tard, on ma dit que Victor nous avait espionnés par la vitre, puis était parti sans bruit. Nous deux, on sembrassait
Ce soir-là, il quitta la coloc, et avec Alice nous avions pris un appartement. Au final, Victor mignorait, me regardait comme un fantôme à la fac…
La vie elle-même ma puni, père Paul. Alice, au début, était charmante, ensuite… À Paris jai bossé, oui, mais sous lœil oppressant des beaux-parents. Au décès de mon beau-père, tout a changé. Belle-mère tout repris, sest remariée. Alice exigeait monts et merveilles. Finalement retour à Lyon, au nouvel hôpital. Là, elle a montré son vrai visage. On a divorcé, difficilement.
Mais ce nest pas mon seul tort. Malheureusement… Un patient est décédé à cause de moi, au bloc. Un vieux, certes, mais cest mon erreur Comme tant dautres erreurs de chirurgiens.
Jai trompé ma femme aussi. Tu devines, à la fac jétais sage, puis marié, et voilà des infirmières, tout ça Une fois, une ma résisté, très belle. Jai fait en sorte quon la licencie Je me suis cru tout permis.
Jai rencontré Claire et suis redevenu raisonnable. Elle, simple, parents à la campagne, institutrice de ma fille. Elles sont très proches. Mais même à Claire, il mest déjà arrivé de fauter, rarement, sans passion, mais
Il se tut. Que dire dautre ? Tout était ridicule…
Tu peux maccorder labsolution, mon père ?
Les fautes, cest Dieu qui les délies, pas le prêtre. Lessentiel est ton repentir sincère, Georges.
Georges leva les yeux, rouges. Les pleurs vinrent, ses bras se crispèrent au pupitre, il tomba à genoux.
Dis-lui à Dieu que je regrette, dis-lui, père Paul, murmura-t-il. Je veux vivre, Paul, aimer Claire, voir grandir les enfants, élever mon fils. Travailler, même dans nimporte quel hôpital, peu mimporte Dis-lui…
Seigneur Jésus-Christ, de par ta grâce, pardonne ton fils Georges, tous ses péchés…, pria le prêtre.
Il se tut, Georges releva la tête, croisa le regard clair, sans fond, de Paul.
Je crois, Georges, que tu devrais retrouver Victor. Lui demander pardon, souffla-t-il en se penchant.
Où veux-tu que je le trouve ? Je pars à Paris après-demain
Il le faut. Il travaille à lhôpital doncologie à Lille. Ce nest pas Paris que tu dois viser, mais là-bas.
Oh, père Paul, tu voudrais que je me fasse opérer par lui ?
Et pourquoi pas ?
Tu ne travailles plus en médecine, tu timagines ce que cest Paris, Rochin, cest autre chose Impossible de comparer. Il se releva en souriant.
Peut-être. Mais Victor a développé des techniques aussi, il est chercheur et va à Paris. Vous devez parler.
Ce serait bien. Mais Dabord Paris. Le temps presse…
Et puis cette infirmière que tu as fait licencier. Retrouve-la…
Ça, cest facile Je pourrai Georges hocha la tête, le souvenir restait amer, Je chercherai, il jeta un regard à Paul. Priez pour moi, père Paul. Pourvu que ce chirurgien à Paris maccorde un créneau. À défaut, il faudra bien que jaille à Lille…
Avant de partir, Georges monta et descendit une quinzaine de fois la colline de la rivière, buvant à chaque série trois verres deau du puits, et recommencant…
Les fidèles le regardaient, se signaient, le bénissaient. Que Dieu laide.