Je veux vivre, Antoine ! Je ten supplie
Docteur Giraud, Docteur Giraud, ça ne va pas ?
La jeune infirmière Solène empoigna nerveusement la manche de Philippe Giraud, le chirurgien en chef, mais il lui échappa, vacilla, puis sappuya contre le mur, la tête penchée dans le creux de son bras, silencieux.
Dans son élan de conscience professionnelle et avec une pointe de fierté pour léquipe médicale Solène se dit que les médecins se donnaient à fond pour leurs patients, jusquà lépuisement. Mais qui le leur reconnaissait ? Le malade quil venait dopérer, ce jeune interne, ne verrait probablement jamais tout ça.
Docteur Giraud, je vais prévenir…
Ce nest pas la peine, répondit-il, se redressant difficilement avant de marcher dun pas vacillant vers la salle de repos des internes. Sur le seuil il se retourna vers Solène, inquiète : Tout va bien, ne vous faites pas de souci.
Il se laissa tomber sur le vieux canapé en cuir, les yeux clos. Était-ce vraiment normal ? Ce nétait pas la première fois quil sentait ce vertige lenvahir. La fatigue sûrement, il ny avait guère dautre explication.
Avant, il avait des week-ends. Des vrais, pendant lesquels il pouvait souffler après lagitation de lhôpital, sortir avec sa femme, emmener les enfants au parc des Buttes-Chaumont.
Mais aujourdhui… Tous les médecins couraient entre trois hôpitaux. Impossible de prendre du repos. Dautant plus quil était remarié, avec Marianne, plus jeune que lui, deux enfants au collège, les dépenses qui sajoutent… Et cette fichue Peugeot qui menaçait de le lâcher, il fallait la remplacer.
Mais ce nétait pas lessentiel. Ce qui comptait, cétait son besoin dêtre indispensable, dêtre reconnu, aimé pour ses victoires sur la maladie. Voilà vingt ans que cela avait rythmé sa vie. Les patients se larrachaient. Ses collègues, respectueux, lappelaient en consultation, le recommandaient, et ses honoraires étaient à lavenant.
Paul, ta femme est de garde aujourdhui ? demanda-t-il à son ami et anesthésiste.
Salut, Phil, oui, elle est là.
En fin daprès-midi, Philippe était allongé dans le tunnel bruyant de lIRM, la tête prise dans les bruits martelants que sa playlist jazz ne parvenait pas à masquer.
La peur lassaillit soudain, sourde. Il aurait donné nimporte quoi pour sortir de cette prison métallique. Il fallait penser à autre chose, se rassurer. Mais à quoi bon se rassurer ?
Les souvenirs firent alors irruption : second mariage… Il était déjà un chirurgien réputé, père de famille, elle, une institutrice de sa petite dernière.
Les bruits de lIRM écrasaient tout. À peine parvenait-il à se souvenir de quelques moments heureux dans cette période. Le travail, la maison, le travail encore. Le premier mariage ? Il nen parlait même pas le divorce difficile rendait ces souvenirs trop amers.
Mais la fac, alors là oui ! Les quatre premières années… Cette période le réchauffa un instant.
Philippe, Laurent et Antoine : trois amis médecins. Unis dès le concours dentrée. Paris était une ville étrangère pour eux, ils partageaient un petit appartement dans le treizième arrondissement.
Antoine, ce garçon à lunettes originaire dAngers, était discret, parfois naïf, mais possédait un charisme désarmant. On aimait simplement lécouter, observer ses grands yeux bleus derrière ses verres. Il connaissait tous les sujets dexamen par cœur et pouvait répondre à nimporte quelle question.
Laurent, son parfait opposé un costaud du Poitou, bagarreur et bruyant, qui stressait pour les partiels mais préférait aller taquiner les copines du palier ou bidouiller des antisèches.
Philippe, lui aussi, avait peur de léchec. Il enviait la mémoire dAntoine, la gouaille de Laurent. Mais de leur groupes, seul Michael ne passa pas le concours. Le lien, pourtant, resta fort entre les trois survivants.
Sur les conseils de la mère dAntoine, ils avaient dégotté un deux-pièces à louer. Elle resta quelques jours avec eux, cuisinant à sen user les mains.
Sainte Marie, veillez sur eux ! Soyez sages, les garçons, daccord ? lançait-elle en leur laissant ses lasagnes et gratins pour un mois.
Elle assure, ta mère ! Elle fait quoi dans la vie, Antoine ?
Elle vend des cierges, à léglise.
Pardon ? Les deux autres sesclaffèrent.
Elle tient la boutique de la paroisse, quoi. Et je suis croyant, moi aussi.
Un silence gêné. Antoine, sans ostentation, fit le signe de croix tous les soirs avant de se coucher. Cétait un excellent élève, qui apaisait les conflits sans hausser le ton.
Antoine était différent. Les tâches ménagères ne le dérangeaient jamais. Si Laurent et Philippe semportaient sur les poussières, il attrapait un chiffon sans mot dire.
Il brillait, bien sûr. Sa mémoire navait pas de limites. Il sétait même fait élire au bureau des étudiants, où il rencontra Claire, devenue son âme sœur petite brune dynamique, tout aussi dévouée que lui. Dès la deuxième année, ils ne se quittaient plus.
Laurent, sous ses airs rustres, devint vite un étudiant appliqué : de la pratique aux urgences de Lariboisière à laide dans les services doncologie, tout lui plaisait. Son empressement le faisait bien voir, on lui confiait des gestes complexes.
Philippe faisait son chemin, sans éclats, déterminé surtout à devenir un bon médecin.
***
LIRM le libéra enfin. Philippe leva les yeux vers la lumière vive de Paris à la fenêtre. Doù venait donc cette soudaine angoisse, ce sentiment détouffement, lui, un vieux routier de salle dop ?
Nathalie, la radiologue, pénétra dans la pièce, commença à défaire le casque.
Ça donne quoi, Nathalie ? Tu as un premier avis ?
Attends un instant, le médecin va faire le compte rendu. Tu peux repasser ce soir, si tu veux.
Demain alors. Je rentre.
Mais à peine arrivé à son service, Nathalie lappela, rapport en main.
Philippe, tu vas comprendre tout seul. Mais il ne faut pas traîner. Va voir le professeur Allard. Demande-lui un avis.
Sans vraiment regarder, Philippe inséra le CD dans son ordinateur et fit défiler les images. Des coupes de cerveau, cette tâche claire, précise, évidente… Il avait limpression danalyser un dossier patient, pas le sien. Cétait inconcevable. Impossible. Pas pour lui.
***
Le professeur Allard était le meilleur neurochirurgien de La Pitié.
Honnêtement, Philippe, tu es meilleur chirurgien que moi. À quoi bon te ménager ? Tu vois bien…
Je vois. Tu crois que cest la fin ?
Ho ! Cest une question de patient paniqué, ça. Tu sais que tout est entre les mains du chirurgien. Et de Dieu, aussi.
Je narrive pas à y croire. Jétais invité à un congrès à Lyon, je devais y emmener la famille, changer dair… Et maintenant ? Que ferais-tu à ma place ?
Jirais à Lyon, mais pas pour le congrès. Jirais voir le professeur Bernard Lecourt. Il fait des miracles à la fondation. Cest la meilleure statistique. Seulement… il nopère plus lui-même. Mais ses élèves appliquent sa technique. Le problème, cest de décrocher une place… Au moins un an dattente. Peut-être que ton réseau taidera.
Philippe sacharna. Il opéra, consulta, rédigea des diagnostics. Il avait ses recettes pour repousser la douleur, la faiblesse, les vertiges. Et il chercha comment approcher Lecourt : mission quasi impossible.
Il décida dêtre honnête avec sa femme, qui lança sur-le-champ les préparatifs pour Lyon.
Marianne, je devrai y aller seul.
Tout seul ? Tu es sérieux ? Et les enfants ?
Ce nest pas un déplacement comme les autres. Je vais pour lhôpital. Jai une tumeur au cerveau… Les mots sortirent lentement, et en les prononçant, il avala toute possibilité de retour en arrière.
Les yeux de Marianne sembuèrent de larmes.
Bon sang, Phil… Comment est-ce possible ? Je viendrai avec toi.
Non, pas tout de suite. Ce nest pas sûr quon mopère. Je vais pour être sur place, pour attendre une opportunité Qui sait, ça peut être long.
Cest si grave ? Elle sassit près de lui.
Alors pour la première fois, Philippe lui raconta tout : ses soupçons, lexamen, les résultats, ses doutes, ses regrets, ses espoirs fous…
Et Marianne, la voix tremblante, écouta son mari perdu. Il comprit quil pouvait enfin parler, souvrir, ce que son premier mariage navait jamais permis.
***
Les Témoins de Jéhovah refusent la transfusion sanguine, citant la Bible : Seulement, la chair avec son âme, cest-à-dire le sang, vous ne mangerez point.
Cours magistral, quatrième année. Lamphi retient son souffle.
Les religieux condamnent la transplantation dorganes. LÉglise soppose aux méthodes artificielles de procréation, à la gestation pour autrui. Elle condamne ces dérives. La foi dans les miracles nest pas compatible avec la médecine moderne.
Ce nest pas vrai, lança une voix dans la salle.
Le professeur, maigre et nerveux, lève les yeux.
Pardon ? Qui parle ?
Moi, répondit Antoine en se levant, LÉglise et la médecine œuvrent pour la même chose : aider lHomme à vivre dignement.
Vous voulez débattre, jeune homme ?
Pas besoin de débattre. Cest comme ça.
Mais, voyons, venez ici. Expliquez-vous.
Antoine sapprocha, calme.
Les questions fusèrent. Antoine répondait sans semporter : LÉglise se soucie de lâme. Si un couple ne peut avoir denfant, il doit accepter son destin avec humilité. Peut-être ladoption est-elle la voie. Linsémination conjugale nest pas condamnée, vous avez tort. Mais lintervention dun tiers est proscrite, car elle brise le lien conjugal et nuit à la responsabilité du père.
Pourquoi alors condamner la gestation pour autrui ? Là, lovule et le sperme sont du couple, insista le professeur.
Parce quil faut penser aussi à la mère porteuse, à lenfant. Ça bouleverse tout…
Des bêtises ! semporta le professeur, Vous vous contredisez. Jai vu des familles refuser de donner le cœur de leur fils décédé. Cest ça, la charité chrétienne ? À cause de cette foi, un enfant est mort !
Ils ne pouvaient juste pas le faire, répondit Antoine, tête baissée.
Vous voyez ? Voilà lopium religieux ! Cest ce que craint lÉglise : être dépassée par la science de lhomme. Mais le cerveau humain est le vrai créateur !
La salle vibrait. Antoine soutenait le regard du professeur avec compassion. Sa foi lhabitait, profonde, tournée vers ceux quil aimait. Il défendait sa mère, sa grand-mère, sa petite église de province.
Les professeurs séchauffèrent, mais la plupart des étudiants donnèrent raison à Antoine.
Par la suite, des ennuis sabattirent sur lui : convocations au doyen, remarques, suspicions. Il souvrait peu, sauf à Claire. Mais les dernières nouvelles de lui, cest par un courrier quelles arrivèrent.
Antoine écrivait quil suivait un autre chemin. Le séminaire. Remerciant ses amis, leur demandant de garder leur amitié.
Philippe et Laurent nen revenaient pas. Le meilleur dentre eux ! Si doué ! À deux doigts du diplôme…
Ils interrogèrent Claire, qui resta muette. Décidés, ils partirent un week-end frapper à la porte de la famille dAntoine. Sa mère, toujours si chaleureuse, leur dit rayonnante quil était entré au séminaire.
Ils repartirent, chargés de conserves maison, tout aussi perplexes.
Comment il a pu faire ça ? semporta Laurent, frappant la portière.
Regarde, toi-même tu parles mon Dieu à longueur de journée. Dieu a juste rappelé Antoine à Lui, soupira Philippe.
***
Tu parles daller allumer un cierge ? Antoine, je pars voir un ami, jai posé mes vacances.
Cétait dans la salle de garde avec le professeur Allard. Le départ pour Lyon approchait, billet de train en poche. Il avait renoncé à conduire les vertiges devenaient trop fréquents et il espérait vraiment être opéré.
Voir qui ?
Un ami détudes, perdu de vue depuis vingt ans. Il est prêtre maintenant, curé en Bourgogne. Jy vais demain.
Cest risqué.
Peut-être, mais jy vais.
Le village, réputé pour son abbaye, était modeste, débordant déglises. Philippe se dirigea vers le prieuré de Cluny. Étrangement, il neut aucun malaise pendant le trajet. Y aurait-il quelque chose, vraiment, sur la route de sa foi ?
À larrivée, des murs blancs, des clochers dorés au soleil. Tout fleure la paix : parterres soignés, une allée, le chant des oiseaux.
La messe était en cours. Le père Antoine, occupé. Philippe attendit, puis se promena dans le petit cimetière du monastère, descendit jusquà la rivière. Non loin, un puits entouré de femmes puisant de leau.
Vous ne voulez pas deau bénite ? lui lança une villageoise.
Pourquoi ?
Ça vous regarde. Mais ici, on va trois fois remplir la bouteille. Pour la grâce, paraît-il.
Philippe hésita, puis descendit, gravit le talus, fit lexercice trois fois. Il but leau fraîche, douce, intense. Un sentiment de joie insoupçonné, oublié.
Quand il revint vers l’église, la foule attendait le curé. Un homme massif, barbe blanche, voix chaude et rassurante. Philippe le reconnut soudain dans ses yeux clairs derrière de petites lunettes : cétait bien Antoine.
Bonjour, mon père
Une paroissienne sindigna :
On dit Bénissez-moi, mon père
Mais Antoine souriait déjà.
Philippe ! Quelle joie immense !
Ils sétreignirent. Les fidèles sécartèrent. Antoine lui proposa de venir chez lui, rejoindre Claire. Cinq enfants chez eux, laîné à la fac, le dernier à lécole primaire.
Devant le jardin fleuri, dans une maison moderne, Claire laccueillit en amie. Dès la porte passée, senteur de fleurs, icône de la Vierge, lampes devant les images pieuses.
On parlait de tout, on racontait les années passées, les enfants. Philippe éprouvait la bienveillance du foyer.
À la soirée, il avoua ce qui le rongeait.
***
Alors, tu men veux pour ça ?
Seul Dieu juge. Chacun fait avec sa vérité et sa conscience. Mais dis-moi, Phil : quest-ce qui tamène vraiment ici ? Je vois bien
Une tumeur. Maligne.
Antoine soupira.
Cest grave. Demain, tu assisteras à loffice. Tu te reposeras, puis tu te confessera, communieras. Ensuite on verra…
Tu menterres déjà !
Mais non. Personne ne peut taider, sinon toi-même. Le prêtre indique le chemin, cest toi qui marches.
Cette nuit-là, la confession que Philippe ruminait depuis des années prit un autre sens. Il sentit quil allait enfin se libérer.
Le lendemain, léglise était presque vide. Antoine, en étole, appela son ami à confier ses fardeaux.
Le Christ entend ta confession ; moi, je ne fais que témoigner. Parle, Philippe.
Philippe raconta tout : la jalousie envers Laurent, adoré des collègues ; son geste mesquin envers une infirmière ; ses infidélités ; la trahison amoureuse qui mit fin à une amitié, quand il avait séduit la fiancée de Laurent Les erreurs en salle dopération, même si elles lavaient marqué au fer rouge. Un flot de regrets, cette angoisse de navoir pas assez aimé, pas assez vécu.
Tu peux me donner labsolution, Antoine ?
Ce nest pas moi, cest Dieu. Lessentiel, cest ton repentir.
Les larmes jaillirent. Philippe tomba à genoux, serrant le pupitre de toutes ses forces.
Dis-lui que je veux vivre, Antoine, dis-lui. Que jaime Marianne, que je veux voir grandir mes enfants. Je ne veux rien dautre, juste être un médecin, même dans un petit hôpital de province. Dis-lui
Que le Seigneur taccorde sa grâce et son pardon, pria le prêtre.
Quand Philippe leva les yeux, il croisa ceux dAntoine, plus profonds que la mer.
Il faut que tu retrouves Laurent, glissa Antoine. Que tu lui demandes pardon.
Laurent Mais il est à Bordeaux, chef de service. Je pars à Lyon après-demain
Va à Bordeaux dabord. Vous devez vous revoir. Et cette infirmière, va la retrouver aussi.
Oui, je le ferai Prie pour moi, Antoine. Jai encore tant à donner. Surtout, quon trouve une place pour moi à la clinique à Lyon, sinon Il sourit, un peu jaune. Sinon, ce sera Bordeaux !
La veille du départ, Philippe sobligea à gravir au moins quinze fois la colline menant au puits, buvant à chaque fois. Les fidèles le regardaient, se signaient, priaient pour lui.
Que Dieu vienne à son secours.