« Je vais en faire un vrai homme ! » — Mon petit-fils ne sera pas gaucher ! s’exclama Madame Dubois…

Mon petit-fils ne sera pas gaucher, sécria Gisèle Dubois, indignée.

Julien se tourna vers sa belle-mère, le regard assombri par lagacement.

Quest-ce que ça a de mal, au fond ? Léo est né comme ça. Cest sa particularité.

Particularité ! fit Gisèle en ricanant. Ce nest pas une particularité, cest une défaillance ! On ne fait pas ça ici. Depuis la nuit des temps, cest la main droite qui compte. La gauche, cest du mauvais œil !

Julien faillit éclater de rire : nous étions en plein XXIème siècle et sa belle-mère tenait encore des propos dignes dun village du Moyen Âge.

Madame Dubois, la science a déjà prouvé que…

Ta science, je men fiche ! coupa-t-elle, les bras croisés. Jai rééduqué mon propre fils et il est devenu quelquun de normal. Rééduquez Léo avant quil ne soit trop tard. Vous me remercierez plus tard.

Elle tourna les talons et quitta la cuisine, laissant Julien seul face à sa tasse de café tiède et avec un goût amer dans la gorge.

Au départ, Julien ny accorda pas trop dimportance. Après tout, chaque génération traîne ses préjugés, pas vrai ? Il regardait Gisèle intervenir gentiment à table, corrigeant Léo, transférant la petite cuillère de la main gauche à la droite. Ce nétait pas grave, pensait-il. Les enfants sont malléables, les excentricités dune grand-mère ne peuvent pas vraiment faire de mal.

Léo était gaucher depuis la naissance. Julien se rappelait que son fils, à dix-huit mois, attrapait systématiquement ses jouets de la main gauche. Plus tard, quand il se mit à dessiner, cétait gauchement, maladroitement, mais toujours avec la main gauche. Cétait tout ce quil y avait de plus naturel, tout ce quil y avait de plus lui. Un simple trait de caractère, comme la couleur de ses yeux ou le grain de beauté sur sa joue.

Pour Gisèle, cétait bien différent. La gaucherie, dans son univers, était une anomalie de la nature quil fallait impérativement corriger. Chaque fois que Léo attrapait son crayon de la main gauche, la grand-mère serrait les lèvres comme sil commettait une indécence.

De la main droite, Léo. Prends-le à droite.

Encore ! Chez nous, il ny a jamais eu de gaucher, il ny en aura pas.

Jai rééduqué mon fils Stéphane et je te rééduquerai toi aussi.

Julien entendit un jour Gisèle raconter à son épouse, Marine, toute fière, comment, alors que Stéphane était « déviant lui aussi », elle lavait remis dans le droit chemin. Elle lui attachait la main, surveillait chacun de ses gestes, le punissait sil résistait. Elle en tirait une telle fierté, une telle assurance que Julien eut froid dans le dos.

Julien remarqua les changements chez son fils sans sen rendre compte au début. Dabord, ce furent des détails : Léo hésitait avant de saisir quelque chose sur la table. Sa main restait suspendue dans lair, attendant une permission invisible. Il se mettait à jeter des regards furtifs vers sa grand-mère pour vérifier si elle le surveillait.

Papa, je dois prendre de quelle main ?

La question tomba un soir au dîner, les yeux de Léo fixés, inquiets, sur sa fourchette.

Celle où tu es le plus à laise, mon grand.

Mais mamie dit que…

Nécoute pas mamie. Fais comme tu veux.

Mais il ne sagissait plus de ce quil voulait. Léo se trompait, faisait tomber des objets, sarrêtait dans ses gestes. Le petit garçon, autrefois si spontané, devint précautionneux, craintif. Dans son propre corps, il ne se retrouvait plus.

Marine observait tout. Julien remarquait la tension dans son visage quand Gisèle repositionnait la cuillère dans la main de Léo, ou quand elle se lançait dans un de ses monologues sur « léducation convenable ». Élevée sous la férule de sa mère, Marine avait appris à ne pas discuter. Mieux valait attendre que la tempête passe.

Julien tenta daborder le sujet.

Marine, cest invivable pour lui, tu vois bien

Maman pense bien faire.

Ce nest pas la question. Tu vois ce quil devient ?

Marine haussait simplement les épaules, séchappait de la discussion. Des années de soumission avaient eu raison de son instinct de mère.

Les jours passaient et la situation empirait. Gisèle y prit goût. Elle ne corrigeait plus simplement son petit-fils : elle commentait, elle jugeait. Louait son habileté quand il utilisait par hasard la main droite, soupirait dramatiquement quand il revenait à la gauche.

Tu vois, Léo, tu y arrives ! Il suffit de faire des efforts. Jai fait un homme de ton oncle, je ferai de même avec toi.

Julien choisit une fois pour toutes daffronter sa belle-mère, un samedi matin alors quelle saffairait devant sa traditionnelle soupe à loignon. Gisèle éminçait les oignons dun geste laser, précis, fruit de trente ans de pratique.

Julien se plaça juste derrière elle.

Vous émincez mal.

Gisèle ne se retourna même pas.

Quest-ce que tu racontes ?

Les oignons, il faut les tailler plus finement, et dans le sens des fibres, pas en travers.

Elle émit un grognement et continua.

Personne ne fait comme ça. Cest faux.

Jai toujours cuisiné comme ça depuis trente ans coupa-t-elle.

Et ça fait trente ans que ce nest pas la bonne méthode. Laissez, je vais vous montrer.

Il avança la main vers le couteau, Gisèle la retira vivement.

Tu deviens fou ?

Non. Jaimerais seulement que vous le fassiez correctement. Regardez, il y a trop deau dans la marmite, le feu est trop fort et vous ajoutez les oignons trop tôt.

Cest comme ça que jai toujours fait !

Argument non valable. Il faut réapprendre. On recommence à zéro.

Gisèle resta figée, le couteau en lair, la bouche entrouverte. Lincompréhension, puis lindignation marquèrent son visage.

Tu me compares à ça ? À un enfant gauche ?

Cest ce que vous dites à Léo tous les jours. Réapprenez ! Ce nest pas la bonne façon. Il faut changer de main.

Ce nest pas pareil !

Pourquoi pas ? Pour moi, cest identique.

Gisèle déposa le couteau. Ses joues rougirent vivement.

Tu oses comparer ma cuisine à ça Jai toujours fait comme ça ! Cest là que je suis à laise !

Et Léo est à laise avec sa main gauche. Mais ça ne vous gêne pas, vous.

Il est encore petit, il peut changer !

Et vous, femme adulte, vous ne changerez jamais, pas vrai ? Alors comment pouvez-vous briser les habitudes de Léo ?

Gisèle serra les lèvres. Ses yeux brillèrent de rage.

Cest mesquin.

Cest le seul langage que vous comprenez.

Quelque chose se fissura dans son expression. Pour la première fois, la certitude implacable de Gisèle semblait vaciller. Elle parut soudain plus vieille, plus petite, vulnérable.

Mais je fais ça par amour… souffla-t-elle sans finir sa phrase.

Je sais. Mais il faut arrêter de laimer comme ça. Sinon, vous ne reverrez plus jamais votre petit-fils.

La soupe débordait sur la cuisinière. Personne ne bougea.

Le soir, Gisèle senferma dans sa chambre. Marine rejoignit Julien sur le canapé et se tassât contre lui, silencieuse.

Dans mon enfance, personne ne ma jamais défendue, souffla-t-elle. Ma mère savait toujours mieux. Jencaissais, cest tout.

Julien passa un bras autour delle.

Chez nous, ta mère nimposera plus jamais sa vision des choses. Jamais.

Marine hocha la tête, serrant la main de son mari.

Dans la chambre denfant, on percevait le doux grattement dun crayon sur le papier. Léo dessinait de la main gauche. Plus personne ne lui dirait que ce nétait pas bien.

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