Je suis venu rapporter des affaires de mon ex-petite amie… Et c’est sa mère, à peine vêtue, qui m’a ouvert la porte

Je suis venu pour rendre quelques affaires appartenant à mon ex-petite amie et sa mère ma ouvert la porte, à peine couverte.

Je nétais pas censé rester. Je nétais pas censé dire un mot. Jétais juste un gars avec un carton dans les bras, prêt à déposer tout ça et repartir. Mais la vie se fiche bien de vos plans. Je mappelle Julien Delacroix. Jai 31 ans. Je travaille dans la gestion de chantiers de construction. Il y a trois semaines, jai mis fin à mon histoire avec Clémence Dubois.

Ce nétait pas dramatique. Pas de cris, pas de larmes. Plutôt comme un pneu qui se dégonfle lentement. Ça perd sa forme tellement doucement quon ne saperçoit pas tout de suite que tout est à plat. On était ensemble depuis quatre mois. Ça paraît court, mais quatre mois, quand deux personnes ne vont pas ensemble, ça peut sembler une éternité. Il ne restait que ce carton de ses affaires, coincé dans un coin de mon studio, chaque matin un rappel quil fallait que je men débarrasse.

Jai envoyé trois messages à Clémence en deux semaines pour quelle passe le récupérer. Elle disait toujours quelle viendrait. Elle nest jamais venue. Alors, ce jeudi soir après le boulot, encore dans mes chaussures de sécurité et mon tee-shirt gris couvert de poussière, jai mis la boîte dans le coffre de ma Renault et jai roulé quarante minutes direction Maisons-Laffitte, chez sa mère. Clémence était retournée vivre là-bas, son bail ayant pris fin brutalement. Elle mavait parlé de la grande maison tranquille avec jardin, dans un quartier à louest de Paris.

Jimaginais une femme dune cinquantaine dannées, lunettes sur le bout du nez, préparant un gratin sur la gazinière. Jai frappé une fois à la porte. Jai entendu ses pas, calmes. Puis la porte sest ouverte, et jai tout simplement oublié ce que jétais venu faire. Laurence Dubois était là, debout dans lembrasure, vêtue dun peignoir de soie court, rien dautre. Ses cheveux roux cascadant librement sur ses épaules, encore humides, sans doute sortie de la douche deux minutes avant.

Elle na montré aucun embarras, aucune gêne. Elle ma simplement regardé de ses yeux noisette paisibles. « Tu dois être Julien. » Jai répondu oui, je crois. Pas sûr que ma bouche ait suivi. Elle a souri, a ouvert la porte un peu plus, et ma dit que Clémence était partie faire des courses et quelle ne rentrerait pas avant une heure. Elle ma proposé dentrer pour lattendre.

Jai jeté un œil à la boîte, puis à elle. La raison aurait voulu que je laisse ça sur le paillasson et que je file. À la place, je suis entré. Elle a refermé derrière moi et a disparu dans le couloir, parfaitement à laise, comme si inviter un quasi inconnu en peignoir était un jeudi comme un autre. Je suis resté un moment dans lentrée à regarder autour. La maison dégageait une chaleur, pas seulement au sens de la température, mais une vraie chaleur humaine.

Des plantes sur le rebord des fenêtres. Un puzzle à moitié fait sur la table basse. Une bibliothèque bombée de poches, certains empilés à lhorizontale par manque de place. Quand Laurence est revenue, elle portait un jean, une chemise blanche en lin, les manches relevées. Ses cheveux toujours un peu humides, repoussés derrière ses oreilles.

Elle dégageait cette aisance, cette confiance tranquille qui rétrécit la pièce dune manière agréable. Elle tenait deux verres de thé glacé, men a tendu un sans demander, a indiqué la table de la cuisine dun signe de tête : « Viens tasseoir. » Ce nétait pas de limpolitesse, juste un ton franc. Je me suis assis. Elle a demandé depuis combien de temps jétais avec Clémence. Quatre mois, jai répondu. Elle a hoché la tête, comme si ce chiffre confirmait quelque chose quelle soupçonnait déjà.

Jai demandé ce que Clémence lui avait dit de moi. Laurence a contemplé son verre. « Assez pour savoir que cétait réciproque et que tu nes pas un mauvais garçon. » Elle a croisé enfin mon regard. « Le reste, je le découvre. » Je nai pas su quoi en faire, alors jai changé de sujet et reparlé du puzzle. Mille pièces, le plan des parcs nationaux français ; elle perdait tout le temps des pièces derrière les coussins du canapé.

Jai dit que jétais doué avec les puzzles. Sourcil levé, elle : « Je doute. » Pourquoi ça ? Elle : « Les hommes réellement doués ne sen vantent pas aussi vite. Ils attendent quon leur propose. » Jai ri. Vraiment ri, dun rire irrépressible. Elle aussi a souri dans son verre. On a bavardé quarante-cinq minutes à cette table. Jai appris quelle avait cinquante-trois ans, divorcée après vingt ans de mariage dont elle parlait comme dun chapitre important mais terminé, sans aigreur ni ostentation. Elle avait gardé la maison, lancé une petite entreprise de conseil en aménagement paysager lan dernier. Elle aimait les vieux vinyles de jazz, les mauvais films daction et avait des opinions bien arrêtées sur la vraie recette du pain perdu.

Je lui ai parlé boulot, de mon enfance à Meaux, de comment jétais tombé dans le bâtiment à dix-sept ans, par accident presque, et que ça ne me déplaisait pas tant que ça finalement. Elle écoutait, vraiment, pas poliment ; elle posait des questions de relance, revenait sur ce que javais évoqué cinq minutes avant. Clémence appelait à la quarante-septième minute, annonçant quelle serait encore partie plus dune heure, la supérette bondée.

Laurence a croisé mon regard au-dessus de la table : « Je peux réchauffer un plat si tu as faim. » Je me suis excusé de déranger. Elle a ouvert le frigo : « Tu bois mon thé glacé à ma table de cuisine, ce nest plus un dérangement, Julien. » Alors je suis resté dîner. Poulet et riz, simple et bon, à cette même petite table pendant que la lumière de la cuisine sadoucissait et que le quartier sapaisait dehors.

À un moment, je nai plus pensé à Clémence, ni à la boîte, ni au trajet retour. Jétais simplement là, dans cette cuisine avec cette femme que je venais juste de rencontrer et, pour une fois, je me sentais bien. Quand Clémence a finalement garé sa voiture, phares balayant la fenêtre, on était en pleine discussion sur la conduite à Paris versus lautoroute. Laurence avait répondu, sans hésiter, que lautoroute était moins stressante : « Là au moins, tout le monde va dans le même sens. »

Pensée qui me poursuivait encore quand jai entendu la clé dans la porte dentrée. Clémence est entrée, a vu la boîte dans le hall, puis sa mère et moi à la table de la cuisine, et sest figée. Elle a regardé sa mère, puis moi, puis les assiettes vides dans légouttoir. « Vous avez dîné tous les deux ? » Laurence, très posément, a répondu oui et demandé si elle avait faim. Clémence a posé ses sacs lentement, comme pour soffrir du temps.

Elle ma alors demandé, « Julien, tu es là depuis longtemps ? » Jai regardé ma montre deux heures et onze minutes mais jai dit : « Un petit moment. » Elle ma fixé, puis sa mère. Un échange muet entre elles, un de ces messages silencieux qui nappartiennent quà celles ayant partagé toute une vie. Finalement elle a emporté ses courses à la cuisine sans rien ajouter. Je me suis levé, ai remercié Laurence pour le repas. Elle ma accompagné jusquà la porte, bras croisés, appuyée sur le chambranle, disant que ce nétait rien. Jai franchi le seuil. La nuit était fraîche et paisible. Léclairage du perron a vacillé deux fois quand je me suis engagé vers les marches.

Jai remarqué une gaine de fil desserrée au niveau du luminaire. Jai gardé ça en tête sans rien dire et jai continué. Avant datteindre la voiture, je me suis retourné. Elle était toujours sur le pas de la porte, à peine visible, observant sans vraiment laisser voir quelle observait. « Fais attention sur la route, Julien », a-t-elle dit. Jai acquiescé. Sur le trajet retour, je nai pensé quà cette femme quen principe je navais aucune raison davoir en tête. Et le pire, ou le plus honnête, cest que je navais aucune envie de cesser dy penser.

Je me suis convaincu de ne pas revenir. Pas parce que quelque chose dinapproprié était arrivé ce nétait pas le cas. On avait mangé du poulet, parlé de circulation, puis jétais rentré, couché, comme tous les soirs. Mais il y avait dans cette cuisine, dans la façon quavait Laurence de sadosser au plan de travail pour me tendre un verre sans demander, dans son écoute, quelque chose dimpossible à chasser au matin suivant. Allongé sur mon lit, je repensais à ce quelle avait dit.

« Sur lautoroute, tout le monde va dans le même sens. » Une phrase petite en apparence, mais qui simmisçait dans la tête comme le font celles qui sont parfaitement justes. Jai repris le boulot, concentré sur les plans dun chantier commercial à Montreuil, géré deux appels dartisans, mangé mon sandwich au bureau Je nai pas pensé à Laurence. Enfin, pas plus de quatre fois dans la journée et à chaque fois, je me reprenais, sérieux, cherchant à garder le contrôle.

Samedi matin, je passais à la quincaillerie chercher du matériel pour refaire le balcon dun ami. En longeant le rayon luminaires, jai repensé à cette lumière du perron chez Laurence, à la gaine du fil prête à lâcher, rien de grave, sauf un soir dorage Un vrai souci de sécurité. Je me suis dit que cétait la bonne excuse je lai même formulé tout haut, assez fort pour quune dame à côté de moi se retourne et séloigne. Jai acheté ce quil fallait pour le balcon et ce quil fallait pour réparer une lampe de perron. Pas dappel préalable.

Jarrivai chez Laurence vers dix heures, mallette à outils et deux cafés achetés sur la place du village. Oui, deux cafés ; ça ne servait plus à rien de jouer la comédie. Elle ouvrit la porte en jean tâché de peinture, vieille chemise de bûcheron deux tailles trop grande, manches retroussées au-dessus des coudes. Tache de bleu clair sur lavant-bras, une autre près de la mâchoire. Ses cheveux roux tombant encore, elle tenait un pinceau imbibé. Elle dévisagea mes affaires puis moi.

« La gaine du fil de la lumière du perron.» Moi : « Je lai vue en partant jeudi, ça va devenir dangereux avec la pluie. » Elle me jaugea du regard puis, sans plus dexplication, me laissa entrer. Elle refaisait la peinture de la chambre damis, tous les meubles sortis, bâches par terre, pinceau précis pour les finitions. Je me suis arrêté au seuil, elle a ouvert la porte plus grand pour me montrer. Les murs déjà bleus clairs, deux couches impeccables.

Elle ma expliqué quelle repoussait depuis un an et que ce weekend, cétait le moment ou jamais. Jai demandé pourquoi précisément ce weekend. Elle a haussé les épaules : « Parfois, on se lasse de regarder ce quil faut finir, alors on le fait. » Jai réparé la lampe du perron en vingt minutes. Elle ma rejoint dehors avec mon café, assise sur la première marche, sans combler le silence. Elle ne faisait rien pour meubler, juste là, dans lair frais du matin.

Je me suis surpris à traîner exprès. De retour pour me laver les mains, je lai trouvée retournée à ses pinceaux. Essuyant les miennes sur un torchon, je me suis appuyé contre le mur du couloir, ai lancé : « Tu veux que je taide ? » Elle : « Jen ai pas besoin. » Moi : « Je me doutais. » Sans lever la tête : « Il reste un mur pour la deuxième couche si tu ne veux pas te contenter de regarder. » Jai saisi le rouleau de secours, me suis mis au travail.

On a peint, bercés par la même facilité dêtre là, ensemble, comme au dîner deux jours avant. Elle se déplaçait sans jamais me gêner, jen faisais autant. Cette aisance à deux, on aurait dit quil fallait des années pour la trouver, et pourtant, là, cétait simple. À un moment, elle ma demandé : « Mais, vraiment, comment ça va ? » pas le superficiel « ça va », non, la vraie question.

Jai continué le rouleau le long du mur, tenté damener la version facile, puis je lui ai livré la vraie. Que depuis un an, je donnais limpression davancer sans aller nulle part, que ma vie semblait bien vue de lextérieur, mais quau fond, quelque chose sétait tu. Que la rupture avec Clémence navait pas blessé comme ça aurait dû, et que cétait ça qui me dérangeait le plus, de ne pas lavoir pleinement vécue. Laurence sest tue un moment. Puis, sans me regarder : « Tu sais ce que cest, ça ? »

Elle ma dit : « Cest quand tu fais ce quil faut faire si longtemps que tu ne sais même plus si ça te fait encore ressentir quoi que ce soit. » Jai arrêté de peindre, pris le temps de menfoncer cette vérité-là, profonde, douloureuse mais exacte. Jai demandé doù elle le savait. Elle ma regardé. Aucune pose, aucun effort pour sembler sage ou impressionner. « Parce que jai vécu là-dedans douze ans, et il ma fallu trois autres pour trouver le mot. » On a fini la peinture avant midi. Laurence a lavé les pinceaux à lévier du sous-sol, jai rangé les bâches, remis les meubles en place.

Une fois fini, elle sest plantée dans lembrasure, a contemplé la pièce vraiment regardé, comme pour comparer à avant. « Mieux », a-t-elle dit tout bas, sans sadresser à moi. Je me suis rangé à ses côtés, regardé aussi : « Beaucoup mieux. » Elle a proposé de préparer à manger. Jétais libre de rester ou de partir. Jamais invitation na été aussi peu pesante, et pourtant, jamais je ne lai ressentie aussi fort. Je lai suivie à la cuisine. Elle sortait les ingrédients quand son portable a vibré sur le plan de travail. Elle la regardé, puis la posture a changé. Elle la posé face contre la table.

Repas simple : soupe de tomate en boîte, tartine de pain recouverte de Comté fondu. On a abordé son entreprise, ses clients compliqués, comment elle sétait lancée, avant tout pour se prouver quelle pouvait créer sous ses propres conditions. Je lui ai confié que ça semblait bien tourner. Elle a admis que certains jours oui, dautres moins, que la sensation dimprovisation ne la quittait pas toujours. Jai dit que moi aussi. Elle a souri, un vrai sourire, étonné même dêtre comprise à cet instant précis. Son portable a encore clignoté, elle la retourné pour éteindre lécran. Elle a baissé les yeux vers son bol.

Puis, les mots comme en équilibre : « Jai encore quelques zones dombre dans ma vie à arranger. Je veux que tu le saches avant que quoi que ce soit.» Je me suis arrêté, lai regardée. Elle fixait son assiette, la mâchoire légèrement tendue. Jai dit, « Je ne suis pas pressé. » Elle a plongé dans mes yeux, comme pour vérifier, puis a hoché la tête. Je suis reparti une heure plus tard, le bras couvert de peinture et limpression davoir entamé quelque chose de bien plus grand quune réparation de lampe.

Cest elle qui ma rappelé. Inattendu. Mardi soir, dix-neuf heures, bloqué en voiture au McDo, jattendais mon burger du soir, téléphone posé sur le siège, persuadé quil sagirait de mon chef ou Greg. Jai vu safficher « Laurence Dubois ». Deux secondes de surprise, puis jai décroché. Pas de bonjour. Un blanc, puis : « Le portail du jardin est bloqué, jai un rendez-vous client demain à neuf heures et il me faut absolument accéder à la pelouse ce soir. Jai tout essayé. Rien à faire. »

Je lui ai suggéré de soulever en poussant, demandé si le bois avait gonflé avec la pluie. Silence. « Jy avais pas pensé » Je lui ai proposé de passer voir. Elle ne voulait pas déranger. « Pas de souci, un portail, cest quinze minutes à débloquer, et là, ça fait déjà dix minutes que je poireaute à larrêt du drive. » Elle a ri doucement, « Très bien.» Jai débarqué sur les vingt heures, le ciel hésitant entre bleu foncé et nuit. Laurence mattendait dans le jardin, veste fine et bottes, entourée de pots de fleurs alignés le long de la clôture.

Le portail massif, bien de chez nous, coin inférieur gonflé par la pluie récente ; je lai vu tout de suite. Jai expliqué que le cadre, en pin, coinçait le bois gonflé, quavec un rabot, jarrangerais ça. Elle ne savait même pas que les gens fabriquaient encore avec ça. Moi : « Ça marche mieux quon croit. » Jai été chercher le rabot, bossé vingt minutes en la voyant déplacer ses pots avec une précision de paysagiste. Elle les alignait, les reculait, en cherchait lharmonie parfaite, sûre delle sans se presser.

Le portail sest libéré vers 20h30. Laurence a testé, re-testé. « Plus rapide que prévu », a-t-elle soufflé. « Cest la pluie qui a tout fait, jai juste négocié avec le bois. » Elle a souri, revenue à ses pots. Je lai aidée à déplacer un bac énorme près de labri. Je lai mis où elle voulait, elle la décalé de dix centimètres. « Jétais presque juste. » Elle : « Presque, ça compte quaux boules et aux grenades.»

On est restés là, à regarder son agencement cétait vraiment beau, intelligent, proprement pensé. Je lui ai dit. Elle na pas minimisé. « Merci. » Jaurais pu partir là, mais elle ma proposé un verre deau sur la terrasse, et il ny avait rien de plus important que ça. On sest installés sur deux chaises en bois bas, face au jardin doucement éclairé depuis la cuisine. Elle a remarqué que je répondais souvent « ça va » ; elle trouvait que jutilisais ce mot comme une porte que je fermais à clé. Je suis resté silencieux, puis jai demandé ce quelle aimerait entendre.

Elle sest tournée complètement vers moi : « Ce qui est vrai, cest tout. » Jai réfléchi un instant. Les grillons stridulaient, un chien aboyait, et moi jai dit : « Je ne vais pas bien, pas depuis un moment. Mais ici, ça va mieux. » Cétait vrai.

Laurence a soufflé daccord, tout bas. Deux petits mots qui pesaient bien plus lourd, et on la tous les deux senti. Et là, surprise. Des phares ont balayé la clôture. Voiture à larrêt, la femme sest redressée, crispation à peine perceptible comme samedi quand son portable sonnait. Jai observé en silence. Le portail latéral sest ouvert. Un homme dune cinquantaine passée, épaules larges, chemise à col comme sil sortait de chez notaire, a déboulé. Il a vu Laurence, puis moi ; son visage a pris la rigidité de ceux à qui on ne plaît pas.

Laurence sest levée, voix posée : « Robert, tu devais appeler. » Lui a jeté un œil aux plantes, puis à moi. « Je passais dans le coin, je me suis dit que » Son ton coulait, mais pas son regard. « Cest qui, lui ? » Laurence : « Un ami qui a réparé le portail. » Robert a inspecté la réparation, ma serré la main la poignée ferme du gars qui veut marquer le territoire. Jai rendu la fermeté, sans défi.

Robert sest tourné vers Laurence pour évoquer un compte joint lié au divorce, dont son avocat avait parlé dans la journée. Voix polie, maîtrisée, mais le contrôle, cétait sa seule arme. Laurence a précisé que la prochaine fois, il faudrait prévenir. Lui : « Jessaierai. » Il est parti dix minutes plus tard. Sa voiture a reculé dans le silence du soir versaillais.

Laurence est retournée à sa chaise, sest tue longtemps, puis a soufflé, soulagée : « Cétait mon ex-mari. » Moi : « Jai compris. » Elle : « Il fait ça, débarque pour me rappeler quil peut encore. » Elle marque une pause. « Avant, ça marchait. » Je demande : « Maintenant ? » Elle : « Beaucoup moins. » Jacquiesce, reprends ma place. Je ninsiste pas. On est restés dans ce jardin qui sentait la terre et la pluie fraîche. Après un temps, elle a murmuré : « Tu nétais pas obligé de rester. » Jai répondu : « Je sais. » Elle a hoché la tête. On a attendu encore, la nuit sest installée autour de nous, paisible, patiente.

Quand jai fini par me lever, elle ma raccompagné à la porte, appuyée comme le premier soir, sauf quil y avait moins de distance dans le regard, quelque chose de résolu. « Il sera une complication », a-t-elle dit. Moi : « Je sais gérer le compliqué. » Elle ma regardé longuement. Puis : « Reviens samedi. Je ferai un vrai dîner cette fois. » Jai accepté, je suis parti sans me retourner. Inutile : je savais déjà quelle était encore sur le seuil.

Samedi, dix-huit heures pile, bouteille de Bordeaux dans la main, la tête lucide, la chemise repassée. Laurence a ouvert en robe verte élégante. Jai perdu quinze secondes à la regarder. Elle a montré la bouteille : « Tu tes mis sur ton trente-et-un. » Moi : « Cest juste une chemise. » Sourire complice : « Elle te va bien. » Elle ma laissé entrer. Odeur chaleureuse de poulet rôti, herbes et ail dans tout lappartement. Table dressée, serviettes en tissu, bougie. Un vinyle jazz en fond.

Je me suis arrêté dans lencadrement, tout absorbé. Elle ma tendu un verre, prévenu quil restait vingt minutes au dîner, si je pouvais patienter. Jai dit que jen avais bien assez lhabitude. Elle ma regardé de biais comme pour dire quelle avait remarqué. On a parlé de son rendez-vous de mercredi : deux nouveaux contrats décroché grâce à son agencement. Elle la dit sans en faire trop, juste fière. Je lui ai donné raison de lêtre. Elle a admis quelle apprenait.

Jai demandé des nouvelles de Robert. Elle inspectait le four, sest figée, puis sest retournée : son avocat à lui avait contacté le sien pour régler le compte, et Robert était juste venu se montrer, comme toujours, imposant ses propres règles. Jai demandé sil faisait ça pendant le mariage. Elle a posé une manique sur le comptoir. « Oui, et je le laissais faire, cest ce que jai encore à digérer. » Jai acquiescé. Je nai pas clos le sujet. Juste reçu ses mots.

Le repas : poulet rôti, légumes, pain de campagne de la boulangerie du coin. On a mangé face à face, enfin sincères, sans feintes. Elle a voulu savoir si mon boulot me plaisait ou si je le faisais juste par habitude. Jai reconnu que ça dépendait des jours. Elle : « Ça me suffit comme honnêteté. » À mi-bouteille, son portable a vibré sur la table. Son visage sest durci, le temps dun clignement. Puis, de retour vers moi : « Il peut attendre. » Moi : « Qui ? » Elle : « Robert. Il appelle toujours le soir quand il pense que je nai rien de mieux à faire. » Elle a repris sa fourchette : « Mais ce soir, jai mieux à faire. » Jai senti sa phrase comme une chaleur directe.

Après le dîner, on sest installés sur la terrasse avec le vin. Elle avait ajouté une guirlande simple, lumière chaude qui célébrait le lieu. Je lui ai glissé que cétait réussi ; elle avait posé ça mardi, pour elle, après son rendez-vous juste pour le plaisir. On sest assis côte à côte sur le banc en bois. Pas touche, mais pas loin ; cette distance choisie, volontaire. Elle a parlé de son mariage, cette fois dans les détails, les petites renonciations, les phrases quelle ne disait plus à la fin, les compromis despace.

Quand elle finit, presque surprise davoir tout sorti, elle a murmuré : « On se confie facilement à toi. Cest un peu dangereux. » Je lui ai dit : « Je peux essayer dêtre plus difficile. » Elle a ri franchement cette fois. Puis, encore un silence, mais un de ceux qui précèdent. Elle regardait le jardin, ses plantes. Et tout à coup, sans me regarder : « Je nai pas laissé entrer le désir depuis longtemps. Cétait plus sûr. » Moi : « Et maintenant ? » Elle sest tournée alors, en pleine lumière dorée. « Maintenant, jen ai marre du sûr. »

Jai attrapé sa main, lentement, consciencieusement. Elle la serrée, sans détourner le regard, puis jai approché mes lèvres des siennes. Ce nétait pas un baiser compliqué. Juste certain, honnête, parfaitement à sa place. Elle a répondu. Quand on sest séparés, son épaule effleurait la mienne, souffle long. Elle : « Clémence va avoir des opinions là-dessus. » Moi : « Sûrement. » Elle : « Mon ex-mari aussi. » Moi : « Quil parle. » Silence. « Rien de tout ça ne te fait peur ? » Jai posé mes yeux sur elle, sur celle qui ma ouvert la porte en peignoir, offert un thé glacé, appelé pour un portail coincé.

Sur celle qui avait refait toute seule ses jardins, repeint son chez-elle, bâti une entreprise à la force des bras, été minuscule trop longtemps pour un homme qui nen méritait pas autant. « Pas le moins du monde. » Elle a croisé ses doigts aux miens, posé sa tête sur mon épaule. On est restés longtemps ainsi, à écouter le jazz filer par la fenêtre ouverte, lair tiède de juin autour de nous.

Des mois plus tard, le portail na plus jamais coincé. Je lavais retapé un dimanche, Laurence donnant ses instructions dun fauteuil de jardin, son café à la main et cette autorité tranquille qui magaçait, mais qui me plaisait tant. Clémence a eu, oui, des opinions. Après une longue conversation avec sa mère, elle a fini par reconnaître quelle ne lavait jamais vue aussi sereine. Robert a appelé deux fois. Laurence a laissé son avocat sen charger. Elle, elle sest occupée du reste de sa vie.

Un soir de semaine, des mois après un carton et un peignoir de soie, jétais assis à la table de Laurence alors quelle brûlait un croque-monsieur parce quelle riait trop avec moi. Elle pestait contre la fumée, ouvrait la fenêtre, je prenais la spatule pour finir le repas. Elle sest postée à mes côtés, ma dit que je nétais pas aussi inutile quelle lavait cru. Jai répondu que jétais content quelle ait donné à ma maladresse une chance de se rattraper.

Elle a effleuré mon épaule du sien. « Moi aussi, Julien. » Dehors, la lumière du perron brillait, nette. Plus de vacillement. Plus de fil dénudé. Juste une lumière simple, posée là, qui éclaire, exactement comme il faut. Il y a des choses qui, une fois réparées comme il faut, ne défaillent plus.

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