Je suis tombée enceinte à seize ans, alors que jétais encore au lycée. Dans notre petit village en Bourgogne, cela a déclenché un véritable scandale. Les gens me montraient du doigt; mes parents nosaient plus croiser le regard des voisins, rongés par la honte. Mon père refusait même de me parler.
Tu aurais mieux fait de mourir que de nous couvrir de déshonneur ! Va-ten chez ta grand-mère, je ne peux plus supporter ça.
Je suis partie chez ma grand-mère, dans le village voisin, où elle vivait dans une vieille maison en bout de route. Il faisait froid, tout était austère, mais je me suis accrochée tant bien que mal. Les derniers mois de ma grossesse ont été les plus douloureux: personne pour maider, personne pour me réconforter ou me tendre la main. Quand le travail a commencé, lambulance est arrivée de justesse. Mais jai tenu bon, jai mis au monde mon fils et je lai élevé dans la maison décrépie de ma grand-mère.
Tout le monde murmurait quil me fallait trouver un mari, mais je nen avais aucune envie. Je travaillais dur, je vivais uniquement pour mon fils. Le temps a filé, et quand Étienne est entré à luniversité à Lyon, à mon tour jai choisi de partir travailler à létranger, en Italie.
Javais résisté à lidée de partir plus tôt je ne pouvais pas laisser mon enfant derrière moi. Mais la vie en Italie, comparée à la Bourgogne, ressemblait à un rêve. Je moccupais dune vieille dame qui me traitait avec beaucoup de gentillesse. Je gagnais assez bien ma vie, et parfois la signora me glissait même un billet de 100 ou 200 euros en remerciement. Grâce à ces économies, jai réussi en quelques années à acheter un petit studio pour mon fils et à lui assurer un avenir.
Mais largent a transformé Étienne. Il ne prenait même plus la peine daller voir sa grand-mère. Cela me brisait le cœur, mais malgré tout, je continuais à lui envoyer 500 euros tous les mois, mettant le reste de côté pour acheter enfin mon propre logement un jour. Je ne comptais pas retourner vivre dans la masure de mon enfance.
Les années ont passé. Étienne sest marié. Bien sûr, jai payé le mariage et aidé à acheter tout ce dont ils avaient besoin. Je croyais pouvoir enfin économiser pour moi. Mais en cinq ans, ils ont eu deux enfants, puis, lorsque la situation a commencé à dégénérer en France, ma belle-fille est tombée enceinte dun troisième. Jai continué à les soutenir financièrement. Malgré cela, jai réussi à réunir vingt mille euros pour un appartement, et une amie proposait justement son studio rénové à la vente. Nous étions tombées daccord.
En été, je suis rentrée en France pour signer lacte chez le notaire. Cest là quÉtienne ma assommée dune nouvelle.
Maman, on a vendu lappartement pour acheter une maison! On a fait un premier versement, mais il nous manque encore de largent pour le second. Tu dois nous aider.
Quel argent?
Il nous faut encore dix-huit mille euros.
Tu plaisantes? Cet argent doit me servir à acheter mon appartement.
Mais maman, on ne peut pas vivre à cinq dans un studio Je comptais sur toi.
Pourquoi nas-tu rien mis de côté? Tu ne mas même pas prévenue! Non, je suis désolée, mais je vais acheter ce logement. Je veux bien aider un peu plus tard, mais pas toute la somme.
Tu te fiches vraiment du sort de tes petits-enfants?
Bien sûr que non! Je vous ai envoyé cinq cents euros chaque mois, cest plus que suffisant pour épargner. En quelques années, vous aviez largement de quoi faire.
Tu vas bien en gagner encore pour te payer un logement. À quoi ça te sert maintenant? Tu retournes de toute façon en Italie
Et si un jour jai un problème? Si je dois rentrer précipitamment ou que je tombe malade? Où vais-je aller?
Tu iras vivre au village, chez mamie !
Alors, ramène tes enfants et va-ten là-bas toi aussi!
Jai tenu bon. Je nai pas cédé mes économies. Je nai pas le droit de sacrifier ma propre sécurité. Étienne men a voulu énormément et il ne madresse plus la parole. Jai appris quil avait emprunté de largent à tout le monde. Mais étais-je vraiment tenue de tout lui donner à nouveau? Jusquà quand?