Je suis tombée enceinte à 16 ans alors que j’étais encore lycéenne. Dans notre petit village, cela a provoqué un véritable scandale.

Tu sais, javais seize ans quand je suis tombée enceinte, alors que jétais encore au lycée. Chez nous, dans notre petit village en Bourgogne, ça a fait un vrai scandale. Les gens ne se gênaient pas pour me pointer du doigt dans la rue, et mes parents étaient tellement gênés quils ne savaient plus où se mettre. Mon père ne voulait même plus me regarder : « Jeanne, tu nous fais honte, jaurais préféré que tu ne sois pas née que de subir tout ça ! Pars chez ta grand-mère, je nen peux plus »

Du coup, jai fait mes valises et je suis partie chez Mamie Paulette, dans le village dà côté, à lautre bout du département, dans sa vieille maison toute froide. Franchement, il ny régnait pas vraiment une ambiance chaleureuse, mais je navais pas le choix. Le plus difficile, cétait les derniers mois de grossesse : personne pour maider, personne qui se souciait vraiment Le jour de laccouchement, les pompiers ont failli ne pas arriver à temps, mais au final jy suis arrivée seule, et jai élevé mon fils, Louis, dans cette vieille maison de campagne.

Évidemment, tout le monde me conseillait de trouver un homme, « pour avoir de laide », mais je nen avais aucune envie. Je vivais pour Louis et pour notre quotidien. Quand il a eu lâge daller à luniversité à Lyon, jai pris la décision de partir travailler en Italie, comme beaucoup chez nous.

Avant, impossible de partir, je ne pouvais pas le laisser seul Mais le travail à Turin, franchement, cétait le paradis à côté de la vie au village. Je moccupais dune dame âgée adorable, et elle était vraiment généreuse. Je gagnais bien ma vie et parfois, la signora me glissait un petit bonus de 100 ou 200 euros en plus, juste pour me remercier. Grâce à ça, en quelques années, jai pu offrir à Louis un petit studio, et je lui assurais une vie correcte.

Mais largent, ça change les gens Louis nallait même plus rendre visite à sa grand-mère, et ça me fendait le cœur. Malgré ça, je continuais à lui envoyer 500 euros tous les mois, et jéconomisais le reste pour pouvoir acheter mon propre appartement, parce que retourner dans la vieille maison de Mamie Paulette, cétait plus possible.

Au bout de quelques années, Louis décide de se marier. Bien sûr, jai payé le mariage et je lai aidé à acheter tout ce quil fallait pour démarrer. Je pensais que jallais enfin pouvoir penser à moi Mais, cinq ans plus tard, ils avaient déjà deux enfants, et lorsque la guerre a éclaté, ma belle-fille a découvert quelle était enceinte du troisième. Je les ai donc soutenus continuellement, malgré tout.

Jai quand même réussi à économiser 20 000 euros pour pouvoir acheter mon petit chez-moi. Il se trouve quune copine à moi, Édith, vendait un joli studio déjà rénové, alors jai sauté sur loccasion.

Cet été-là, je suis revenue en France pour signer chez le notaire. Et là, Louis mannonce ça, comme une bombe :
Maman, on a vendu le studio et on a acheté une maison ! On a versé le premier acompte, maintenant il manque le deuxième.
Comment ça, il manque ?
Il nous faut encore 18 000 euros.
Mais ce nest pas possible, Louis ! Je vais acheter mon appartement avec ces économies !
Maman Franchement, tu ne vas pas nous laisser comme ça ? Avec trois enfants dans un studio, cétait plus possible, tu comprends !
Et pourquoi tu nas pas mis de côté ? Tu ne pouvais même pas me prévenir avant, non ? Non, là cest trop, débrouille-toi, jai déjà tout prévu. Je pourrai peut-être taider un peu plus tard, mais pas une telle somme tout dun coup

Enfin, Maman Tu ten fiches de tes petits-enfants, cest ça ?
Mais évidemment que non ! Je vous ai envoyé 500 euros chaque mois, tu aurais pu les garder. Depuis tout ce temps, tu aurais pu déjà tout économiser.
Tu te referas un toit en quelques années à Turin, à quoi bon acheter un appart maintenant ? Tu vas bien retourner en Italie de toute façon.
Et si jamais il se passe quelque chose, si je tombe malade, je vais dormir où ?
Chez Mamie Paulette, bien sûr !
Eh bien, vas-y toi avec tes enfants vivre à la campagne, alors !

Jai tenu bon. Jai dit non, je ne pouvais pas prendre le risque de perdre cet appartement après toutes ces années de sacrifice. Louis men a beaucoup voulu, il ne madresse plus la parole. Jai entendu dire quil a emprunté de largent un peu partout. Mais, franchement, est-ce que je suis obligée de tout lui donner, encore et encore ? Il y a des limites?

La nuit, jai souvent repassé notre échange dans ma tête, me demandant si javais failli quelque part. Mais au petit matin, en ouvrant les rideaux de mon studio, baigné de soleil, jai compris que, pour la première fois, javais pensé à moi. Il y avait un silence paisible, juste le chant des hirondelles derrière la fenêtre, et cette odeur familière de café italien sur le feu.

Quelques semaines plus tard, Édith est passée me voir avec un petit bouquet de pivoines. On a bu un verre de vin sur le balcon, et elle ma confié : « Tu sais, on a beau donner tout ce quon a, les enfants, ils doivent aussi apprendre à grandir. »

Ce soir-là, jai appelé Louis. Je ne voulais ni guerre, ni silence. Sa voix était froide, mais au fond, jy ai perçu une fatigue, un petit regret.
Je voulais juste te dire que la porte est toujours ouverte, tu sais. Mais moi aussi, jai besoin dun chez-moi.

Il na rien répondu longtemps. Il a juste soufflé :
Je comprends, Maman.

Jai raccroché. Sur la table, un vieux carnet de notes attendait. Jy ai écrit une phrase :
« Aimer, cest aussi apprendre à dire non. »

Jai fermé les yeux, en respirant le calme retrouvé. Pour la première fois, je me suis sentie entière. Plus honteuse, plus coupable, mais fière dêtre simplement Jeanne.

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