Je suis tombée enceinte à 16 ans, alors que jétais encore au lycée. Dans notre petit village de Provence, cela a fait leffet dun véritable tremblement de terre. Les gens me montraient du doigt à la boulangerie, et mes parents ne savaient plus où cacher leur honte. Mon père évitait même de croiser mon regard.
Camille, tu maurais moins déshonoré en trépassant ! Va chez ta grand-mère, je ne veux plus voir ça.
Me voilà partie chez mamie Jeanne, dans son hameau à trois kilomètres de là, tout en haut dune colline. Sa vieille maison sentait le moisi et lhiver, mais impossible dy échapper. Le plus dur, cétait les derniers mois de grossesse : pas une âme pour maider, personne ne sinquiétait de mon sort. Quand les contractions sont arrivées, lambulance, toute droit sortie de 1985, est arrivée ric-rac. Jai tenu le choc, et jai élevé mon fils Lucas dans cette vieille baraque, entourée de lavandes et de courants dair.
Tout le monde proclamait quil fallait vite que je me case, mais franchement, je préférais empiler des heures de ménage au village que dempiler des déceptions sentimentales. Jai bossé, jai vécu pour Lucas.
Quand Lucas a grandi et est parti étudier à Aix-en-Provence, je suis enfin partie travailler à létranger, comme beaucoup dautres du village. LItalie, cétait le rêve : la dolce vita en comparaison de la Provence profonde ! Je gardais une vieille signora milanaise, adorable. Elle me glissait parfois 100 ou 200 euros de plus dans la main « pour les vacances, chère Camille ! » Grâce à ces sous, jai pu acheter à mon fils un petit T1 à Marseille. Mais largent a un pouvoir étrange : Lucas a vite changé et a cessé de rendre visite à mamie Jeanne. Ça ma fendu le cœur, mais je continuais à lui envoyer 500 euros chaque mois et à économiser pour un chez-moi ; retourner dans lantre à courants dair, très peu pour moi.
Les années ont passé, Lucas a voulu se marier. Devinez qui a payé le mariage, la robe, le gâteau, les fiançailles, tout ? Oui, cest bibi ! Je pensais quaprès tout ça, je pourrais enfin penser à moi. Tu parles Cinq ans plus tard, ils avaient déjà deux enfants, puis la guerre a éclaté, et ma belle-fille, Élodie, est tombée enceinte dun troisième. Je soutenais toujours financièrement, bien sûr. Malgré tout, jai réussi à économiser 20 000 euros pour macheter un petit appartement. Justement, ma copine Sophie vendait un joli T1 rajeuni et ma proposé un bon prix.
À lété, je débarque pour signer chez le notaire. Et là :
Maman, on a vendu lappart, on a acheté une maison ! On a fait le premier apport, maintenant il te faut nous donner de quoi pour le second.
Quoi ? Quel argent ?
18 000 euros, voyons !
Lucas, non mais tu rêves ! Cet argent, cest pour mon appart à moi.
Maman, on ne peut pas vivre à cinq dans un une-pièce ! Tu comprends, non ? Jespérais sur toi.
Pourquoi tu nas pas mis de côté, toi, avec tout ce que je t’ai envoyé ?! Non, là, cest non. Jai déjà signé avec Sophie, et je tassure, je ne peux pas tout filer.
Mais maman, ça test égal, la vie de tes petits-enfants ?
Bien sûr que non ! Mais tu te rends compte de tout ce que je vous ai envoyé ? Vous auriez pu économiser.
Tu gagneras de quoi en deux ans en Italie ! Pourquoi acheter maintenant ? Tu retourneras bien en Italie de toute façon !
Et si je tombe malade, ou sil marrive un pépin ? Je dormirai où, moi ?
Eh bien, chez mamie Jeanne, au village !
Eh bien vas-y toi, emmène toute ta marmaille chez mamie si ça tenchante !
Jai tenu bon, pas question de sacrifier mon appartement. Lucas la mal pris, depuis il fait grève du dialogue maternel. Jai entendu dire quil a quémandé un peu partout pour trouver largent.
Mais franchement, avais-je vraiment le devoir de tout donner, jusquà la dernière pièce ? Combien de fois doit-on sauver ceux quon aime ?