Je suis retraitée – alors que je vendais mes petits pains au sésame sur mon stand habituel, deux hom…

Je suis retraitée en vendant mes petits pains au coin de la rue, ils ont tenté de marnaquer.

Me voilà, installée comme chaque jour à mon stand de petits pains ronds, à deux pas de la place de la République, à Paris. Deux hommes sapprochent de moi. Ils sont bien habillés : costumes, cravates, porte-documents en cuir. Le genre à qui on voudrait donner du respect, mais leur regard en dit long, et je sens tout de suite le coup fourré.

Bonjour, Madame, me lance lun, le sourire bien trop commercial pour être honnête. Cest bien vous la responsable de ce stand ?

Oui, mon garçon. Je vous prépare un petit pain tout chaud ? Ils viennent de sortir du four.

Non, ce nest pas pour ça quon vient. Votre stand se situe dans une zone à fort potentiel commercial, il faut « régler votre situation administrative ».

Là, jai compris. Mais jai décidé de jouer la naïve.

Oh mon petit, « régler » Moi je peine déjà à régler mon taux de glycémie ! Jai du diabète, lhypertension, et dernièrement on ma annoncé un cholestérol à faire pâlir le médecin ! Et vous, vous en avez du cholestérol ? Parce que moi oui, et attendez que je vous raconte comment mes médicaments me font gonfler comme une montgolfière

Madame, il suffit simplement de signer tente-t-il de minterrompre.

Allons, ne coupez pas la parole à une dame de mon âge. Donc, comme je disais, ces cachets me gonflent de partout. En plus, ma fille la pauvre vient de divorcer. Son mari, un vrai vaurien, exactement comme mon regretté premier époux, paix à son âme, même vivant il na jamais valu mieux

Lautre commence à sagacer et sort des feuilles.

Madame, il est question dune amende de cinq mille euros et

Cinq mille euros ?! Oh mon garçon, jai déjà du mal à payer mon loyer ! Vous avez vu le prix du gaz à Paris ? Et lélectricité ? Mon petit-fils, le plus jeune, qui rêve dêtre vétérinaire, bien quencore au collège, me dit toujours : « Mamie, ne laisse pas le chauffe-eau tourner toute la journée. » Mais à mon âge, sans eau chaude, impossible, jai trop mal aux articulations

Sil vous plaît, écoutez-nous

Non, cest vous qui allez mécouter. Savez-vous ce que cest, vendre des petits pains à soixante-huit ans ? Ma pension ne suffit même pas à payer mes médicaments. Jai de larthrose genoux, mains, cou Parfois la nuit je ne dors pas, tant jai mal. Et je suis là tous les jours, pluie, vent ou soleil. Si je reste chez moi, je ne mange pas. Et vous voudriez que je paye cinq mille euros ? Autant tomber raide ici même, ça vous compliquera la vie !

Ils échangent un regard, commencent à transpirer.

On peut peut-être vous proposer un paiement en plusieurs fois

En plusieurs fois ? Jen ai déjà un avec la banque, la pharmacie, lépicier du coin. Même ma voisine pour une dent. Vous savez combien coûte une couronne, chez un dentiste conventionné ? Trois mille euros rien que ça !

Lun deux range déjà les papiers.

Mais attendez, je nai pas fini. Ma sœur doit faire de la dialyse. Vous savez ce que cest ? Trois fois par semaine, quatre heures reliée à une machine. Une épreuve. Les mutuelles ne remboursent pas tout. On se réunit tous, frères et sœurs, on sarrange. Moi, je donne cent euros par mois de ma vente de petits pains. Et là, vous me parlez dune amende ? Pour quoi ? Mes papiers sont en règle. Jai lautorisation de la mairie, je suis déclarée, je paie mes impôts peu, parce que je gagne peu. Même mon carnet de santé est à jour. Je vous le montre ?

Je sors mon portefeuille rempli de papiers.

Tenez ! Mon autorisation est valide jusquà lan prochain. Signée, tamponnée. Et vous, vous venez de quel service déjà ?

Ils commencent à reculer.

Ah, vous navez pas dit ? Cest curieux. Car, même retraitée, je ne suis pas née de la dernière pluie. Avant de vendre des petits pains, jai passé trente-cinq ans à la mairie, au service des permis et autorisations. Je sais exactement qui peut demander quoi, et jamais un vrai inspecteur ne viendrait en costume bas de gamme réclamer de largent liquide, sans reçu.

Et puis, vous savez quoi ? Il y a une caméra à ce coin de rue, là-haut. Mon gendre est commissaire de police, cest lui qui ma obtenu le droit dinstaller mon stand ici, question de sécurité. Vous voulez que je lappelle ? Il est à deux rues.

Ils prennent presque la fuite.

Non, madame, ce nétait quun malentendu

Prenez donc quelques petits pains pour la route ! je crie derrière eux. Preuve que je ne vous en veux pas !

Ma cliente fidèle se tient les côtes de rire.

Tu les as gardés une demi-heure à técouter, bravo !

Tu sais, la moitié cétait des mensonges. Je nai pas de diabète, ma fille va bien, ma sœur aussi. Mais ces escrocs pensent que vieille et pauvre rime forcément avec idiote.

Et ton gendre policier ?

Ça, cest vrai. Et la caméra aussi. Et surtout, mes papiers. Être pauvre, ce nest pas être bête. Je vends des petits pains parce que les retraites sont dérisoires, pas parce que je ne sais pas compter.

Je prépare les petits pains, avec un peu plus de sucre que dhabitude, et je poursuis ma journée.

Et toi, quen penses-tu ? La pauvreté rend-elle vraiment vulnérable, ou bien lexpérience et la malice valent-elles plus que tous les diplômes ?

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