Je suis partie en voyage en Italie avec un groupe de retraités : je ne mattendais pas à ce quà lombre du Colisée, un homme me fasse à nouveau sentir jeune
Javais réservé ce séjour en Italie avec mon association de retraités de Lyon. Rien dextravagant en perspective : quelques jours à arpenter les sites historiques, deux ou trois selfies à envoyer aux petits-enfants, quelques magnets pour le frigo. Javais surtout besoin de mextraire du train-train quotidien et de ces silences pesants qui devenaient mes seuls compagnons de dîner depuis des années.
Je me disais que Rome, Florence ou Venise ne seraient que des noms sur une liste déjà bien assez fournie de destinations européennes cochées. Mais cest sous les arches du Colisée que tout a basculé. Là, jai rencontré un homme qui ma fait battre le cœur comme il y a bien longtemps que ça ne métait plus arrivé.
Jétais debout, éblouie par la taille et la beauté du Colisée, le guide débitait consciencieusement son speech sur les gladiateurs. Moi ? Jétais ailleurs, mes pensées filaient déjà vers la prochaine pause-café. Cest à ce moment précis que, juste à côté de moi, une voix a lancé gaiement : « Tu crois que les gladiateurs râlaient eux aussi contre la canicule, ou ça cest vraiment une spécialité française ? »
Je me retourne et là je le vois : grand, les tempes argentées, un sourire dans lequel jai reconnu à la fois une proximité immédiate et tout linconnu du monde. Il portait une chemise bien repassée, un vieux chapeau de paille et me regardait comme si, au milieu de cette horde de touristes armés de perches à selfie, nous étions seuls au monde.
Il sappelait François, veuf aussi, à la retraite depuis quelques années. Lui aussi voyageait en solo « Faut pas attendre le bon moment pour voir Rome, il narrive jamais » ma-t-il confié avec un clin dœil. Sa philosophie ma plu ; notre conversation était fluide, légère, pleine de rires, comme si nous reprenions un dialogue commencé dans une autre vie. Sous le Colisée, on sest installés pour prendre un café (expresso, riquiqui mais brûlant, la dolce vita à la sauce napolitaine) et soudain, je me suis aperçue que cela faisait des lustres que personne ne mavait écoutée ainsi.
Les jours qui ont suivi ont eu une autre saveur. On choisissait nos sièges côte à côte dans lautocar, on partageait nos déjeuners penne par-ci, limoncello par-là, le tout sur fond de valse florentine on se perdait parfois dans la foule, mais nos regards se retrouvaient toujours. Il y avait dans ce petit jeu quelque chose denfantin, dinnocent et, je dois bien lavouer, sacrément excitant.
Le soir, alors que le reste du groupe sacharnait sur une belote endiablée ou zappait TF1 international à lhôtel, nous on filait sur le balcon regarder les lumières dorées de Rome. On parlait de tout nos enfants, nos douleurs, ce drôle de truc qui recommençait à taper fort dans la poitrine. Je retrouvais la sensation des vingt ans : je ressortais mon mascara oublié, je riais fort, je croyais même avoir à nouveau des papillons dans le ventre. Certaines copines du groupe me lançaient des petits regards complices, dautres un brin envieux. Moi, je sentais que je récupérais celle que javais perdue sous les habitudes, les soupes instantanées et les séries le soir seule devant la télé.
Mais plus on sapprochait de la fin du périple, plus une question me trottait dans la tête : et maintenant ? François habitait à Nantes, moi à Lyon. Deux vies bien installées, six cents kilomètres et un TGV entre nous. Ce qui nous réunissait nétait-il quune parenthèse enchantée, sur fond de ruines antiques ? Est-ce suffisant pour envisager, pourquoi pas, un après ?
Le dernier jour, nous sommes sortis du groupe pour une échappée en duo dans Rome. Assis sur les marches de la Piazza di Spagna (oui, les fameuses marches où tout le monde instagramme son cornet de gelato), on dégustait des glaces en silence. Finalement, François a soufflé : « Tu sais ça faisait longtemps que je ne métais pas senti aussi vivant. Mais jai peur que tout ça sévapore une fois rentrés. Tu as ta vie, jai la mienne. Peut-être que ce nest quune illusion de vacances »
Je navais rien à répondre. Mi-raison, mi-cœur qui tambourine la tentation de croire en un vrai début, et la peur que tout ne soit quune jolie bulle de savon, qui éclate dès latterrissage à Charles-de-Gaulle.
On sest séparés à laéroport, une accolade un peu trop longue, un regard qui disait à la fois adieu et à bientôt. On a échangé nos numéros de portable, mais aucun de nous na soufflé : « On se revoit en France ? »
Aujourdhui, quand je repense à cette escapade italienne, je ne sais toujours pas si je dois la classer en rêve exquis ou en début de nouveau chapitre. Peut-être que François avait raison, que tout cela nétait que mirage. Ou alors, ne pas tenter daller plus loin serait un cruel manque de courage, non ?
Je me pose encore la question : est-ce quà nos âges la soixantaine passée et tout le tralala on a encore le droit de parier sur une histoire imprévue ? Ou vaut-il mieux laisser cette aventure sous le soleil romain, la transformer en joli souvenir à ressortir au fil des dîners ? Après tout, mon cœur semballe rien que dy penser, pendant que la raison me répète que je perds un peu la boule
Cest peut-être aussi pour cela que je raconte cette histoire : pour demander à dautres est-ce quaprès cinquante, soixante, pourquoi pas soixante-dix ans révolus, on a encore le droit de se lancer dans linconnu ? De vivre, simplement, pour voir où tout cela pourrait bien mener ?