Je suis partie en voyage organisé à Rome avec un groupe de retraités français. Franchement, je nen attendais pas grand-chose quelques jours à arpenter des ruines sous le soleil avec mon appareil photo, des magnets pour les petits-enfants, et, soyons honnêtes, une échappée à la routine et à cette solitude qui sinvitait chez moi de plus en plus souvent.
Je croyais que Rome, Florence, Venise, ça serait juste cocher des cases sur le carnet de la parfaite touriste. Mais, sous lombre du Colisée, il sest passé un drôle de truc : jai rencontré un homme qui ma fait sentir à nouveau comme une gamine pendant la kermesse.
Je me prélassais, admirative, sous les arches grandioses de lamphithéâtre. Le guide nous racontait la vie trépidante des gladiateurs mais, honnêtement, javais décroché. Et là, tout à coup, jentends à côté de moi : « Tu crois que les gladiateurs se plaignaient aussi de la canicule, comme nous aujourdhui ? »
Je me retourne et qui vois-je ? Un grand monsieur, poivre et sel (le poivre dominant), sourire aux lèvres, des yeux pétillants dune malice presque familière. Il portait une chemise légère, un chapeau ridicule de touriste, mais me regardait comme si le Colisée nexistait plus, comme si nous étions seuls sur Terre.
Il sappelait Michel. Veuf depuis quelques années, fraîchement à la retraite et décidément déterminé à ne plus attendre « le bon moment » pour voir Rome. « Les occasions, si on les laisse passer, elles ont tendance à prendre le train pour toujours », ma-t-il confié.
Notre conversation était légère et vive, on aurait cru quon se connaissait depuis le lycée. Accoudés à une terrasse, un espresso bien serré à la main, on échangeait des souvenirs pendant que les autres touristes faisaient défiler leurs perches à selfie. Et moi, je me suis rendu compte que cela faisait bien longtemps quon ne mavait pas écoutée avec une telle attention.
Les jours suivants navaient plus la même saveur. On sasseyait côte à côte dans le car, on partageait nos plats de pâtes, on se perdait dans la foule piaillarde et, ô miracle, on se retrouvait toujours du regard. Cétait innocent, mais bizarrement grisant.
Le soir, alors que le groupe s’enfermait devant la télévision ou jouait à la belote, nous, on squattait le balcon, admirant les lumières de la ville et refaisant le monde. On papotait des enfants, du passé et de cette drôle de sensation de sentir à nouveau le cœur battre trop vite.
Javais la sensation dêtre redevenue une Jeanne de dix-sept ans. Jai ressorti mon vieux rouge à lèvres, jai acheté un foulard coloré, même mon rire sest mis à déborder. Mes copines jubilait certaines avec bienveillance, dautres avec un soupçon de jalousie qui ne disait pas son nom. Moi ? Javais la nette impression de déterrer une partie de moi-même engloutie sous les factures EDF et le pot-au-feu du dimanche.
Mais plus les vacances avançaient, plus une question simposait : et après ? Michel habitait à Bordeaux, moi à Lyon pas vraiment la porte à côté. Lui sa vie, moi la mienne, et entre nous, cette semaine hors du temps. Est-ce que cest suffisant pour oser imaginer une suite ?
Le dernier jour, on a filé en douce pour une balade à deux dans Rome. Installés sur les marches de la Piazza di Spagna, une glace dégoulinant sur les doigts, on a partagé un de ces silences qui pèsent aussi lourd que des confidences. Finalement, il ma lancé : « Tu sais ça faisait une éternité que je ne métais pas senti aussi vivant. Mais jai peur quune fois rentrés, la magie sévapore. Peut-être que tout ça, cest juste une parenthèse, une histoire de vacances ? »
Je nai rien su répondre. Au fond de moi se bagarraient deux voix : celle qui rêvait quil y ait là le début de quelque chose de vrai et celle, apeurée, qui murmurait que tout ça nétait quun battement de cœur passager, voué à retomber dans loubli dès le retour.
À laéroport, nos adieux ont duré un chouïa trop longtemps pour être anodins. On sest échangé nos numéros de portable, mais personne na proposé de se revoir histoire de ne pas briser trop vite le petit sortilège.
Quand je repense à ce voyage, je ne sais pas trop quoi en penser. Cest comme un joli rêve : intense, lumineux, mais fragile. Peut-être que Michel avait raison, que ce nétait quun mirage. Ou que je serais bien bête de ne pas tenter le Diable et voir si la vie na pas encore un ou deux tricks à me montrer.
Alors je me demande : est-ce quon a le droit, passé la cinquantaine, la soixantaine et plus, de sautoriser à ouvrir à nouveau les portes de son cœur ? Faut-il garder ce souvenir soigneusement plié dans un tiroir, comme un vieux billet de cinéma, ou bien risquer le tout pour le tout et voir où mene cette nouvelle émotion ?
Mon cœur tressaille rien quà lidée de lui la raison, elle, ricane et brandit des listes de courses. Mais au fond, nest-ce pas pour ce frisson-là que la vie mérite dêtre vécue ?