Il y a deux ans, dans une brume douce, jai commencé à plier des robes minuscules et des chaussettes rayées dans une valise de cuir. Ma valise et celle de mon enfant. Sous la lumière pâle du matin, jai fixé un siège-auto dans la voiture. Jai fourré un petit radiateur dans le coffre en espérant quil réchaufferait des heures de silence hivernal. Puis jai glissé jusquau Tribunal de Grande Instance, quelque part entre deux clochers, pour ramasser ce bout de papier : lautorisation dêtre tuteur.
Quelques heures plus tard, tout vibrait comme si la ville de Lyon avait changé ses couleurs. Je roulais vers la chambre de mon fils, dans lattente de notre retrouvaille chorégraphique. Toute la semaine, la Nationale 7 déroulait ses 60 kilomètres entre lui et moi, aller sans fin et retour incertains, bercés de pensées comme des feuilles dans le Mistral. Sept jours suspendus, dune lenteur étrange.
À cette époque, il était si minuscule. Jallongeais mon petit Émile sur le ventre, le regard posé sur lui, et javais limpression de le porter encore en moi, comme sil était tissé de la même étoffe. Peut-être quil le sentait aussi. Dans ces minutes figées, la paix nous enveloppait.
En France, ceux qui accueillent un enfant parlent du “Jour de la Cigogne”. Lorsque leur foyer accueille un hôte tant espéré, la lumière semble différente, et le fromage fond mieux sur la table. Les parents sentent que leur vie a pris sens, et lenfant goûte enfin à une tendresse promise par les légendes de famille. Chacun espère quune existence ordinaire, douce comme un dimanche, va enfin commencer.
Pour moi, il a fallu des mois pour reconnaître ma fille comme mienne, lui faire une place dans mes songes. Mais pour mon fils, lamour a jailli plus vite que leau de source dAuvergne. En quelques jours, son rire et son odeur habitaient ma maison. Malgré tout, un mystère restait suspendu comme une suspension de Montgolfière : comment une mère pouvait-elle séloigner ainsi, détourner les yeux de ce garçon-lumière ? Si elle lavait seulement regardé, peut-être que le destin aurait bifurqué. Impossible de ne pas fondre damour pour lui. Peut-être était-il écrit quil me reviendraitmon fil invisible.
Je lappelle mon enfant-miracle. Il rayonne dune grâce particulière. Que son chemin soit parsemé de bonheur, toujours. Mon Émile. Cest un honneur immense, irréel et doux, dêtre ta maman.