Je suis arrivée chez mon mari à l’improviste et j’ai tout de suite compris pourquoi il rentre toujours si tard du travail

Je suis arrivée chez mon mari sans prévenir, et j’ai tout de suite compris pourquoi il rentrait si tard du travail.

Pendant vingt-trois ans, jai été la femme modèle : pot-au-feu mijoté, chemises impeccablement repassées, belle-mère supportée avec patience et sa phrase rituelle « Ah, mais Guillaume, lui, il adorait la soupe de semoule quand il était petit. » Vingt-trois ans, à croire que mon mari rentrait tard pour de vraies raisons. Un compte-rendu à finir, une réunion imprévue, une urgence. Tout semblait logique, tout semblait normal.

Et puis, quelque chose sest fissuré, insidieusement. D’abord, il a cessé de décrocher quand jappelais. Je me suis dit, il est occupé. Puis, le dîner a refroidi pour la troisième fois consécutive dans la soirée. Ensuite, il sest mis à porter un parfum délicat, fleuri, que je ne lui avais pas offert.

Je ne suis pas du genre à faire des scènes sans raison. Je suis de celles qui, insomniaques à deux heures du matin, restent fixées au plafond des nuits entières, puis finissent par enfiler un manteau et partir, enfin.

Cest ce que jai fait.

Ma meilleure amie, Lucie, que jai appelée pendant le trajet, na rien dit doriginal :

Maud, à quoi ça sert dy aller ? Ce que tu vas voir ne pourra que te blesser.

Je ne peux pas avoir plus mal que maintenant, ai-je répondu avant de raccrocher.

Le bureau de Guillaume se trouvait au troisième étage dun immeuble de bureaux pompeusement nommé « Le Parnasse ». Je connaissais lendroit. Jy avais été deux fois : une fois à une soirée dentreprise, et une autre pour déposer un badge oublié. Ce jour-là, le vigile mavait regardée avec respect : Madame la femme du chef de service.

Mais ce soir, il était déjà près de 19h. Le parking était presque vide ; les lumières séteignaient à tous les étages, sauf une.

Je suis restée un long moment devant la voiture, à observer la fenêtre tout au bout du troisième étage, la lumière de son bureau. Deux ombres derrière le carreau.

Je suis restée immobile à regarder.

Jai essayé de lappeler.

Une sonnerie. Deux. Trois.

Derrière la vitre, la plus petite silhouette sest penchée vers lautre.

Quatre. Cinq.

Le numéro demandé ne répond pas

Jai rangé mon portable dans ma poche, puis je suis entrée.

Le gardien a levé les yeux de son téléphone pour me détailler comme si je présentais un mandat de perquisition.

Cest pour qui ?

Pour Guillaume Darras. Troisième étage.

Vous êtes sur la liste ?

Je lai regardé, calmement. Comme on regarde un mur quil faudra bien, un jour, abattre.

Je suis sa femme.

Il a accusé le coup, a appuyé sur quelques boutons, puis hésité.

Il répond pas.

Je sais, ai-je dit. Mais il est là.

Il a réfléchi. Dun côté, le règlement ; de lautre, la femme du chef. Difficile de dire non à une femme. Puis il a finalement libéré le passage.

Me voilà dans ce couloir recouvert dune moquette grise, alignement de portes toutes pareilles. Jai avancé, songeant que jaurais dû écouter Lucie. Ou marrêter boire un café pour me calmer, au moins pour avoir meilleure mine. Mais bon, quelle importance à présent ?

Le bureau, au fond du couloir. La porte nétait pas complètement fermée ; un mince filet de lumière sen échappait, avec des voix.

Je me suis arrêtée à quelques pas.

Un rire de femme, léger, aérien. On venait sûrement de lui dire une plaisanterie bien tournée.

Puis la voix de Guillaume. Je suis restée là, trente secondes, une minute. Les mains gelées, les joues brûlantes.

Jai poussé la porte.

Guillaume était assis sur le bord du bureau pas sur sa chaise, sur le bureau et expliquait quelque chose à une jeune femme debout, des dossiers à la main. Elle était jolie, dans la trentaine, les cheveux relevés.

Ils se sont tournés vers moi.

La pause a duré assez pour que tout soit déjà compris.

Maud ? fit Guillaume, mélange de surprise, de peur et le pire dagacement, comme si je le dérangeais.

Bonsoir, dis-je.

La femme a reculé. Une fois, deux fois, sest réfugiée derrière un prétexte, regardant subitement par la fenêtre.

Tu es venue sans prévenir ? Guillaume sest redressé, cherchant un visage neutre. Il na pas réussi.

Jai appelé, répondis-je. Tu nas pas décroché.

Jétais occupé, tu le vois bien.

Oui, je le vois.

Je voyais tout. La chemise déboutonnée, deux tasses de thé sur la table, lune marquée de rouge à lèvres. La jeune femme qui ne savait plus où mettre ses dossiers.

Voici Amélie, ma nouvelle chef de projet, expliqua Guillaume, voix posée, candide, celle de ceux qui ont quelque chose à cacher.

Enchantée, répondis-je.

Amélie déposa enfin ses papiers, sourit poliment, et séclipsa. Je ne lui en voulais pas vraiment. Elle navait rien promis à Guillaume, elle.

Je vais y aller, dit-elle.

Oui, allez-y, confirmai-je.

Elle sortit. Bien élevée, cette Amélie.

Guillaume et moi restâmes seuls. Le silence sinstalla, pesant, seulement brisé par les phares des voitures à lextérieur.

Pourquoi tes venue ? Ce nétait pas une question, plutôt un reproche.

Mon regard sattarda sur la tasse au rouge à lèvres, puis sur lui.

Je voulais comprendre pourquoi tu ne répondais pas.

Je viens de texpliquer.

Oui.

Silence.

Maud, inutile de dramatiser. On travaille, cest tout, une réunion de boulot.

À dix-neuf heures.

Oui ! Ça arrive. On a une urgence, tu sais ce que cest ?

Il parlait fort, un peu trop, comme si le volume pouvait remplacer les arguments. Je connaissais ça. Vingt-trois ans font des experts.

Je gardais le silence, mon regard fixé au sien.

Cest là que jai vu Guillaume faiblir. Par le passé, jaurais déjà pleuré, crié ou fui. Mais cette fois, je suis restée, silencieuse.

On rentre, dit-il plus calmement. On parlera à la maison.

Daccord.

Je suis sortie la première, traversant le couloir gris, lesprit étonnamment vide.

Rien quune lucidité froide et transparente.

Javais vu tout ce que je devais voir. Restait à décider quoi en faire.

On rentra sans un mot.

Guillaume regardait la route. Moi, les lumières des rues, lasphalte luisant, les fenêtres derrière lesquelles dautres vies se jouaient ; dautres cuisines, dautres maris. Et sans doute, ailleurs, une autre Amélie ou pas encore, ou déjà.

Dans lascenseur, Guillaume appuya sur le bouton du cinquième. Je me disais : dès la porte passée, il va expliquer longtemps, minutieusement, appuyé sur sa surcharge, son innocence. Il sait y faire.

On entra. Guillaume alluma la lumière, retira son manteau, le suspendit méticuleusement ; ce souci du détail qui me crispait déjà avant, et tout particulièrement ce soir.

Maud, écoute-moi.

Je técoute.

Jai gagné la cuisine. Il ma suivie, les mains dans les poches, adossé au mur.

Il ne sest rien passé.

Daccord.

On travaillait vraiment.

Daccord, Guillaume.

Tu ne me crois pas.

Non.

Il ne sattendait pas à cela. Probablement à des larmes, un cri, voire une vaisselle cassée. Mais pas à un non aussi paisible.

Pourquoi tu ne me crois pas ?

Parce que jai vu ton regard quand je suis entrée, répondis-je. Tu mas vue comme un obstacle.

Ce nest pas vrai.

Guillaume Je te connais depuis vingt-trois ans. Je sais comment tu me regardes quand tu es content de me voir. Aujourdhui, ce nétait pas ça.

Il resta silencieux.

Maud, tu tinventes des histoires.

Peut-être. Jhaussai les épaules. Et le parfum, cest aussi dans ma tête ? Ce parfum fleuri apparu il y a trois mois ?

Cest le mien.

Tu ne las jamais porté. Cest toujours moi qui te lachetais. Celui-ci, non.

Guillaume ouvrit la bouche, déstabilisé.

Je vis vraiment un malaise profond sinstaller en lui.

Maud, je te jure quil ny a rien de grave.

Rien de grave, répétai-je lentement. Mais il y a eu quelque chose, tout de même.

Je nai pas dit ça !

Tu viens de le dire.

Guillaume se frotta le visage. Ce geste familier, celui de lhomme gêné ou honteux. Souvent honteux.

Maud, chuchota-t-il, je sais pas expliquer Avec elle tout semble plus simple. Elle me regarde autrement. Jai conscience que ça sonne idiot.

Ce nest pas idiot, cest sincère, répondis-je.

Il ne sest rien passé, vraiment.

Mais ça aurait pu.

Pas de réponse. Ce silence en disait plus long que mille phrases.

Je hochai la tête, validant un point de ma liste secrète.

Très bien, dis-je.

Maud, ne prends pas de décisions hâtives !

Je ne me précipite pas, Guillaume. Ce ne sont pas des conclusions rapides. Elles mûrissent depuis trois mois, depuis que tu portes ce parfum, que tu ne décroches plus et que tu me regardes comme si jétais une chaise.

Il observa la table.

Je dois te dire quelque chose, poursuivis-je, et ce serait bien de mécouter jusquau bout. Sans interruption, sans justification. Tu pourras parler après. Daccord ?

Il acquiesça.

Je ne vais pas faire de scène. Pas de cris, pas de larmes, pas de vaisselle cassée. Une pause. Mais je veux que tu comprennes ceci : je ne ferai plus comme si tout allait bien. Vingt-trois ans à me taire quand tu nétais pas là, à ne pas poser de questions pour éviter de tagacer. Cest terminé.

Guillaume osa lever les yeux.

Ce nest pas un ultimatum. Juste la réalité. À toi de choisir ce qui compte. Maintenant.

Il resta muet longtemps. Puis, à voix basse :

Maud, je suis idiot.

Oui, fis-je. Mais ça ne répond pas à la vraie question.

Jai passé la nuit chez Lucie.

Jai bouclé mon sac sans drame. Guillaume, debout dans lembrasure, me regardait.

Tu pars longtemps ?

Je ne sais pas.

Maud

Guillaume, expliquai-je en fermant la valise, nous devons réfléchir séparément, chacun de notre côté.

Il na rien dit. Cest peut-être ce qui en dit le plus.

Lucie ma simplement ouvert sa porte, regardé mon sac, mon visage, et na rien demandé. Elle a juste mis la bouilloire à chauffer. Je laime pour ça, depuis vingt ans.

On est restées à la cuisine jusquà deux heures du matin. Lucie écoutait surtout, parfois lançait une phrase, jamais un conseil, juste pour alléger lair.

Guillaume a appelé au bout de trois jours. Pas pour se justifier. Il a simplement dit :

Maud, je veux que tu rentres. Jai compris certaines choses.

Par exemple ?

Que je suis idiot. Mais à force de le dire, ça ne veut plus rien dire. Je veux te le prouver.

Jai hésité.

Daccord, dis-je.

Je suis rentrée un vendredi soir. Sur la table, un pot-au-feu, avec les carottes trop cuites Guillaume les faisait toujours trop cuire, de peur quelles restent dures. À côté, un bouquet maladroit, acheté à la va-vite, je laurais juré.

Jai posé mon sac. Jai regardé le pot-au-feu, puis les fleurs.

Jai trop cuit les carottes, dit Guillaume derrière moi.

Je vois.

Mais sinon, ça va ?

On verra, ai-je répondu.

Et je suis allée me laver les mains. La vie est ainsi : parfois les carottes sont trop cuites, parfois non. Lessentiel, cest de savoir la différence et de ne plus se taire là-dessus vingt-trois ans.

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