Je suis allé dans un refuge et j’ai demandé à voir le plus vieux chat qu’ils avaient. Quand l’employée a entendu ma demande, elle a été sous le choc car…

Je me souviens encore de ce jour, comme si cétait hier, alors quil sest passé tant dannées maintenant. Ce matin-là, je me suis rendu à la SPA de Lyon, avec une idée très précise. En franchissant le seuil, jai demandé à voir le chat le plus âgé quils avaient. La dame derrière le comptoir, prénommée Madame Fournier, a levé les yeux vers moi, franchement surprise, comme si ma requête échappait à toute logique courante.

Peut-être préféreriez-vous plutôt un adulte posé, mais pas tout à fait vieux ? fit-elle doucement. Nous avons de gentils chats, habitués aux câlins, faciles à vivre.

Je secouai la tête, déterminé.

Non. Montrez-moi celui que lon choisit le plus rarement.

Dans ces endroits, le silence nest jamais total, mais il tient du recueillement. Une gamelle qui tinte, des griffes contre la porte dun box, un miaulement fugace… Mais entre tous ces bruits, il reste toujours ce silence pesant. Celui de lattente. Celui de ceux quon na pas choisis.

Javais soixante-douze ans lorsque, pour la première fois, josai sortir de chez moi avec des chaussures rouges. Les gens me dévisageaient, ayant lair de penser que javais commis quelque chose dindécent. Ma fille, Lucienne, na dit quun mot et jai compris : elle aurait voulu me ramener en arrière, vers la discrétion davant.

Dans le refuge, tous les chiens détournaient la tête devant les gestes dune jeune fille sourde. Elle avait déjà pris lhabitude que le monde demeure sourd à son langage. Près du box numéro 11, soudain, un épagneul leva la patte.

Je connaissais bien cette lassitude.

Après la mort de ma femme, moi aussi jai vécu dans ce silence. À la maison, autour dune tasse de café froid, dans le couloir trop vaste, devant le poste de télévision que je laissais allumé juste pour rompre le mutisme. Les objets étaient restés en place : sa tasse, son foulard sur le portemanteau, la boîte de médicaments sur létagère. Mais la maison avait perdu son souffle.

Les deux années qui avaient précédé furent épuisantes. Hôpitaux. Examens. Chimiothérapies. Sa fatigue impossible à soulager, quelles que soient les paroles. Moi, je dormais tout habillé, prêt au cas où. Japportais des repas dans des boîtes plastiques, même si elle picorait à peine. Les matins blafards. Les couloirs sombres. Les files dattente. Les médicaments à heure fixe. Les draps changés la nuit. Les plaisanteries maladroites pour la faire sourire, un peu.

Jai appris à préparer ses soupes à laveugle, à entrer sans bruit pour ne pas la réveiller. À reconnaître dans son regard quand elle disait « tout va bien », même si la douleur lui obscurcissait le visage.

Pendant tout ce temps, je me répétais une seule chose : je serai là. Quoiquil arrive, je serai là.

Jusquau dernier jour. Celui qui ne me quitte pas.

Depuis quelques semaines, elle ne se levait presque plus. Elle disait peu de mots. Elle respirait difficilement. Jétais dans sa chambre jour et nuit, somnolant sur une chaise, me nourrissant de peu. Je ne me reconnaissais plus dans le miroir des toilettes de lhôpital : barbe en friche, yeux rougis, habits froissés. Une infirmière ma conseillé très simplement :

Rentrez chez vous, juste une heure. Lavez-vous, changez-vous. Sinon, vous allez craquer.

Je refusais, inquiet, mais mon épouse murmura :

Va. Reviens, tu resteras avec moi en homme propre.

Elle ma esquissé un sourire à peine perceptible. Je le revois encore.

Je suis rentré en vitesse. Rapide douche. Jai mis le thé à chauffer, mais nai même pas eu le temps den verser. Jai pris une chemise propre, regardé le lit resté tel quel depuis son départ. Jai ressenti une panique sourde, comme si jétais en retard alors quil nétait encore rien arrivé.

Le téléphone a sonné alors que je boutonnais la chemise.

Jai compris avant même davoir entendu les mots.

Je suis retourné à lhôpital, sans me souvenir du trajet. Ils mont laissé entrer dans sa chambre. Elle était déjà figée. Trop silencieuse. De ce silence que connaissent ceux quon ne pourra plus retenir, pas même une minute.

Jai pris sa main elle ne mappartenait plus. Ni chaude, ni vivante. Juste la main que javais aimée toute ma vie, et que je navais pas eu la force daccompagner au bout.

On ma dit ensuite que je ny étais pour rien. Que cétait ainsi. Que personne ne connaît lheure. Quelle-même mavait demandé de partir. Que javais déjà tout donné.

Mais la culpabilité nécoute jamais la raison.

Elle vous hante, vient sasseoir près de vous la nuit, vous suit à la cuisine, vous guette lorsque vous lavez une tasse. Elle se glisse le soir sur loreiller voisin, et répète inlassablement : tu nétais pas là. À la dernière minute, tu nétais pas là.

Mon fils, Étienne, passait rarement. Non quil soit mauvais fils : il a sa vie, sa famille, son rythme. Il appelait, me demandait de tenir bon. Il est venu une fois, a laissé des courses, ma embrassé maladroitement, et sen est allé. Je ne lui en ai pas voulu. Mais la solitude nen était que plus dense.

Quelques mois plus tard, jai eu peur de mhabituer à ce vide, de finir par croire que cétait lordre naturel des choses. Se lever sans but, manger sans goût, sendormir sans pensée, vivre sans besoin dêtre attendu.

Jai donc décidé daller à la SPA.

Madame Fournier me considérait toujours, circumspecte.

Vous comprenez quun chat âgé, cest traitements, soins, visites vétérinaires, des analyses… Parfois peu de temps, parfois un caractère difficile.

Jai acquiescé.

Je comprends.

Pourquoi un vieux chat, alors ?

Parler de cela à une inconnue ne me réjouissait guère. Mais il fallait bien que ça sorte.

Jai inspiré profondément :

Parce que je nai pas pu accompagner mon épouse jusquau bout. Mais je voudrais, pour ce chat, pouvoir être là dans les derniers moments. Je ne peux pas être son premier maître, mais je voudrais être le dernier. Ne pas le laisser finir seul.

Elle a baissé les yeux vers ses papiers. Puis, dune voix éteinte :

Patientez ici.

Elle sest levée et a emprunté un long couloir. Ce que jignorais encore, cest quau bout de ce couloir mattendait un chat qui allait bouleverser la quiétude de mon foyer.

Derrière les portes, une petite cage était posée près du radiateur. Sur une couverture usée, un chat tigré au poil terne, le regard tellement éteint que je crus un instant quil dormait dun sommeil sans retour. Mais à notre approche, il leva lentement la tête.

Ses yeux nétaient pas tout à fait de chat. Plutôt humains, mais pas par lintelligence : cétait la fatigue qui y logeait, celle de ceux qui nattendent plus rien de bon.

Voici Auguste, annonça la soignante. Pour lâge, cest estimé à treize, peut-être quatorze ans. Il a atterri ici après la mort de sa maîtresse. Les proches nen voulaient pas. Dabord, il tenait le coup, puis il sest laissé aller. Il mange peu. Problèmes chroniques destomac et dintestin. Le vétérinaire pense à une inflammation chronique pas mortel, mais contraignant. Régime spécial, médicaments, du calme.

Elle précisait dune voix factuelle, sans insister ni décourager. Elle me laissait libre.

Je me suis accroupi face à la cage. Auguste me sondait, sur la défensive, mais sans hostilité. Juste présent. Puis il vint, tout doucement, toucher les barreaux du museau.

Jai tendu la main, prenant mon temps. Avec les années, on apprend à ne pas brusquer ceux qui ont peur. Il a flairé longuement et, très prudemment, a effleuré ma paume du bout du nez.

Tout était décidé, à cet instant.

Non par miracle, ni parce quun signe me laurait dicté. Mais dans ce vieux chat abattu, je reconnaissais ma propre lassitude, cette solitude et cette résignation à ne plus rien demander.

Je le prends, ai-je dit.

Madame Fournier a plongé son regard dans le mien :

Réfléchissez. Ce genre de décision ne se prend pas sur un coup de tête.

Cela fait longtemps que jy pense, ai-je soufflé. Je ne savais tout simplement pas qui jattendais.

Dans le couloir, jentendais les jeunes bénévoles chuchoter :

Tu crois, Auguste ?
Qui irait prendre un vieux comme ça
Il la peut-être plaint.

Je ne leur en voulais pas. On croit souvent que ladoption vient de lespoir pour de longues années. Pour moi, cétait nouveau de faire quelque chose, pas pour « le temps à venir », mais pour le simple fait de ne pas traverser le présent dans la solitude.

À la sortie, Auguste était dans un panier. Il sy recroquevillait, voulant visiblement prendre le moins de place possible.

Il mettra du temps à sadapter, me prévint-on. Il pourra se cacher, refuser de manger. Les débuts ne sont pas simples.

Je hochai la tête.

Je connais les débuts difficiles.

Sur le chemin de mon appartement près de la Part-Dieu, je lui parlais doucement, comme on parle aux enfants ou aux convalescents. Non par paternalisme, mais pour que la voix apaise.

Tu sais, lui soufflai-je, je ne sais rien de ce que tu as vécu avant moi. Et tu ignores tout de mon histoire. Mais allons-y sans précipitation. Je ne te force à rien. Je temmène juste chez moi.

Arrivé, il ne fit ni le tour des pièces, ni de manœuvres bruyantes. Jouvris la caisse, la posai dans la salle, puis méloignai. Il en sortit lentement, comme sil doutait encore de son droit à une place. Il avança, me jeta un regard, puis sinstalla près du radiateur, comme sil savait que, pour la vieillesse, le plus précieux restait la chaleur et la tranquillité.

Je posai deux gamelles : une deau, une daliments diététiques prescrits par la SPA. Il but, puis sétendit de nouveau.

La première nuit, je dormis peu. Je me relevais au moindre bruit, veillant à ce quil respire, à ce quil aille bien. Cela mamusait à moitié, moi le vieux monsieur arpentant son appartement sur la pointe des pieds à cause dun chat tout aussi vieux. Mais jétais inquiet. Quand on a déjà tout perdu, on craint même les pertes à venir.

Dès le lendemain, nous allâmes chez le vétérinaire du quartier. Un jeune homme calme, posant diagnostic, ordonnance et explications : comment gérer la nourriture, le traitement, surveiller le poids et le stress. Tout noté dans un carnet à la moindre question. Je me revoyais alors notant les consignes de loncologue pour mon épouse. Jadis, tout cela mangoissait. Mais désormais, je comprenais : la sollicitude, même pénible, aide à ne pas sombrer dans limpuissance.

Les premières semaines furent difficiles. Auguste, méfiant, mangeait peu, restait figé des heures durant, guettant tantôt la porte, tantôt la fenêtre. Il attendait encore quelquun sans doute sa première maîtresse. Je ne cherchais pas à prendre la place de lautre.

Je ne voulais pas gagner son amour en une semaine, ni en faire lexemple parfait. Je vivais près de lui, changeant leau, donnant les médicaments, lisant le journal à voix haute à côté, va savoir pourquoi. Peut-être pour mhabituer à ne plus redouter le silence.

Un soir, préparant mon repas, je me surpris à sortir deux assiettes, geste hérité des habitudes avec mon épouse. Ma main connaissait le chemin plus que le cœur consentait à ladmettre. Je restai là, lassiette en lair, avant de la ranger.

Dans lembrasure de la porte, Auguste me regardait.

Tu vois, lui dis-je, je nai pas encore appris à vivre autrement. Je mentraîne.

Il na pas bronché, mais nest pas reparti non plus. Ce soir-là, il a mangé un peu plus.

Ainsi commença notre étrange cohabitation. Ni avec tendresse, ni avec contes de fées. Juste cette trêve silencieuse de ne pas heurter la douleur de lautre.

Je finis par le connaître dans ses petites manies : blotti près du chauffage dès le matin quand je préparais mon café, refusant leau tiède, redoutant les bruits violents mais rassuré par la télévision, du moment quelle restait discrète. Il somnolait sur le coin du canapé, prêt à fuir sil le fallait. Je découvris une vieille souris en tissu, toute râpée, dépourvue de queue, dans un tiroir. Je la jetai sur le sol, sans trop y croire. Auguste, dabord indifférent, sen rapprocha enfin et la poussa du bout de la patte.

Ah, murmurai-je, le contrat est passé.

Il nest pas devenu câlin du jour au lendemain. La vieillesse ne fond pas par amour, ni les maladies. Il y avait des matins où il rechignait à manger et jen étais malade comme si son souffle dictait le mien. Des visites à la clinique, des médicaments à cacher dans un peu de pâté, des nuits à vérifier quil allait bien.

Pourtant, la vie, toute menue, reprenait sa place.

Un mois passa, et il vint de lui-même sinstaller sur le canapé. Pas sur mes genoux je nen espérais pas tant. Mais à distance dune main. Jai nosé bouger. Je fixais la télévision éteinte, tétanisé de peur de briser cette fragile confiance.

Il sest endormi.

Et pour la première fois depuis bien longtemps, jai senti poindre autre chose que le chagrin, la culpabilité, la fatigue. Quelque chose dapprochant la paix. Minuscule, instable, flamme de bougie. Mais réelle.

Un soir, sans prévenir, Étienne est passé. Il ma téléphoné depuis le bas de limmeuble : « Jétais dans le quartier. » Je nattendais plus ce genre de visite. Il est entré, a déposé des fruits, avec cette pudeur maladroite des hommes face à leur père. De la cuisine, il a vu la silhouette dAuguste.

Cest qui ? demanda-t-il.

Auguste.

Il a plissé les yeux.

Eh bien, il nest plus tout jeune.

Cest bien pour ça que je lai choisi.

Il sest installé à table en silence. Puis, à mi-voix :

Papa… tu nas pas peur de tattacher à nouveau ?

Jai mis la bouilloire. Cela faisait longtemps quon ne mavait pas posé de question aussi honnêtement.

Jai peur, oui. Mais jai eu bien plus peur de ce huis clos. Et je ne veux plus que quelquun finisse seul, si je peux léviter.

Étienne a baissé les yeux, triturant sa tasse, tandis que je servais le thé.

Tu penses encore à maman ? À ce jour ?

Jai laissé le silence sinstaller, la brise du soir filant sous la fenêtre. Auguste a dressé la tête aussi, comme sil écoutait.

Jy pense, ai-je dit enfin. Tous les jours. Surtout à lheure où je nétais pas là. Même si elle ma demandé de partir. Jy pense, encore et encore.

Mon fils, longtemps silencieux, finit par avouer :

Moi aussi, jy pense. Mais tu sais… Si maman pouvait parler, elle ten voudrait sûrement de ten vouloir autant.

Jai souris, amer.

Peut-être.

Non, vraiment, elle te gronderait, cest sûr.

Ce fut un échange court. Mais il desserra quelque chose dans lair. Rien navait disparu, juste la pesanteur qui sestompa.

Étienne revint plus souvent jamais de façon spectaculaire. Il rapportait du pâté, nous mena une fois chez le vétérinaire parce quil pleuvait, moffrit un plaid pour Auguste prétextant être « passé devant la boutique ». Je ne me moquais pas de sa gaucherie. Les hommes de chez nous nont jamais été des experts pour exprimer leurs sentiments.

Auguste aussi évoluait. Non dans son apparence, toujours sec et fatigué, mais dans ses regards plus curieux. Il visitait lappartement, saventurait dans le corridor, inspectait tout. Il mangeait mieux, se léchait plus souvent. Parfois, il envoyait si fort la souris sous le meuble que je devais la récupérer avec une règle.

Un soir, assis dans mon vieux fauteuil, Auguste somnolant près de mon chausson. Dehors il pleuvait, sur lécran on parlait politique, volume bas. Jai réalisé quil y avait des jours où la voix dans ma tête « tu nétais pas là » sétait tue.

Non que jaie oublié. On noublie jamais. Mais près de moi, quelquun comptait sur moi. Pas hier. Pas dans la minute irréversible. Aujourdhui. Ici. Sur ce tapis, près de ce radiateur, à côté de cette souris.

Cétait cela, le cœur de tout.

Un matin, avant laube, je fus réveillé par une patte légère. Auguste était là, touchant doucement ma main, sans réclamer, sans bruit. Juste cette présence, jusquà ce que jouvre les yeux.

Je me suis redressé. Dans la lumière bleue, le silence nétait plus menaçant.

Je caressai Auguste et murmurais dans la pénombre :

Je nai pas pu être là, ce jour-là. Mais je suis là maintenant. Jaurai au moins appris ça.

Pour la première fois, ces mots ne mont pas divisé en deux.

Peu à peu, quelque chose sest relâché en moi. Pas dun coup, ni avec éclat. Jai simplement cessé de me croire condamné pour cette unique absence. Cela naurait pas ramené mon épouse, non. Mais celui qui dormait près du radiateur, poussant bravement sa souris, pouvait y trouver chaleur et affection.

Désormais, Auguste et moi avons nos routines discrètes. Il attend que je lance la bouilloire, puis il va à sa gamelle. Après le déjeuner, il se love au soleil sur le parquet. Le soir, il se poste près du téléviseur, je ne saurais dire si pour les voix ou pour la sensation dêtre ensemble.

Parfois, je le regarde et comprends : je nai pas été son premier humain. Ni le dernier souvenir de sa vie antérieure. Il avait son existence avant moi, ses pertes, ses manies, ses silences. Mais jai eu le privilège daccueillir sa vieillesse, non par pitié, mais avec respect.

Cest peut-être cela que je recherchais, après lhôpital : non pas le pardon, ni loubli, mais la possibilité de nabandonner personne dautre, tant que je le pouvais.

Je repense à Madame Fournier, ce matin-là, à son air surpris. Sans doute cela lui a paru étrange. Mais pour moi, il ny avait ni héroïsme ni sacrifice : seulement ce besoin humain de réparer ce quon peut, même si linfime dernière minute vous échappe à jamais.

Ma maison nest plus vide.

Quelquun y attend, marche doucement jusquà la cuisine, respire dans le noir, pousse une souris sans queue, sendort près dun radiateur. Et avec tout cela, une chose revenue sans que je lose : une tranquillité réelle, tardive.

Parfois, je me dis quAuguste et moi ne nous sommes pas sauvés ; ce serait trop romanesque. Nous arrivions trop tard pour une histoire, mais juste à temps lun pour lautre.

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