Je suis allé dans un refuge et j’ai demandé à voir le chat le plus âgé qu’ils avaient. Quand l’employée a entendu cela, elle a été stupéfaite parce que…

Écoute, laisse-moi te raconter ce qui mest arrivé, cest une histoire un peu étrange mais tu me connais, je ne fais jamais comme tout le monde. Il y a quelques mois, je suis allé dans un refuge à Lyon. Je suis entré, jai regardé la dame derrière le bureau et jai demandé, un peu maladroitement : « Est-ce que vous pourriez me montrer le chat le plus âgé que vous avez ici ? » Elle ma lancé un regard sidéré, comme si jétais fou ou que je ne savais pas trop ce que je demandais.

Elle a froncé les sourcils, a réfléchi une seconde puis ma dit doucement : « Peut-être quun adulte calme, mais pas trop âgé, vous conviendrait mieux ? On a de gentils compagnons, propres sur eux, qui aiment les câlins »

Jai juste secoué la tête. « Non, sil vous plaît, montrez-moi celui quon adopte le moins souvent. »

Et tu sais, dans ces endroits, il y a toujours une ambiance particulière. Ce nest jamais silencieux, pas complètement. Il y a parfois une gamelle qui tinte, on entend des griffes sur des portes, un miaulement qui se perd mais entre tous ces sons règne un silence étrange. Le silence de lattente, le silence de ceux quon ne choisit pas.

Javais mes raisons pour demander ça. Après le décès de ma femme, le vide à la maison devenait insupportable. Sa tasse était toujours à la même place, son foulard pendait au porte-manteau, ses médicaments trônaient sur la petite étagère de la cuisine, mais elle, elle nétait plus là. Et avec son absence, on aurait dit que lair lui-même avait quitté les pièces.

Jai traversé deux longues années dhôpitaux, dexamens, de chimio toutes ces routines que tu apprends à gérer, sans jamais ty habituer. Les repas dans des tupperwares, les réveils blafards dans les couloirs dhôpital, les tentatives maladroites de blagues juste pour voir une lueur de sourire sur son visage. Je me levais la nuit pour changer ses draps, je retenais chaque consigne des médecins, et toujours la même promesse, celle que je me répétais sans cesse : « Quoiquil arrive, je resterai avec elle. » Et puis, il y a eu ce jour

Une des infirmières mavait dit de rentrer me changer, de prendre une douche, de me reposer une heure, parce que sinon jallais meffondrer. Je ne voulais pas partir, mais mon épouse, Marie, ma regardé, elle a murmuré « Vas-y, quand tu reviendras, tu resteras avec moi, propre comme un sou neuf. » Elle a esquissé un petit sourire que je vois encore.

Je suis rentré, jai filé sous la douche, jai mis une chemise propre et cest là que le téléphone a sonné, alors que je boutonnais encore ma chemise. Je savais déjà.

Quand je suis arrivé à lhôpital, ils mont laissé entrer. Elle était allongée, silencieuse, trop silencieuse. Ce genre de silence où tu comprends tout, même ce que tu ne veux pas comprendre. Je lui ai pris la main ce nétait plus elle. Et depuis, la culpabilité, elle est restée. Elle me colle à la peau, elle me suit à chaque pas, le matin dans la cuisine, le soir devant la télé. Elle me murmure : « Tu nétais pas là. »

Jai un fils, Paul, il est gentil, mais tu sais, il a sa vie. Il appelait, il passait parfois déposer des courses, mais ça ne remplissait pas le silence de lappartement.

Et puis ce matin-là, je me suis dit soudain : on finit par shabituer à la solitude. Par croire que se lever, manger sans saveur, se coucher sans rien attendre, cest devenir normal. Je ne pouvais plus continuer comme ça. Alors je suis allé au refuge.

La femme du bureau ma encore regardé dun air inquiet : « Vous savez, un vieux chat ça veut dire des traitements, des frais vétérinaires, les visites, parfois du travail en supplément. Il peut lui rester peu de temps. Et puis, leur caractère n’est pas toujours facile »

Jai hoché la tête : « Je comprends. »

Elle a demandé doucement : « Mais pourquoi un ancien ? »

Jai inspiré, puis avoué : « Je nai pas pu accompagner ma femme jusquau bout. Mais pour ce chat-là, je peux au moins être celui qui reste. Je ne serai pas son premier maître, je peux être le dernier. Faire en sorte quil ne soit plus jamais seul. »

Elle a pâli, puis a murmuré : « Attendez-moi ici. »

Elle est partie dans le couloir, puis revenue après quelques minutes avec une petite cage posée à côté dun radiateur. Un vieux matou tigré, au poil terne, recroquevillé sur une couverture. Il avait lair tellement fatigué quon aurait dit juste un bout de peluche abandonné. Quand on s’est approchés, il a levé la tête très, très lentement. Il avait des yeux, je te jure, cétait presque des yeux dhumain, de ceux qui ne sattendent plus à rien.

« Il sappelle Maurice, » ma-t-elle dit. « On ne connaît pas son âge exact, peut-être treize, quatorze ans. Il était chez une vieille dame, décédée. La famille nen a pas voulu Il a résisté un moment, mais il maigrit, il a des soucis chroniques digestifs. Il faudrait des croquettes spéciales, des médicaments, et beaucoup de calme. »

Elle était honnête, pas pressante, pas insistante. Juste honnête. Je me suis accroupi à côté de la cage. Maurice, lui, observait, sans bouger. Puis, dun mouvement lent, il a avancé la tête pour sentir la grille. Jai avancé la main, tout doucement, et après un long moment, il a humé mes doigts, puis sest appuyé délicatement contre la paume. Voilà. Ma décision était prise.

« Je le prends, » ai-je dit. « Cest décidé. »

La dame na rien dit dautre que me prévenir : « Vous pouvez encore réfléchir, ce nest pas une décision à prendre à la légère. »

Jai souri. « Ça fait longtemps que jy pense, simplement je ne savais pas qui mattendait. »

On a rempli les papiers, les jeunes filles qui soccupaient des box chuchotaient, je les ai entendues : « Sérieusement, Maurice ? Personne ne prend les vieux » Mais ça métait égal.

À la sortie, la dame ma tendu une caisse de transport. Maurice sy est couché en boule, comme sil ne voulait déranger personne.

Elle ma prévenu : « Il faudra du temps. Il peut se cacher, refuser de manger, ce nest pas facile au début. »

Jai répondu : « Je sais ce que cest, les débuts difficiles. »

Sur le chemin, je lui ai parlé à voix basse, un peu comme on fait avec les enfants ou les gens malades, pas parce quils ne comprennent pas, mais parce quon veut leur montrer de la douceur.

Quand on est arrivés, je nai pas forcé les choses. Jai ouvert la caisse dans le salon, je me suis éloigné. Il a mis plusieurs longues minutes à sortir, puis sest installé près du radiateur. Je lui ai mis de leau, de la nourriture adaptée comme conseillé par le véto.

La première nuit, impossible de dormir. Je guettais chaque bruit, jallais vérifier régulièrement quil respirait bien. Javais presque envie de rire de moi-même, un vieux bonhomme à laffût dans son appartement pour un vieux chat fatigué. Mais ce nétait pas drôle, javais peur. Quand on a déjà perdu, la peur revient bien avant que le malheur arrive une nouvelle fois.

Le lendemain, direction vétérinaire. Un jeune, doux et rassurant. Il a ausculté Maurice, prescrit des analyses, parlé régime, médicaments, hydratation, surveillance du poids, gestion du stress. Je prenais note dans un carnet un réflexe, tout noter pour éviter limpuissance. Soigner, soccuper, ça donne lillusion de garder le contrôle.

Les semaines suivantes, ce nétait pas simple. Maurice était distant, il mangeait peu, restait de longues heures à fixer la fenêtre ou la porte. Il attendait quelquun, cétait évident. Pas moi. Son ancienne maîtresse Et je nessayais pas de la remplacer. Je voulais juste quil ne soit plus seul.

Petit à petit, japprenais ses habitudes. Il aimait le chaud du matin près du radiateur, leau fraîche, le calme, mais la téléfaible lapaisait le soir. Il sétait accaparé le coin du canapé, explorait lentement ses nouveaux territoires. Un jour, je lui ai balancé une vieille souris en tissu, toute râpée, que javais trouvée dans un tiroir. Il la ignorée dabord, puis, un jour, il lui a donné un petit coup de patte.

Cétait notre petit pacte.

Il ne sest jamais transformé en chaton enjoué, hein. Il restait lent, distant, mais chaque jour on avançait ensemble. Les matins difficiles, la clinique, les traitements à camoufler dans le pâté, les nuits à veiller. Et puis la vie a recommencé à circuler entre nous.

Un soir, il est venu sinstaller sur le canapé, juste à côté de moi, pas sur les genoux, juste là. Je suis resté immobile, de peur de rompre ce fragile équilibre. Il sest endormi, et pour la première fois jai ressenti une sorte de paix.

Mon fils Paul est venu un soir, sans prévenir, avec un sac de fruits et cet air gêné quil a parfois. Il est resté quelques instants dans la cuisine à regarder Maurice.

Il nest plus tout jeune, hein.
Justement, cest pour ça que je lai choisi.

Il ma lancé un regard, lœil un peu humide : « Tas pas peur, papa ? De tattacher à nouveau ? » Jai hésité, puis répondu : « Bien sûr, mais cest moins effrayant que la solitude. Et je ne veux pas laisser un autre être vivant finir seul si je peux être là. » Il a acquiescé, puis, tout bas : « Tu penses encore à maman, à ce jour » Je nai rien dit tout de suite. Mais la vérité, cest que jy pensais tous les soirs.

Il a soupiré : « Si maman pouvait te parler, elle te dirait darrêter de te torturer avec ça. » Jai souri tristement. Après ça, quelque chose a changé. Paul a commencé à revenir plus souvent, il apportait des croquettes, nous accompagnait chez le vétérinaire quand il pleuvait, offrait un plaid. On ne le disait jamais, mais on savait tous les deux ce que ça signifiait.

Maurice, lui aussi, reprenait vie. Toujours vieux, mais plus curieux, plus alerte. Il arpentait lappartement, fouinait dans les pièces, testait ses frontières. Il recommençait à jouer de temps en temps, à pousser sa souris.

Un soir, il dormait à côté de mon fauteuil. Le vent soufflait dehors, et la télé murmurait. Je me suis surpris à me dire : tu vois, limportant cest aujourdhui pas la minute qui manque, non, mais celle qui reste.

Ce matin-là, au petit jour, je me suis réveillé en sentant une patte. Maurice était assis à côté de mon lit, il me touchait doucement la main. Sans réclamer. Juste là. Dans la demi-pénombre, je lui ai caressé le dos et, pour la première fois, jai pu dire à voix haute : « Je nai pas été là ce jour-là, mais je suis là aujourdhui. »

Depuis, quelque chose sest apaisé en moi. On a trouvé notre rythme à deux. Le matin, Maurice attend que jallume la bouilloire. Laprès-midi, il sendort dans le carré de soleil sur le parquet. Le soir, il vient sinstaller pendant le journal ou le film. Il restera toujours Maurice avec son passé et ses vieilles blessures, et moi avec les miennes. Mais jai compris quon pouvait être présents lun pour lautre, là, maintenant.

Au fond, on na pas eu la chance de se rencontrer plus tôt, ni dans la force de lâge, ni dans le grand bonheur. Mais on sest trouvés à temps. Cest tout ce qui compte. Dans lappartement, il y a de nouveau du bruit, de la chaleur, et même de la paix. Enfin.

Il y a tellement de formes damour, tu sais. Parfois, cest juste accepter de veiller sur quelquun qui nattendait plus rien.

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