Je sortais sur le balcon pour rentrer le linge lorsque j’ai entendu ma voisine du dessous crier le prénom de mon mari dans la cage d’escalier.

Il y a de cela de nombreuses années, un après-midi de samedi baignait Paris de soleil. Je me souviens être sortie sur notre petit balcon pour ramasser le linge qui séchait au vent. Lodeur du savon mélangée à celle du bitume chaud montait doucement de la rue. Soudain, j’entendis notre voisine du dessous crier le prénom de mon mari dans la cage descalier. Intriguée, je me penchai par-dessus la balustrade et aperçus Étienne près de notre vieille Citroën, accompagné de ma belle-mère.

Ce fut cela, létrangeté du moment. Marie-Claire vivait pourtant à Montrouge, à lautre bout de la ville, et ne venait jamais sans prévenir. Poussée par un mauvais pressentiment, je rassemblai hâtivement les pinces à linge humides et entrai à la hâte. À peine avais-je traversé le couloir que jentendis la clé tourner dans la serrure.

Ils entrèrent, tous les deux. Sur son bras, Marie-Claire portait un large sac en toile. Étienne, nerveux, semblait attendre que la visite sachève au plus vite.

Je ne mattendais pas à des invités, dis-je.
Nous ne resterons pas longtemps, répondit-elle en ôtant lentement ses chaussures, ses yeux scrutant le couloir familier.

Je déposai les pinces sur lenfilade et les observai gagner le salon.

Que se passe-t-il ?
Étienne gardait le regard baissé, assis précautionneusement au bord du canapé. Ma belle-mère posa son sac sur la table basse.

Jai apporté quelques affaires de la cave, déclara-t-elle.
Quelles affaires ?
Elle ouvrit le sac et en sortit, une à une, de vieilles reliques familiales : un album photo jauni, deux carnets aux couvertures cornées et enfin, une petite boîte en bois.

Mon cœur se serra aussitôt ; je reconnus sans mal la boîte de ma grand-mère, qui avait longtemps trouvé place dans notre vaisselier.

Où las-tu trouvée ? demandai-je, troublée.
Dans la cave.
Mais elle était ici.
Elle haussa les épaules.
Étienne ly a descendue il y a quelque temps.

Je lançai un regard à mon mari.
Pourquoi ?
Il passa la main dans ses cheveux, visiblement mal à laise.
Je croyais que ça navait pas dimportance.
Pas dimportance ? Cest la boîte de ma grand-mère.

Marie-Claire souleva le couvercle. A lintérieur : une vieille montre, deux broches et un petit billet plié.

Ce sont des souvenirs de famille, reprit-elle posément. Ils devraient rester dans la famille.
Mais je suis la famille.
Elle me regarda comme si cette évidence lui échappait.
Tu es lépouse.

Le silence emplit le salon, troublé seulement par le fracas dune portière dans la rue.

Que veux-tu dire exactement ? demandai-je.

Étienne osa enfin lever les yeux.
Maman pense que ces choses devraient aller à ma sœur, Sophie.
Sophie na jamais connu ma grand-mère.
Mais elle fait partie de la famille.
Marie-Claire hocha la tête.
Cest plus juste ainsi.

Je contemplai la montre, celle que ma grand-mère portait chaque jour. Je revoyais encore la cuisine éclairée de la veilleuse, le parfum sucré des pommes quelle pelait le soir où elle ma donné la boîte. Elle mavait seulement dit :
Garde-la bien, car parfois les gens oublient ce qui leur appartient.

Je refermai doucement la boîte.
Non.

Marie-Claire fronça les sourcils.
Comment ça, non ?
Cela signifie que ces souvenirs restent ici.

Étienne exhala longuement.
Ne fais pas dhistoire.
Cest moi qui fais une histoire ?

Ma voix tremblait, sans faiblir pour autant.
Cest vous qui prenez des choses de notre maison sans rien dire, et cest moi qui fais des histoires ?

Ma belle-mère se redressa.
On discute seulement.
Non, vous avez déjà décidé.

Elle posa la main sur la boîte.
Je vais lemporter, on en reparlera calmement après.

Quelque chose se brisa en moi. Je pris la boîte et la serrai contre moi.

Personne ne prendra plus rien de chez moi.

Étienne se leva vivement.
Camille, arrête.
Non, toi, arrête.

Je le fixai droit dans les yeux.
Cest toi qui as descendu la boîte à la cave ?

Il resta muet. Et ce silence dit tout.

Marie-Claire secoua la tête, navrée.
Les gens deviennent si ingrats, de nos jours.

Je remis la boîte dans le vaisselier et refermai la porte.

Parfois, on comprend où est la limite non pas quand quelquun la franchit, mais lorsque le silence dun proche lautorise.

Je me tenais là, au milieu du salon, contemplant ce drôle de duo. Dites-moi franchement : ai-je exagéré ? Ou ont-ils réellement tenté de sapproprier ce qui ne leur appartenait pas ?

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