Je sortais sur le balcon pour ramasser le linge quand jai entendu la voisine du dessous appeler le prénom de mon mari à travers lentrée de limmeuble.
Cétait un samedi après-midi. Le soleil tombait en plein sur la corde à draps et lair sentait la poussière chaude et le bitume fondu. Je me suis penchée par-dessus la rambarde et jai vu Benoît debout près de sa voiture, à côté de lui ma belle-mère.
Voilà ce qui ma frappée.
Elle habitait de lautre côté de Lyon et ne venait jamais sans prévenir.
Jai vite récupéré les pinces à linge, puis je suis rentrée. À peine arrivée dans le couloir, jai entendu la clé tourner dans la serrure.
La porte sest ouverte, ils sont entrés tous les deux.
Ma belle-mère portait un grand sac en toile. Benoît avait lallure tendue de celui qui espère que la conversation se terminera vite.
Je nattendais personne, ai-je lancé.
On ne va pas rester, répondit-elle en retirant lentement ses ballerines, le regard balayant le couloir.
Jai posé les pinces mouillées sur le buffet et je les ai observés pénétrer dans le salon.
Il se passe quelque chose ? ai-je demandé.
Benoît évita mon regard. Il sest assis à lextrémité du canapé.
Ma belle-mère posa le sac sur la table basse.
Jai ramené quelques affaires du box, dit-elle.
Quelles affaires ?
Elle ouvrit le sac et sortit successivement un vieil album photo, deux cahiers jaunis, puis enfin une petite boîte en bois.
Mon cœur sest serré. Je lai reconnue immédiatement.
Cétait la boîte de ma grand-mère.
Elle était restée des années dans notre armoire.
Où tu las trouvée ? demandai-je.
Dans la cave.
Mais elle était ici.
Elle haussa les épaules.
Cest Benoît qui ly a descendue il y a quelque temps.
Je lai regardé, stupéfaite.
Pourquoi ?
Il passa nerveusement la main dans ses cheveux.
Je croyais que ça navait pas dimportance.
Pas dimportance ? Cest la boîte de ma grand-mère.
Ma belle-mère souleva le couvercle. À lintérieur, une vieille montre, deux broches, et un petit papier soigneusement plié.
Des souvenirs de famille, déclara-t-elle calmement. Ils doivent rester dans la famille.
Je suis la famille.
Elle ma fixée, comme si javais prononcé quelque chose dinsensé.
Tu es la femme de mon fils.
Un silence tendu sest abattu sur le salon.
Dehors, quelquun claqua la portière dune voiture.
Quest-ce que tu veux dire ? ai-je demandé, la voix dure.
Benoît releva enfin les yeux.
Maman pense que certains objets devraient revenir à ma sœur.
Elle na jamais connu ma grand-mère.
Elle fait partie de la famille, dit Benoît à voix basse.
Ma belle-mère acquiesça lentement.
Cest juste, murmura-t-elle.
Jai regardé la montre dans la boîte. Ma grand-mère la portait chaque jour. Je me suis souvenue du soir où elle me lavait confiée dans la cuisine, tout en épluchant des pommes.
Elle mavait seulement dit une phrase:
Garde-la, parce quon oublie parfois ce qui nous appartient.
Jai refermé la boîte.
Non.
Ma belle-mère fronça les sourcils.
Que veux-tu dire, non?
Que ces choses restent ici.
Benoît poussa un profond soupir.
Sil te plaît, ne fais pas dhistoire.
Cest moi qui fais une histoire ? Ma voix tremblait, mais je ne cédais rien. Tu prends nos affaires en douce, et cest moi qui fais une histoire ?
Ma belle-mère se redressa.
Nous ne faisons que discuter.
Non. Vous avez déjà décidé.
Elle posa la main sur la boîte.
Je lemporte. Nous en parlerons plus tard, au calme.
Quelque chose sest brisé en moi à cet instant.
Jai pris la boîte et lai gardée derrière mon dos.
Personne ne prendra rien de cette maison.
Benoît se leva brusquement.
Camille, arrête.
Non. Toi, arrête.
Je lai regardé droit dans les yeux.
Cest toi qui as descendu la boîte ?
Il se tut.
Ce silence-là suffisait.
Ma belle-mère secoua la tête.
On ne simagine pas à quel point les gens deviennent ingrats.
Jai rangé la boîte dans larmoire à nouveau et jai fermé la porte.
Parfois, on découvre la limite non pas quand quelquun la franchit, mais quand lautre se tait et laisse faire.
Je suis restée là, au milieu du salon, face à eux.
Dites-moi franchement ai-je exagéré, ou bien essayaient-ils vraiment de prendre ce qui ne leur appartenait pas?