Je serai toujours à tes côtés

Je serai toujours là pour toi

Sil te plaît, ne recommence pas ! On a déjà eu cette discussion un million de fois ! Pourquoi faut-il toujours revenir là-dessus ? Camille agita la main dun geste fatigué, puis se retourna vers la cuisinière.

La journée avait commencé dans une grisaille sans fin. Dès cinq heures du matin, mon fils Louis avait déboulé dans notre chambre pour me secouer doucement lépaule :

Maman ! Jai mal à la gorge !

À moitié endormie, je posai mes lèvres sur son front et, dun coup, le sommeil me quitta pour de bon.

Oui, tu as de la fièvre, mon chéri. Viens, voyons cela. Je lai pris dans mes bras, ai traversé le couloir pour sortir de la pièce, en prenant bien soin de refermer la porte. Je navais aucune envie dentendre, plus tard, les plaintes de Paul parce quil naurait pas assez dormi.

Après avoir pris la température de Louis et lui avoir donné du paracétamol, je lai recouché, puis, jetant un œil à lhorloge, je conclus quil ne servait à rien que je retourne me coucher. Autant attendre louverture du cabinet médical et essayer de joindre le médecin. Vérifiant que Louis dormait bien, je me suis dirigé vers la cuisine, me suis préparé un café et me suis posté à la fenêtre.

Quel hiver cette année ! Paris était recouverte de son manteau blanc, la neige tombée toute la nuit enveloppait la cour dun cocon moelleux et presque personne navait marché dessus hormis quelques traces de pas, laissées par les courageux déjà en route vers leur travail. Un mouvement attira mon regard : Grisou, le chat de la voisine, Madame Jeanne, bondissait dans la neige, disparaissant presque à chaque saut avant de réapparaître telles des bulles à la surface de leau. Impossible de comprendre pourquoi le chat samusait dehors par ce froid ! Mais cela ne semblait pas le déranger du tout. Grisou était un vrai aventurier, jamais il nacceptait de faire ses besoins à lintérieur, et Madame Jeanne navait dautre choix que de le laisser sortir dès quil le réclamait. Et il savait se faire entendre ! Tout limmeuble devait être au courant sil nobtenait pas satisfaction à temps. Mais, il fallait lui reconnaître, jamais un accident chez elle Grisou était intransigeant là-dessus.

Juste la veille alors que je descendais chercher Louis à la maternelle, jai croisé Grisou fonçant vers la porte dentrée en miaulant comme sil grondait le monde entier.

Vas-y, vas-y ! Tu vas encore râler. Salut, ma petite Camille ! Regarde-moi ce filou ! Jai parfois limpression que cest lui qui me possède, pas linverse Quelle autorité avec sa queue en panache ! Avec le boulot, je suis rentrée tard hier et voilà comment je me fais recevoir.

Bonjour Madame Jeanne ! Cest un vrai monsieur chez vous !

Et comment ! Ça doit être mon destin, délever des hommes sérieux

Je lui ai souri et repris mon chemin. Pas grand-chose à ajouter. Son fils, Étienne, était effectivement sérieux. Intelligent, avec beaucoup dhumour Peu de gens voyaient ses qualités. Pour la plupart, cétait un petit brun à lunettes, discret, pas bien grand, et les filles ne lui prêtaient aucune attention. Jai été son amie depuis que je me souvienne. Depuis toujours, Étienne était là, à mes côtés. Il me soutenait à sa manière denfant, surtout lorsque ma mère nétait plus là.

Maman sest fait renverser sur un passage piéton, alors quelle respectait tous les feux rouges. Cétait cette injustice-là, plus que tout, qui ma bouleversé. On mavait toujours appris quen respectant les règles on était en sécurité.

Étienne et moi avions dix ans. Je ne savais pas ce quétait la perte, et je me suis enfermée dans le silence, ne répondant quaux larmes. Je fuyais la consolation, me cachais dans la salle de bains ou derrière une porte, sombrant dans le sommeil dès que lon me laissait enfin seule. Le psychologue chez qui mon père ma menée a tiré la sonnette dalarme : mon état empirait, le stress commençait à grignoter ma santé.

La personne qui ma aidée, cest Étienne. Il avait perdu son père deux ans auparavant, alors il savait, peut-être mieux encore que les adultes, ce que je vivais. Il sest presque installé chez nous, et Madame Jeanne, prise de compassion pour la petite Camille, encourageait leur présence. Certains voisins venaient aider, apportaient à manger ou me gardaient quand mon père avait des courses à faire. Jamais elle ne sest plainte que son fils rentre tard; elle comprenait. Étienne me forçait à faire mes devoirs, lisait à haute voix, tentait de me convaincre de jouer, maccompagnait aux cours de danse et de gymnastique où maman voulait que j’apprenne à mépanouir Et, petit à petit, ce garçon, bien trop jeune mais déjà si mûr, ma ramené à la vie. Le déclic, ce fut le jour où, ramassant un chaton abandonné, nous lavons rapporté chez Madame Jeanne. Pour la première fois depuis la mort de maman, jai parlé, lui réclamant du lait pour ce petit. Elle ma tendu le biberon avec, dans la voix, un souffle de soulagement :

Merci mon Dieu, elle est revenue

Le chaton resta chez Étienne, puisque, comme on la découvert, mon père Pierre souffrait dallergies.

Étienne était toujours là, dans lombre. Je métais tellement habituée à sa présence que je le considérais comme une part de moi-même. Tous deux enfants uniques, nous avions trouvé lun dans lautre ce que lon souhaite dun frère ou dune sœur : le soutien, lamitié, la fusion. Parfois, un simple regard nous suffisait pour nous comprendre. Je débutais une phrase, il la finissait. Les adultes trouvaient ça bizarre, mais ils laissaient faire : cette amitié, unique, aidait les deux enfants endeuillés à survivre à leur douleur.

Les problèmes commencèrent au lycée. Je suis devenue une jeune femme épanouie, intelligente, attirante les prétendants défilaient. Étienne se contentait dobserver, silencieux. Tant que je naccordais pas dimportance aux garçons, cela ne semblait pas le toucher. Jusquà ce que Paul apparaisse. Je l’ai rencontré en tombant sur les marches du centre sportif où jallais à la gymnastique.

Mademoiselle, tout va bien ? Laissez-moi vous aider ! Un grand brun sympathique ma tendu la main. Ces marches, cest une vraie patinoire ! Vous navez rien cassé ?

Jai levé la tête vers lui et je me suis figée. Javais toujours dit que lamour à première vue, cétait bon pour les romans à leau de rose. Mais là, impossible de nier.

Je suis perdue, Étienne ! Complètement perdue. Il est

Comment ? Il fronça les sourcils. Mais jétais déjà ailleurs.

Je ne sais pas Le meilleur ! Je tournais dans ma chambre, enthousiaste. Tu pourrais être content pour ta meilleure amie !

Pour ma meilleure Bien sûr ! Je suis content pour toi ! Étienne esquissa un sourire, séclipsa, prétextant du travail.

Je nai pas fait attention. Avec Paul, nous sommes restés ensemble plus de trois ans avant de décider que nous étions assez grands pour prendre notre destin en main. Une fois les parents prévenus, nous avons entamé les démarches à la mairie.

Cest dommage, ces histoires de demoiselle dhonneur Pourquoi pas un ami de la mariée ? Jenfilais ma robe, tournant devant le miroir du couturier, alors quÉtienne, assis dans un coin, attendait. La couturière ma presque jeté dehors :

Il nest pas censé voir la robe avant le mariage !

Mais ce nest pas le marié ! ai-je ri. Cest mon ami.

Ami Intéressant murmura la couturière.

Pourquoi ? Les amis nauraient pas le droit ? Étienne répliqua. Allez Camille, on doit filer réserver le gâteau. Et jai une réunion au bureau !

Cinq minutes ! Je me suis glissée derrière le rideau pour continuer les essayages, tandis quÉtienne soupirait sur la banquette.

Bien plus tard, repensant à mon mariage précipité, aux premières années de vie commune, je me suis demandé : comment nai-je pas vu en Paul tout ce qui, avec le temps, me devenu insupportable ? Ayant grandi avec mon chevalier servant toujours prêt à me sauver, jétais persuadée que rester dans le rôle de la princesse était mon droit. Mais les princes peuvent se révéler très différents

Le premier signal dalerte survint à peine six mois après le mariage. Une simple angine, que jai négligée, voulant rester une bonne épouse mais qui saggrava, au point que mon médecin recommanda des examens complémentaires, certains non remboursés. La réponse de Paul a été sans appel :

Tu vas pas dépenser largent mis de côté pour les vacances là-dessus ! Ils veulent juste te faire peur, tes jeune et en pleine forme !

Tu es sérieux ?

Tinquiète pas, Camille ! Un peu de soleil et ça repart. Tes juste fatiguée ! Et il ma serrée dans ses bras, sans remarquer que, pour la première fois, je ne répondais pas à son étreinte.

Cest mon père qui a payé les analyses et na rien dit à Paul, se contentant dobserver, lair pensif.

Une année difficile sest écoulée, et si je me suis remise, certains soucis cardiaques sont restés. Les médecins mont classée grossesse à risque dès la première visite, quand jai appris que jattendais un bébé.

Prenez le temps dy réfléchir, ma dit le médecin. Cest une lourde épreuve pour votre organisme.

Il ny a rien à réfléchir. Je veux cet enfant.

Avec leur aide, jai tenu bon. Les trois derniers mois ont été marqués par lalitement. Louis est né à terme et en bonne santé, mais jai payé un prix physique et moral connu seulement par papa et Étienne. Paul, de son côté, célébra la naissance, puis oublia sa femme et son fils trois jours durant. Jai paniqué, supplié mon père de vérifier quil nétait rien arrivé, et la seule réponse fut :

Tout va bien, calme-toi.

À ce moment précis, jai compris : cette histoire-là ne serait jamais un conte de fée. Ce nétait pas moi la princesse. Ce qui a repoussé le divorce à la sortie de la maternité, ce fut la manière dont Paul regarda Louis. Il le considérait comme un miracle, et sen occupait surprisingly bien : il se levait la nuit, changeait les couches, lemmenait se promener. Mais par moments, que ce soit la fatigue ou lagacement, Paul me demandait de récupérer Louis et séloignait, puis, quelques heures plus tard, redevenait le père dévoué. Cette ambivalence minquiétait, mais le positif lemportait encore.

Nos rapports à Paul et moi, en revanche, ressemblaient à deux droites parallèles : chacun vivait dans son monde, sans presque jamais se croiser.

Louis fut souvent malade à cause de son âge, et je navais pas le temps de minterroger sur notre mariage étrange. Je courais chez les pédiatres sans demander daide à Paul, ne sachant jamais comment il réagirait tantôt attentionné et patient, tantôt hargneux si je le sollicitais au mauvais moment. Jen ai eu assez de ces montagnes russes, et ai préféré tout gérer seule. Mon père maidait à obtenir mon permis, gardant Louis pendant mes cours. Il moffrit ensuite une petite Renault doccasion : il voulait que je sois indépendante des humeurs de Paul.

Papa avait compris depuis longtemps, mais il na jamais donné de conseils, attendant que je parle. Sauf une fois, quand Louis a eu deux ans. Jétais épuisée, mon fils fiévreux depuis des jours, impuissante devant linefficacité des médicaments. Après avoir confié Louis endormi à mon père, je me suis littéralement écroulée dans le salon, incapable de résister plus.

Plus tard, lorsque je me suis réveillée, papa ma dit simplement :

Ma Camille, je ne donnerai ni conseils ni questions. Mais tu nes pas seule. Daccord ?

Merci, papa. Je sais bien ! Seulement, je ne suis pas encore prête à en parler. Tant que je naurai pas vraiment décidé, Paul reste mon mari.

Il acquiesçât et ma embrassée.

Pendant tout ce temps, alors que je luttais pour la santé de Louis, Étienne était toujours là. Acheter des médicaments si Paul avait éteint son portable, emmener Louis chez le pédiatre si ma voiture tombait en panne, réparer la voiture Rien ne semblait trop difficile pour lui, et il le faisait toujours avec discrétion. Javais conscience dabuser parfois, mais cétait le seul à qui je faisais vraiment confiance.

Ce matin-là, contemplant la cour enneigée, je songeais à Étienne qui rentrait aujourdhui de déplacement sil le fallait, je pourrais lui demander de nous conduire chez le médecin puisque ma voiture venait, encore, de tomber en panne. Largent manquait. Paul investissait soi-disant tout dans son entreprise, et mon propre salaire ne couvrait que les nécessités : impossible de travailler à temps plein avec les arrêts répétés pour Louis. Heureusement, la maison appartenait à mon père ; il vivait désormais dans la maison de campagne, loin du tumulte parisien.

Un coup dœil à lhorloge. Jappelai le cabinet, espérant que la médecin traitante ait enfin repris ses consultations. Coup de chance : elle était là, le rendez-vous fut programmé sans attendre.

Le téléphone à peine reposé, Paul fit son apparition, mal réveillé :

Ça recommence ? Pourquoi as-tu fait tout ce raffut cette nuit ?

Louis est malade, répondis-je brièvement.

Fallait-il faire autant dhistoires ? Bon, je prends une douche, prépare-moi vite à manger, la journée sera longue.

Je me remis aux fourneaux, surtout pour Louis qui, malade, se régalait toujours de ce quil appelait la nourriture magique des convalescents. Aujourdhui, je préparais des crêpes, son plat préféré et par chance, celui de Paul aussi.

Tu as parlé à ton père ?

Non.

Tu pourrais te dépêcher un peu ? Je tai déjà dit que tant que lappartement nest pas à notre nom, je serai toujours un invité chez moi ! Tu réclames toujours quelque chose pour toi ou pour Louis. Jen peux plus, ça fait un an que je nai pas pris de vacances, et cest jamais assez !

Paul se mit à râler, mais je ne lécoutais déjà plus. Cest là que jai senti, très distinctement, cette corde qui se rompt pour de bon. Celle sur laquelle tenaient nos premiers rendez-vous, nos baisers, la tendresse de nos débuts, le bonheur du mariage, la naissance de Louis Je posai la spatule et me tournai calmement vers lui.

Je vais le dire une fois, Paul, et tu vas mécouter. Aujourdhui, tu fais tes valises et tu pars. Cest terminé. Je ne veux plus de cette vie-là, et toi non plus, soyons honnêtes. On ne va pas faire le compte de qui a payé quoi. Ce qui compte, cest Louis. On doit rester des parents présents, même séparés.

Il me regarda, bouche bée, puis tenta de répliquer, avant de sarrêter, balancer sa fourchette sur la table :

Tas fini ? Réfléchis un peu à ce que tu dis, dici ce soir. Jespère que tauras changé davis.

Tu ne comprends pas, Paul. Jai pris ma décision, et tu sais ce que ça signifie après toutes ces années.

Tes folle ou quoi ? Tu crois que qui aurait envie de toi, avec un môme ? Nimporte quoi. Bon, si tu changes davis, tu sais où me trouver. Jirai chez mes parents.

Comme tu veux. Je me tournai vers la cuisinière, les larmes au bord des yeux.

Il quitta la cuisine et, un peu plus tard, jentendis la porte dentrée claquer. Je maffalai sur une chaise et laissai les larmes couler librement, profitant du sommeil de Louis. Lorsquil se réveilla et avança dun pas léger dans la cuisine, je me ressaisis vite, attrapai une assiette.

Alors, mon malade préféré ! Prêt pour le petit-déjeuner ?

Jai pas trop faim, maman maintenant, cest ma tête qui fait mal.

Est-ce que des crêpes pourraient la soigner ?

Oui ! Louis eut un sourire malicieux. Avec de la confiture !

Évidemment !

Après le passage du médecin, prescription et ordonnance en main, jallais appeler papa, quand une série de coups frappés à la porte me fit sursauter. Cela ne pouvait être quÉtienne : il était le seul qui refusait dutiliser la sonnette, cétait notre petit code à lui et moi.

Salut !

Salut ! Comment ça va ici ? Étienne tenait une boîte de LEGO. Je ne pouvais pas me rappeler la dernière fois que Paul avait offert quoi que ce soit à Louis. Les cadeaux danniversaire, de Noël, cétait toujours moi tandis quÉtienne ne venait jamais les mains vides.

Louis est mal en point. Tu pourrais le surveiller ? Je file à la pharmacie.

Aucun souci ! Tu veux que jy aille ? Tas la liste ?

Je lui tendis la liste, soulagée.

À peine Étienne passé la porte, le téléphone sonna.

Madame Camille Martin ?

Oui.

Ici lhôpital de la Pitié-Salpêtrière. Votre père vient dêtre admis.

Quest-ce qui se passe ? Mon cœur semballa.

Il a fait un infarctus. Son état est sérieux.

Jarrive.

Je me suis mis à tourner en rond, paniqué, réalisant que mon père, que javais toujours cru immortel, pouvait disparaître en une seconde.

Machinalement, jai appelé Paul.

Quoi ? Tas changé davis ?

Paul, papa est à lhôpital. Un infarctus.

Et alors ? Quest-ce que tu attends de moi ? Tas décidé de divorcer, non ?

Je suis restée un moment sidérée, puis jai raccroché.

Étienne revint de la pharmacie, me vit déjà prête, manteau sur le dos.

Où vas-tu ?

Papa est à lhôpital. Un infarctus.

Pas besoin de plus dexplications. Étienne courut prévenir sa mère, et Madame Jeanne garda Louis. Nous avons foncé à la Pitié, attendre des nouvelles.

Des heures passèrent. Assis côte à côte sur ces bancs de lhôpital, ni Étienne ni moi ne trouvions les mots. Finalement, je rompis le silence :

Merci Tu ne sais pas combien cest important que tu sois là.

Je serai toujours là pour toi

Je le sais, Étienne. Maintenant, jen suis sûre.

Lorsque le médecin sortit enfin, je dormais, la tête posée sur lépaule dÉtienne. Il ma doucement réveillée.

Votre père est en chambre. Il y a du chemin à parcourir, mais le plus dur est derrière. Vous pourrez le voir demain. Renseignez-vous à laccueil pour les horaires.

Je me suis jetée dans les bras dÉtienne et, pour la première fois depuis longtemps, jai laissé sortir toutes les larmes accumulées.

Ce jour-là, jai compris quon ne peut pas vivre en ayant peur de lavenir ni saccrocher à lillusion du bonheur parfait. Il faut savoir ouvrir les yeux, écouter son cœur, et ne jamais sous-estimer la force de ceux qui nous aiment vraiment même en silence.

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