Je serai toujours à tes côtés

Je me souviens de cette journée comme si cétait hier, même si tant de saisons ont passé depuis. Les souvenirs semblent danser dans la lumière douce qui tombe à travers la fenêtre, ce même genre de lumière que je voyais ce matin-là, à Lyon.

Ne recommence pas ! On en a déjà parlé mille fois ! Pourquoi toujours revenir à ce sujet ? soupira Éléonore, lasse, balayant lair de la main avant de se tourner vers la cuisinière.

La journée avait débuté sous le signe de la grisaille. À cinq heures, cest lorsque Paulin était venu la réveiller, un air fiévreux, la gorge prise :

Maman ! Jai mal à la gorge !

À peine sortie du sommeil, Éléonore toucha le front brûlant de son fils et sentit aussitôt langoisse la submerger.

Tu as de la fièvre, mon chéri. Viens par ici ! dit-elle, le serrant dans ses bras avec tendresse, fermant la porte délicatement derrière elle pour éviter de réveiller François.

Après avoir pris la température et donné un antipyrétique, elle remit Paulin au lit. Voyant lheure passer, elle comprit quil ne servirait à rien de se recoucher. Autant attendre louverture du cabinet médical pour appeler le médecin. Une fois certaine que Paulin dormait, Éléonore se prépara un café et saccouda à la fenêtre.

Cet hiver-là était étonnamment neigeux pour la région. Toute la cour de limmeuble était recouverte dune épaisse couche blanche, à peine troublée par quelques traces de pas précoces, vestiges des habitants partis travailler. Dun regard distrait, Éléonore repéra un mouvement : Minou, le chat de Madame Durand, saventurait dans la neige, plongeant çà et là et émergeant, tout cabossé sous les flocons. Heureux dans sa liberté, Minou refusait catégoriquement dutiliser une litière, si bien que Madame Durand, surnommée affectueusement Tatie Jeanne, devait jouer les portières à tout moment. Il savait, ce matou, se faire entendre : tout limmeuble lentendait protester si la porte ne souvrait pas assez vite. Mais, il fallait lui reconnaître ceci : jamais il navait fait de bêtises à lintérieur.

Juste la veille, en descendant chercher Paulin à lécole maternelle, Éléonore lavait vu, digne, arpenter le couloir, grondant à voix haute.

Vas-y, râle encore ! Tu nen as jamais assez Bonjour, ma petite Éléonore ! Regarde-moi ce garnement ! On croirait presque que cest moi la servante dans cette maison sétait exclamée Tatie Jeanne.

Bonjour, Tatie Jeanne ! Il est sérieux, ce jeune homme !

Aussi sérieux que mon fils, tiens ! Jai dû naître pour élever des hommes graves…

Éléonore navait su que répondre. Le fils de Tatie Jeanne, Benoît, était effectivement un garçon sérieux, intelligent et toujours prêt à rire. Malheureusement, la plupart ne voyaient en lui quun garçon chétif et discret, les lunettes trop grandes sur le nez, et peu de filles lui accordaient de lattention. Pourtant, Éléonore connaissait Benoît depuis toujours ; il avait été son compagnon de jeux, son soutien, la douceur constante lorsquelle en avait le plus besoin, surtout après la mort de sa maman, Isabelle.

Isabelle était tombée sous une voiture alors quelle traversait sur le passage piéton, respectant scrupuleusement le code de la route. Cétait peut-être le choc le plus dur à encaisser pour Éléonore, elle qui avait toujours pensé que faire tout correctement suffisait à éloigner le danger.

Ils avaient dix ans à lépoque, elle et Benoît. Éléonore, incapable de comprendre vraiment ce quétait la perte, sétait plongée dans un silence douloureux. Elle repoussa toute consolation, se réfugiait dans la salle de bain ou nimporte quel coin où elle pouvait fondre en larmes. Le docteur que son père, Lucien, lui avait fait voir, sinquiéta : à force, le chagrin minait même la santé de la fillette.

Cest Benoît qui la ramena à la vie. Lui avait déjà perdu son père deux ans auparavant, il savait trop bien ce que traversait son amie. Il passa tout son temps chez Éléonore. Tatie Jeanne, compatissante, hébergea la petite sans mot dire, tandis que les voisins sorganisaient pour soutenir Lucien et sa fille autant que possible. Benoît, infatigable, forçait Éléonore à faire ses devoirs, lui lisait des histoires, lamenait sans jamais se lasser à la danse et à la gymnastique, comme laurait voulu Isabelle qui rêvait de voir sa fille sépanouir Peu à peu, lattention obstinée de ce garçon si mature fit fondre la carapace de douleur dÉléonore. Ils trouvèrent un chaton abandonné et lamenèrent à Tatie Jeanne cest ce jour-là quÉléonore prononça à nouveau ses premiers mots depuis la tragédie : elle demanda du lait pour nourrir la boule de poils. Et Tatie Jeanne, intérieurement soulagée, murmura pour elle-même :

Merci mon Dieu, elle revient à la vie…

Le chaton resta chez Benoît, car Lucien était allergique.

Et Benoît demeura lombre fidèle dÉléonore. Tous deux enfants uniques, ils avaient trouvé lun dans lautre le réconfort dune famille. Inutile souvent de sexpliquer, un regard suffisait, et parfois, elle commençait une phrase que Benoît terminait. Les adultes trouvaient cette amitié curieuse mais lencourageaient, ravis que ces enfants prématurément éprouvés trouvent ainsi la force de grandir.

Les choses commencèrent à changer à la fin du lycée. Éléonore devint une jeune femme superbe, brillante, admirée et courtisée. Benoît observait tout cela, en silence, assommé de voir quelle restait indifférente à tous. Jusquà ce quapparaît François. Ils sétaient rencontrés devant le gymnase : Éléonore était tombée dans lescalier verglacé.

Mademoiselle, tout va bien ? Je peux vous aider ? sétait exclamé ce grand brun qui lui avait tendu la main. Ces marches sont un danger ! Vous navez rien de cassé ?

Éléonore leva les yeux et son cœur sarrêta un instant. Elle, qui ne croyait pas au coup de foudre, dut admettre quelle sétait trompée.

Je suis fichue, Benoît ! Complètement fichue ! Il est…

Comment ? demandait Benoît, les sourcils froncés, mais elle était déjà ailleurs, ivre de sentiments.

Je ne peux pas expliquer… Cest le meilleur ! Elle tournoyait dans sa chambre. Tu pourrais au moins être content pour ta meilleure amie !

Pour celle que jaime oui, bien sûr Je suis heureux pour toi sourit-il, crispé, avant de sesquiver sous un prétexte.

Éléonore ny prêta guère attention, absorbée par sa nouvelle passion. Trois ans plus tard, elle et François décidèrent de se marier. Les parents furent mis devant le fait accompli et elle se lança dans les préparatifs.

Dommage quil faille choisir une “demoiselle dhonneur”. Pourquoi pas un “chevalier témoin” ? se lamentait-elle devant le miroir, ajustant sa robe quon venait de retoucher.

Benoît lavait accompagnée chez la couturière et se laissa tomber sur la banquette, lair las. Il avait failli se faire expulser par la couturière, scandalisée de voir le futur marié à la retouche :

Ce nest pas le fiancé ! avait ri Éléonore. Cest mon meilleur ami.

Ami, vraiment ? Étonnant commenta la couturière comme pour elle-même.

Les gens nont plus le droit dêtre amis ? répliqua Benoît. Allez, Éléonore, on doit encore soccuper du gâteau, ensuite jai du travail.

La vie de couple commença avec enthousiasme. Et plus tard, Éléonore se demanda comment elle avait pu ne pas voir en François tous ces défauts qui, peu à peu, la lassaient, lirritaient même. Enfant, elle pensait trouver en son mari le chevalier de ses histoires, prêt à tout pour elle. Mais la vie montre vite que le costume du prince ne sied pas à tous.

Le premier signal dalarme eut lieu six mois après le mariage, lorsquelle tomba gravement malade. Elle minimisa sa maladie, voulant rester une épouse parfaite, mais les complications finirent par coûter cher. Une partie des examens était à ses frais. À la proposition du médecin, François protesta :

Nimporte quoi ! On a mis de côté pour les vacances ! Tes jeune et en bonne santé, ils veulent juste te faire peur pour te prendre de largent !

Éléonore eut du mal à le croire.

Tu es sérieux ?

Absolument !

Une bouffée de tristesse la saisit, la voix étranglée :

Donc, mes vacances valent plus que ma santé ?

Mais non, arrête de tinquiéter pour rien ! Une semaine au soleil, et tout ira mieux. Tes juste fatiguée ! François, serein, la serrait contre lui, sans remarquer quelle ne le lui rendait pas.

C’est son père qui régla discrètement la facture, sans dire mot contre son gendre, mais il tira ses conclusions.

Lannée passa, et si la santé dÉléonore saméliora, certains soucis persistèrent. Quand elle découvrit être enceinte, son dossier médical la plaça aussitôt en grossesse à risque.

Je ne veux pas vous angoisser, mais il faut penser aux risques. Votre corps subira une épreuve lavertit la gynécologue.

Il ny a pas à hésiter. Je veux cet enfant !

Alors il va falloir suivre toutes les recommandations

Éléonore fit preuve dun courage immense, soutenue par son père et Benoît. Les trois derniers mois se passèrent à la maternité. Paulin naquit en pleine santé, et seule elle savait ce quelle avait enduré. François, lui, célébra la naissance avec tant dardeur quil en oublia mère et fils trois jours entiers, injoignable. Après ce choc, le masque tomba : leur vie de couple ne serait jamais un conte de fées, et seule laffection de François pour Paulin empêcha Éléonore de demander le divorce sur-le-champ.

Son mari adorait leur fils, sen occupait même la nuit, mais des accès dirritabilité le rendaient imprévisible. Il pouvait être tendre, puis la minute suivante irritable et distant. Ce décalage déconcertait Éléonore, mais elle supportait, espérant toujours que le bon compenserait le mauvais.

Alors, tout en soccupant de Paulin, régulièrement malade, Éléonore gérait tout, évitant de demander de laide à François car elle ignorait quelles humeurs le tenailleraient ce jour-là. Son père lincita à passer son permis, veillant sur Paulin pendant les leçons, puis lui acheta une petite voiture doccasion pour quelle soit indépendante.

Lucien avait compris le vrai visage de François depuis longtemps, mais il sabstenait dintervenir, attendant que sa fille prenne la décision elle-même. Un soir, alors que Paulin était malade depuis plusieurs jours, Éléonore, épuisée, remit lenfant endormi à son père et sécroula elle-même sur le tapis, vaincue. Lucien attendit son réveil avant de glisser :

Ma fille, je ne te donnerai pas de conseils. Souviens-toi juste que tu nes pas seule. Tu comprends ?

Je le sais, papa, bien sûr ! répondit-elle, le serrant dans ses bras, je ne suis pas encore prête à en parler, ni à décider. François reste mon mari, pour linstant.

Toutes ces années, à chaque galère, Benoît apparaissait comme par miracle : rapporter des médicaments, emmener Paulin chez le pédiatre, réparer la voiture Il ny eut jamais de situation quil narrangea pas, efficacement, sans jamais se plaindre. Éléonore se sentait parfois coupable de tant lui demander, mais elle navait jamais connu quelquun daussi digne de confiance.

Ce matin-là, tout en surveillant la neige fondre devant la fenêtre, elle pensa que Benoît revenait ce soir de déplacement ; avec la voiture en panne et peu dargent François prétendait tout investir dans ses affaires et la paie dÉléonore ne suffisait guère, la moindre aide était précieuse. Heureusement, ils vivaient dans lappartement familial, Lucien sétant installé dans sa petite maison au calme, hors du tumulte lyonnais.

En vérifiant lheure, elle appela le cabinet de son médecin. Par chance, la docteure venait de revenir de congé et promit de passer rapidement.

Elle rangeait son portable quand François arriva, bougon.

Encore ? Quest-ce que tu bricolais toute la nuit ?

Paulin est malade, informa-t-elle sèchement.

Cest pas une raison pour retourner lappartement ! Bon, je file me doucher, prépare-moi vite un petit déjeuner, je suis pressé.

Éléonore cuisina en silence. Elle préparait surtout pour Paulin, qui, quand il était souffrant, réclamait sa cuisine de convalescence, comme elle la surnommait autrefois. Aujourdhui, elle faisait des crêpes, que François appréciait autant.

Alors, tu as discuté avec ton père ?

Non.

Quattends-tu ? Tu dois lui demander de mettre lappartement à notre nom.

Jai dit que non. Je ne lui demanderai rien.

Tu ménerves avec ton entêtement ! Je paie pour cet appart et je vis ici à la merci de ton père. Tu demandes toujours de largent pour toi, pour Paulin, et moi je bosse, je prends à peine des vacances

François continuait, mais Éléonore nentendait plus. Soudain, elle sentit quun lien invisible venait de se briser, le lien même qui avait gardé leur couple uni jusquici, toute la tendresse de leurs débuts, leur mariage, la naissance de Paulin

Elle posa la spatule, se retourna calmement vers lui.

Je vais être claire, et je veux que tu mécoutes. Aujourdhui, tu fais tes valises et tu pars. On divorce, François. Je ne veux plus vivre ainsi ; ça fait trop longtemps que ça dure, et je vois bien que tu ten lasses aussi. On ne va pas discuter de largent, ni de qui paie quoi. Limportant, cest Paulin. Il a besoin de ses deux parents, même séparés.

François la fixa, interloqué, tenta dobjecter puis, résigné, quitta la cuisine en lançant sa fourchette sur la table.

Tu as fini ? Réfléchis-y dici ce soir. Jespère que tu recouvreras la raison.

Tu ne comprends pas. Ma décision est prise. Tu me connais, tu sais ce que cela signifie.

Ça veut dire que tas perdu la boule. Tu crois vraiment quon voudra encore de toi, avec un môme ? Bref. Je serai chez mes parents.

Comme tu veux, murmura Éléonore en lui tournant le dos, retenant ses larmes.

Quand la porte se referma, elle sécroula sur une chaise, laissant enfin couler ses pleurs tandis que Paulin dormait encore. Prête à effacer toute trace de chagrin, elle se remit debout dès que les petits pieds de son fils résonnèrent dans le couloir.

Mon plus vaillant des convalescents ! Tu as faim ?

Pas trop, maman. Jai mal à la tête aussi.

Peut-être que des crêpes te soulageraient ?

Oui ! Avec de la confiture, sil te plaît !

Bien entendu.

Après la visite de la docteure qui prescrivit un traitement, Éléonore sapprêtait à aller à la pharmacie, téléphone en main prête à appeler Lucien, mais on frappa à la porte. Seul Benoît avait cette manie dignorer la sonnette un vieux code secret entre eux.

Salut !

Salut ! Comment ça va ici ? Benoît entra, une boîte de jouet à la main. Éléonore, en son for intérieur, chercha en vain la dernière fois où François avait offert quoi que ce soit à leur fils. Benoît, lui, ne venait jamais les mains vides.

Paulin est encore malade. Tu peux le garder un instant pendant que je file à la pharmacie ?

Tu veux que jy aille moi-même ? Donne-moi simplement la liste.

Dans la seconde où il la quitta, Éléonore reçut un appel.

Madame Éléonore Morel ?

Oui.

Ici lhôpital de Lyon Sud, nous avons admis votre père

Que sest-il passé ? bredouilla-t-elle, le cœur au bord des lèvres.

Un infarctus. Son état reste préoccupant.

Jarrive.

Désemparée, elle tâtonna, attrapant sac et manteau, ayant soudain conscience quon pouvait tout perdre en un instant.

Sans réfléchir, elle composa le numéro de François.

François…

Quoi, tu as changé davis ? Je vais devoir réfléchir aussi tu sais…

François, mon père est à lhôpital. Infarctus.

Et alors ? Tu veux quoi ? Hein, tu divorces, non ?

Interdite, Éléonore raccrocha.

Benoît réapparut, la trouva dans le couloir, prête à partir.

Quest-ce quil y a ?

Papa hôpital infarctus.

Il comprit tout de suite. Il fila chercher Tatie Jeanne pour rester avec Paulin, et accompagna Éléonore à lhôpital. Ils attendirent, assis dans la salle dattente, ravalant leur angoisse. Longtemps, ils gardèrent le silence, jusquà ce quÉléonore, brisée, souffle :

Merci, Benoît Comme je suis heureuse que tu sois là.

Je serai toujours là pour toi…

Je le sais, Benoît. Je le sais, à présent

Lorsque le médecin enfin sortit, il la trouva endormie, la tête posée contre lépaule de Benoît. Celui-ci la réveilla doucement.

Nous avons transféré votre père en chambre. Le plus dur est passé. Venez vous reposer chez vous, vous pourrez revenir demain.

En silence, Éléonore serra Benoît dans ses bras et pleura, laissant sécouler toute la peine accumulée ces dernières années.

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