Je serai toujours à tes côtés

Je serai toujours là pour toi

Ne recommence pas, je ten prie ! On a déjà parlé de ça un million de fois ! Pourquoi revenir encore dessus ? murmura Élodie, lasse, en balayant la conversation dun geste avant de retourner, absente, vers la cuisinière.

La journée sétirait, grise et terne, comme si le rêve de la nuit nen finissait pas. Tout avait commencé à cinq heures, quand Paul était entré à petits pas dans la chambre et avait effleuré lépaule de sa mère.

Maman, jai mal à la gorge…

À moitié endormie, Élodie posa ses lèvres sur le front de son fils et laissa soudain le sommeil seffondrer, comme une neige sur un toit fragile.

Tu as de la fièvre, mon cœur. Viens. Élodie souleva Paul dans ses bras, ferma doucement la porte derrière elle pour ne pas réveiller Julien. Elle voulait éviter, à tout prix, les reproches matinaux sur les nuits écourtées.

Après avoir pris la température de Paul et donné un peu de paracétamol, Élodie linstalla sous la couette. Elle jeta un coup dœil à lhorloge et comprit quil ny avait plus vraiment de sens à se recoucher. Autant attendre louverture du centre médical et appeler le médecin. Quand elle fut sûre que Paul dormait, elle se glissa dans la cuisine, se fit un café, et se posta à la fenêtre.

Lhiver, cette année-là, avait déguisé Paris sous un manteau de neige aussi épais quun silence denfant. La cour rétrécie semblait se perdre dans un duvet glacé, intact, à part quelques pas pressés laissés par ceux qui couraient déjà vers le métro. Élodie aperçut alors un mouvement du coin de lœil. La chatte de la voisine, tante Simone, bondissait dans la neige, disparaissant littéralement par moments pour rejaillir, moustaches ivres. Quelle aventure, sortir par ce froid ! Mais Câline semblait sen moquer : la bête libre et fière refusait obstinément la litière, forçant tante Simone à la faire sortir dès le premier miaulement. Et lorsquelle tardait, ses cris se faisaient entendre dans tout limmeuble un opéra pour chats. Mais, à son honneur, jamais elle navait causé de malheur dans lappartement. La veille encore, Élodie, descendue chercher Paul à la maternelle, avait croisé Câline, trottant vers la sortie, feulant de toute sa superbe.

Vas-y, fonce ! Encore en train de râler, celle-là ! Bonjour, ma petite Élodie ! Regarde-moi ce tyran, on croirait que je suis à son service. Un vrai général à moustaches ! Je rentre tard du travail, et voilà le résultat

Bonjour, tante Simone ! Il a du caractère, votre félin !

Tu parles ! On fait pas mieux. Pauvre de moi, toujours à élever de drôles de messieurs, cest ma destinée

Élodie sourit, hocha la tête, et poursuivit son chemin, ne trouvant rien à répondre. Le fils de Simone, Mathieu, était effectivement sérieux trop sérieux, avec une intelligence et un humour que peu savaient déceler derrière ses lunettes trop larges et son air absent. Pour Élodie, Mathieu avait toujours été là : depuis lenfance, il avait traversé toutes ses nuits, épaulant sa peine sans bruit, depuis la mort de la mère dÉlodie, Irène.

Renversée sur un passage piéton, Irène avait quitté la scène comme on quitte le monde des vivants : soudain, malgré toutes les précautions. Pour Élodie, ce fut la pire des surprises, elle qui avait cru naïvement que la sécurité tenait à lobservation des règles. Elle et Mathieu avaient dix ans, et la petite Élodie, découvrant la perte, sétait tue, pleurant sans fin, fuyait toute consolation, se réfugiait dans la salle de bains pour laisser ses larmes sépuiser jusquà sendormir, recroquevillée dans un coin froid. Le psychologue, alerté par son père Philippe, avait parlé de stress latent, de santé fragile, durgence à agir.

Cest alors que Mathieu devint son double. Déjà orphelin de père, il savait dinstinct ce qui dévorait Élodie. Il vécut presque chez elle, sous lœil attendri et discret de tante Simone et des voisins, qui apportaient un repas, restaient quand le père devait sabsenter. Jamais Simone ne lui reprocha ses absences, voyant comme tous la détresse dÉlodie. Toute la tristesse sétait mise à fondre, doucement, dans le silence attentionné de ce garçon si vieux déjà, si sage. Un soir, ramassant un chaton grelottant, à peine réveillé au monde, ils lapportèrent à Simone. Et ce fut la première fois quÉlodie retrouva la parole.

Vous auriez du lait, madame Simone ? pour le petit.

Simone, émue, lui tendit la bouteille, murmurant à part soi : « Merci, mon Dieu, elle revient… »

Le chaton resta chez Mathieu : Philippe, allergique, ne pouvait laccepter à la maison.

Mathieu devint lattache indéfectible, lombre portée dÉlodie. Tous deux enfants uniques, ils partageaient une fraternité silencieuse : une évidence, une compréhension muette qui déconcentrait les adultes. Élodie commençait une phrase, Mathieu la finissait. Ils semblaient former, pas même frère et sœur, mais un tout, rapiécé de solitude, de souffrance, mais aussi dun au-delà de la douleur.

Seule la fin du lycée vint troubler cette harmonie. Élodie était devenue une jeune femme belle, brillante, avidement courtisée. Mathieu, lui, laissait passer, sachant quaucun de ces garçons ne lintéressait. Jusquau jour où Julien surgit, tombé des marches du gymnase où Élodie faisait ses pirouettes de gymnastique.

Mademoiselle, tout va bien ? Attendez, je vais vous relever ! Cest une patinoire, ce perron Vous êtes sûre que tout va bien ?

Leurs yeux se croisèrent : Élodie, qui avait toujours raillé lamour hollywoodien, sombra dun coup au milieu, et le reconnut.

Je suis perdue, Mathieu ! Mais il est il est

Il est quoi ? grommela Mathieu, mais Élodie ne lentendait déjà plus.

Il est le meilleur, voilà tout ! sécria-t-elle en tournant sur elle-même, toute à sa joie nouvelle.

Le meilleur bien sûr. Je suis content pour toi. sourit péniblement Mathieu, avant de séclipser sous un prétexte.

Mais Élodie vivait ailleurs. Elle et Julien restèrent ensemble trois ans, puis annoncèrent à la famille quils allaient se marier. Lorsquelle essayait sa robe, pestant à cause de la couturière entêtée, Élodie regretta que la tradition interdise « lami de la mariée ».

Pourquoi il faut une demoiselle dhonneur ? Je voudrais que tu maccompagnes, toi, pas une copine par défaut !

Mathieu, assis sur une banquette du salon, regardait Élodie, perdu dans ses souvenirs. La couturière râlait devant cette intimité insolite.

Ce nest pas convenable, le marié ne doit pas voir la robe !

Mais ce nest pas le marié, il est mon meilleur ami ! ria Élodie.

Un ami… intéressant, marmonna la couturière.

Les gens nauraient donc pas le droit dêtre amis ? se défendit Mathieu. Mais dépêche-toi, Élodie, on a le gâteau de mariage à choisir, et jai encore du boulot.

Jarrive ! et elle courut se changer, tandis que Mathieu senfonçait sur la banquette, fatigué.

Bien plus tard, en revoyant les années écoulées, les premières solitudes du mariage, Élodie se demandait : comment navait-elle pas vu, tout de suite, ce que Julien était ? Aveuglée par le souvenir du « preux chevalier » incarné par Mathieu, qui lavait toujours sauvée elle simaginait princesse de conte de fée, éternellement sauvée et choyée. Mais les princes, elle le découvrait, peuvent être dun tout autre acabit.

La première faille se fit entendre lorsque, six mois après la noce, Élodie tomba malade : une angine quelle ignora, toujours soucieuse de tout faire, et qui la laissa en ruines. Quand son médecin lui conseilla un bilan de santé, Julien soffusqua :

Encore ? On a tout mis de côté pour les vacances ! Tu es jeune, ils veulent juste facturer plus !

Élodie nen croyait pas ses oreilles.

Tu es sérieux ?

Bien sûr.

Julien mon état de santé compte moins que nos vacances ?

Bah, tu es seulement fatiguée On va aller se reposer au soleil, tu verras, ça ira mieux.

Le silence dÉlodie cette fois ne fut plus celui du chagrin, mais de la rupture.

Le bilan fut payé par son père, Philippe, sans un mot mais non sans comprendre.

Il fallut presque un an pour que la santé dÉlodie redevienne potable, et encore Certains problèmes restaient. Quand Élodie tomba enceinte, elle fut classée à risque.

Je ne veux pas vous alarmer, mais il faut être lucide. La grossesse, cest une épreuve pour le corps Vous pouvez y réfléchir, conseilla la gynécologue.

Il ny a rien à réfléchir, je veux mon enfant. On fera ce quil faut.

Et ils firent de leur mieux. Hospitalisée les trois derniers mois, Élodie accoucha à terme dun petit Paul, en bonne santé, mais à quel prix Philippe et, inexorablement, Mathieu, seuls, connurent tout ce que cela avait coûté. Julien, lui, se réjouit si fort quil disparut en fêtant ça, coupant son téléphone, absent trois jours.

Élodie seffondra, puis comprit : ce nétait pas sa « princesse ». Seule la réaction de Julien envers leur fils la retint de divorcer aussitôt. Il vénérait Paul tellement, se levait la nuit, lemmenait au parc Mais parfois, balayé par la mauvaise humeur, il repoussait lenfant, puis revenait, père idéal. Ce trouble, cette oscillation épuisait Élodie, qui préférait être autonome. Philippe lui avait appris à conduire, veillant sur Paul, puis avait acheté une vieille Twingo qui ronronnait bravement. Ils vivaient dans lappartement familial tandis que Philippe sétait retiré dans son pavillon de campagne, loin du tumulte.

Avec Julien, ils ne se croisaient plus quen biais, leurs existences ne se chevauchaient quà peine, comme des lignes parallèles.

Paul tombait souvent malade. Les allers-retours chez le médecin laissaient Élodie vidée, surtout sans aide fiable : Julien pouvait être le père le plus doux ou sénerver dès quon sollicitait sa participation. Ces montagnes russes étaient si usantes quÉlodie préférait tout faire seule. Parfois, elle abusa un peu de la gentillesse de Mathieu, qui ramenait des médicaments ou venait réparer la voiture dernier soutien tangible de son monde.

Aujourdhui, regardant le jardin sous la neige, Élodie songeait au retour imminent de Mathieu dun déplacement ; peut-être quil pourrait les conduire si le médecin ne venait pas, car sa Twingo venait de tomber en panne. Les sous manquaient. Julien injectait tout dans « lentreprise », et la paie dÉlodie couvrait à peine lessentiel, entre congés maladie et rendez-vous médicaux, heureusement quils étaient logés par la famille.

Elle consulta la pendule, appela la clinique. Coup de chance, le médecin traitant était disponible.

Élodie posa enfin le téléphone,, sattaqua au petit déjeuner. Julien, mal réveillé, fit irruption.

Quest-ce qui se passe, encore ? Pourquoi tu tes agitée toute la nuit ?

Paul est malade.

Et cétait une raison de me réveiller ? Enfin Je file sous la douche, prépare-moi vite un café, jai des rendez-vous.

Élodie cuisina sans mot, pour Paul dabord, qui réclamait toujours « la cuisine des convalescents » les crêpes épaisses, aussi aimées de Julien.

Alors, tu as parlé à ton père ?

Non.

Tu attends quoi ?

Jai déjà dit, je nirai pas mendier pour quil mette lappartement à ton nom. Ça suffit !

Ton entêtement me fatigue Je paye tout ici, mais je reste un locataire. Il faut toujours de largent pour toi ou pour Paul ! Je bosse comme un fou, je nai pas pris de vacances depuis un an et rien ne va !

Julien continuait, mais Élodie nentendait plus rien. Soudain, elle sentit une corde se rompre, un fil invisible qui les liait tout deux, tendu depuis des années, se rompre comme un fil de neige trop lourde. Première rencontre, baisers du passé, mariages, naissance tout, comme dans un rêve, seffaçait.

Elle déposa la spatule et, doucement, regarda Julien en face.

Je vais le dire une fois, alors écoute-moi, coupa-t-elle. Ce soir, tu prends tes affaires et tu pars. On divorce, Julien. Je ne veux plus de cette vie. Et pour Paul, pensons à ce quon peut faire pour de bons parents, même sil ne vit plus avec tous les deux.

Julien ouvrit de grands yeux, tenta une réplique, puis quitta la table dun coup de fourchette.

Voilà, tu as fini ? Réfléchis-y aujourdhui. Ce soir, jespère que tu retrouveras raison. Je vais chez mes parents !

Comme tu veux, Élodie détourna la tête, retenant ses larmes brûlantes.

Julien tourna les talons, la porte claqua. Élodie saffaissa sur une chaise, sanglota jusquà lépuisement, pendant que Paul dormait. Au premier bruit feutré du petit, elle essuya ses joues, prépara lassiette.

Mon champion des convalescents, tu veux manger quelque chose ?

Pas faim, maman. Jai mal à la tête aussi

Peut-être que des crêpes aideront ta tête ?

Avec de la confiture ?

Bien sûr !

Après le passage de la médecin et lordonnance en poche, Élodie se prépara à aller à la pharmacie. Avant de sortir, on frappa à la porte. Seul Mathieu frappait toujours, nutilisant jamais la sonnette un code secret entre eux.

Salut !

Salut ! Comment ça va ici ? Mathieu tenait une boîte de jeu. Élodie ne se souvenait même plus la dernière fois que Julien avait offert quelque chose à Paul. Mathieu, lui, ne venait jamais les mains vides.

Paul est encore malade. Tu peux rester avec lui ? Je dois partir.

Laisse-moi la liste, jirai à la pharmacie à ta place.

Légère, Élodie lui confia le morceau de papier.

À peine Mathieu sorti, le téléphone sonna.

Madame Élodie Martin ?

Oui ?

Hôpital Saint-Louis votre père vient dêtre admis.

Quoi ? Que sest-il passé ?

Infarctus. Son état est sérieux.

Jarrive.

Désemparée, Élodie appela Julien.

Julien cest moi.

Quoi ? Tu as changé davis ?

Papa est à lhôpital. Un infarctus.

Et alors ? Tu veux quoi ? On divorce, non ?

Étonnée, Élodie raccrocha.

Mathieu, rentrant de la pharmacie, lui trouva son manteau déjà sur le dos.

Il se passe quoi ?

Papa hôpital. Infarctus.

Il ne fallut rien dire de plus. Mathieu fila chercher Simone pour garder Paul, puis il prit la voiture. Sans un mot, ils patientèrent des heures sur la banquette de laccueil, serrés par le froid et le silence.

Au bout dun moment, Élodie chuchota enfin :

Merci je suis si soulagée que tu sois là

Je serai toujours là pour toi.

Je le sais, Mathieu. Je le sais vraiment, maintenant

Quand le médecin parut, Élodie sétait endormie, la tête sur lépaule de Mathieu. Il la réveilla doucement.

Votre père est hors de danger. Il a besoin de longs soins, mais le pire est passé. Rentrez, reposez-vous. Voyez linfirmière demain pour les visites.

Élodie, dun geste, serra Mathieu dans ses bras. Elle sentit alors ses larmes couler, doucement, dissolvant, goutte à goutte, la tristesse et la fatigue accumulées comme nappe de neige au fil des années.

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