Je noublierai jamais ce jour où tout a basculé.
Ne recommence pas ! On en a déjà parlé un million de fois ! Pourquoi il faut toujours remettre ça sur le tapis ? répondit Clothilde, fatiguée, en agitant la main avant de se tourner à nouveau vers la poêle.
La journée avait mal commencé, dès cinq heures du matin, quand mon fils Paul est venu dans ma chambre me secouer doucement lépaule.
Maman, jai mal à la gorge !
À moitié endormie, je posai mes lèvres sur son front. Mon sommeil sest évanoui aussitôt.
Tu as de la fièvre, mon grand. Allez, viens. Je lai pris dans mes bras et fermé soigneusement la porte derrière nous. Je navais aucune envie dentendre par la suite Quentin se plaindre, encore une fois, de ne pas sêtre reposé.
Après avoir vérifié la température de Paul et lui avoir donné un Doliprane, je l’ai installé dans son lit. Quand j’ai regardé l’heure, j’ai su qu’il valait mieux ne pas retourner dormir. Autant attendre louverture du cabinet médical et appeler le médecin à domicile. Massurant que Paul dormait, je suis allée à la cuisine préparer un café, puis je suis resté un moment devant la fenêtre.
Lhiver, cette année à Lyon, était étonnamment neigeux. Cour Saint-Denis était recouverte dun épais manteau blanc, tombé toute la nuit. Seules quelques traces témoignaient du passage hâtif de ceux pressés par le travail. Mon regard croisa alors le chat de la voisine, madame Dubois qui, en plein milieu de la cour, bondissait joyeusement dans la neige, sy enfouissant presque totalement avant de rejaillir ailleurs, fier et libre. Ce Prosper, résolument indépendant, refusait obstinément dutiliser la litière : il lui fallait sortir, et ses miaulements convainquaient la propriétaire et tout limmeuble si la porte tardait à souvrir. Pour autant, il navait jamais sali lappartement, un vrai miracle. Je lavais vu la veille, alors que je descendais chercher Paul à la maternelle, marcher vers la porte dentrée tout en miaulant furieusement.
Vas-y, vas-y ! Encore en train de râler ce chat ! Bonjour, ma Chloé ! Regarde donc ce chenapan ! On dirait que cest lui mon maître, pas linverse. Un vrai commandant moustachu ! J’ai eu du retard à la boulangerie, et voilà qu’il me fait une scène.
Bonjour, madame Dubois ! Il prend la chose très au sérieux, votre Prosper !
Tu parles ! On nen trouve pas deux comme lui ! Jai dû naître pour éduquer des hommes sérieux, que veux-tu Elle rit doucement.
Je lui ai souri avant de reprendre mon chemin. Que dire ? Son fils Simon était vraiment un garçon posé, intelligent et doté dun humour pétillant. Malheureusement, peu de monde remarquait ses qualités : pour beaucoup, il nétait quun garçon maigrelet, à lunettes, que les filles ne regardaient jamais. Simon et moi étions amis depuis toujours depuis que je me souvienne, il avait toujours été là, comme un frère. Il me soutenait à sa façon, comme il savait le faire depuis la disparition de ma mère.
Ma mère, Isabelle, avait été renversée sur un passage piéton. Elle traversait dans les règles, mais cela ne la pas protégée. Cest peut-être ça qui ma le plus bouleversée : on mavait toujours appris quen faisant les choses correctement, rien de mauvais ne pouvait arriver
Simon et moi avions dix ans à lépoque. Nayant jamais connu la perte auparavant, je suis restée figée, incapable de parler, ne cessant de pleurer. À chaque tentative de réconfort, je fuyais, me réfugiais ailleurs, menfermais dans la salle de bains. La seule façon dapaiser mon chagrin était de mendormir dans un coin. Le psychologue que mon père m’avait fait consulter a vite alerté ma famille sur lurgence de la situation avant que le choc nentame ma santé.
Cest alors que Simon a tout bouleversé. Lui-même orphelin de père depuis deux ans, il avait sans doute mieux compris que quiconque ce que je traversais. Sa mère, madame Dubois, navait rien contre le fait quil passe ses journées avec moi : elle me plaignait, elle et les autres voisins faisaient ce quils pouvaient, apportant des repas, surveillant la petite si besoin. Jamais elle na prononcé un mot de travers lorsque Simon rejoignait la maison tard, après avoir passé des heures à mes côtés, maidant pour mes devoirs, me lisant des histoires, essayant de me convaincre de jouer, maccompagnant à la danse ou à la gymnastique, comme maman lavait toujours voulu. Petit à petit, grâce à la persévérance de ce garçon si mûr, mon cœur sest rouvert. Un jour, en ramassant un chaton abandonné dans la rue, je lui ai demandé du lait pour le nourrir. Ce fut la première parole prononcée depuis le drame.
Merci mon Dieu, elle commence à revenir à elle murmura madame Dubois en moffrant le biberon.
Le chaton resta chez Simon, car mon père, Gérard, savéra allergique.
Simon ne me quittait plus, et jai cru que cétait ainsi que devait dérouler nos vies. Enfants uniques, nous avions trouvé lun dans lautre la fraternité qui nous faisait défaut. Parfois, nous navions même pas besoin de parler pour nous comprendre ; il finissait mes phrases, je devinais ses pensées. Les adultes trouvaient ça étrange mais, devant notre douleur à moitié partagée, laissaient faire.
Ce nest quà la fin du lycée que les problèmes sont apparus. Jétais devenue une belle jeune fille, qui ne passait plus inaperçue. Simon observait tout cela sans mot dire, jusquà ce que Quentin fasse irruption dans ma vie. Je lai rencontré un soir, devant le gymnase.
Mademoiselle, tout va bien ? Laissez-moi vous aider ! Un grand brun séduisant ma tendu la main pour maider à me relever. Ces marches, un vrai piège glacé Ça va, rien de cassé ?
En le regardant, jai eu la sensation de meffondrer intérieurement. Javais toujours cru l’amour à première vue n’être que balivernes de romans et jai compris que javais eu tort.
Je suis fichue, Simon ! Je narrive même pas à lexpliquer
Fichue à quel point ? Simon fronça les sourcils, mais je ny prêtai pas attention, toute affairée à mes sentiments.
Je ne sais pas, cest le meilleur ! Jai tournoyé de bonheur dans la pièce. Tu pourrais te réjouir pour moi, non, meilleur ami ?
Bien sûr, pour toioui. Simon a esquissé un sourire forcé puis est parti.
Mais jétais ailleurs. Avec Quentin, jai vécu une passion de trois ans avant de décider que nous étions prêts à prendre notre destin en main. Nous avons annoncé à nos familles notre intention de nous marier.
Cest ridicule davoir une demoiselle dhonneur. Pourquoi pas un garçon dhonneur ? pestais-je devant le miroir en essayant la robe que jai dû faire ajuster.
Simon, qui mavait accompagnée à latelier, était assis en silence, jusquà ce que la couturière semporte :
Ce nest pas selon la tradition quun futur mari voie la robe !
Il nest pas le marié, cest mon ami jai ri.
Oui, bien sûr, lami répondit la couturière dun air perplexe.
Les gens nont plus le droit dêtre amis ? sest insurgé Simon. On a encore des courses à finir, Chloé, il faut quon se dépêche.
Je reviens tout de suite ! Jai filé essayer la robe et Simon sest affalé, visiblement las.
Aujourdhui encore, rapidement remariée, mère de Paul, je repense souvent à cette période. Comment navais-je pas vu, dès le début, ce qui allait tant mexaspérer chez Quentin ? Il était loin dêtre le prince sauveur dont javais rêvé, certain que ma place de « princesse » serait directe et naturelle. La réalité fut autre
La première alerte a retenti six mois après notre mariage, quand je suis tombée malade. Une angine que jai, bêtement, négligée par souci dêtre une “bonne épouse”, sest transformée en de sérieux ennuis. Lorsque le médecin a proposé des examens payants, la réaction de Quentin ne sest pas fait attendre.
Tu exagères. On a mis de largent de côté pour les vacances Tu es jeune, tes pas une mémé! Ils veulent juste te piquer ton argent !
Je suis restée sans voix.
Tu es sérieux?
Complètement.
Quentin Cest mes vacances ou ma santé qui compte ?
Mais tout va bien ! On partira au soleil, tu seras en pleine forme après. Tes juste stressée ! Il ma prise dans ses bras mais, pour la première fois, je ne lui ai pas rendu son étreinte.
Cest mon père qui ma payé les analyses, sans jamais rien dire de plus sur son gendre, mais il a pris note.
Un an a passé, entre traitements et restrictions. Les médecins mont finalement classée à risque durant la grossesse. Lorsque jai appris que jattendais Paul, le médecin a insisté longuement sur les dangers.
Ce nest pas sans risque, réfléchissez-y. La grossesse pourrait fragiliser votre cœur.
Je veux cet enfant.
Alors on va tout faire pour.
Les trois derniers mois, j’ai été alitée. Paul est arrivé en bonne santé et à terme. Mais personne, hormis Simon et mon père, na su ce que cette victoire mavait coûté. Quentin, apprenant que tout allait bien, sest empressé daller célébrer ça si bien quil a disparu trois jours, portable éteint. J’ai cru devenir folle, mais mon père est venu massurer que tout allait bien, tout en gardant pour lui ses pensées.
Jai alors compris que tout nétait quillusion: je nétais pas une princesse. Je nétais pas dans le bon conte. Seul le regard émerveillé de Quentin devant Paul mempêcha de demander le divorce aussitôt.
Il fut dailleurs, contre toute attente, un père attentionné, se levant la nuit, changeant les couches, sortant Paul en promenade. Parfois cependant son irritation sourdait et il fallait alors que je «moccupe» du petit. Après, il redevenait le meilleur des pères. Je ne savais plus où jen étais, ce double visage mépuisait Je morganisais seule, frôlant lépuisement car je ne savais jamais sur quelle version de Quentin compter. Cest mon père qui ma poussé à passer le permis de conduire, puis moffrit une Peugeot doccasion, pour que je ne dépende pas de Quentin.
Mon père avait tout compris mais ne sen est jamais mêlé. Sauf un soir, alors que Paul, deux ans, venait de traverser une semaine de forte fièvre. Javais confié lenfant endormi à mon père et, épuisée, je me suis écroulée à même le sol du salon. Lorsquil ma vu me réveiller, il a dit simplement :
Chloé, je ne te donnerai ni conseil ni questions. Mais sache que tu nes pas seule. Jamais. Tu comprends?
Merci, papa, je le sais. Je ne suis pas encore prête Et tant que ce nest pas clair, Quentin reste mon mari.
Il hocha simplement la tête et menlaça.
Pendant tout ce temps où je me battais pour la santé de Paul, Simon nétait jamais loin. Pour chercher un médicament quand je ne pouvais pas quitter Paul ni compter sur Quentin trop affairé, pour conduire la voiture au garage, pour réparer mille détails. Parfois, je culpabilisais de profiter ainsi de son amitié, mais je ne pouvais pas faire autrement. Simon était mon refuge, lami indéfectible.
Aujourdhui encore, regardant la cour enneigée, je pensais que Simon rentrerait de Paris ce soir, et que s’il le fallait, il memmènerait, Paul et moi, chez le médecin ma voiture était encore en panne, réellement cette fois. Les finances étaient serrées; Quentin investissait tout dans son entreprise, et mon propre salaire, allégé par mes absences pour Paul, suffisait à peine. Heureusement, on vivait dans l’appartement de mon père, alors que lui avait préféré la maison de campagne, profitant du calme.
Un œil à ma montre, jappelai le cabinet médical: le médecin traitant, de retour de vacances, accepta tout de suite de passer.
Je reposai le téléphone et préparai le petit-déjeuner lorsque Quentin entra, lair fatigué.
Quest-ce qui se passe encore? Pourquoi vous navez pas arrêté de bouger cette nuit?
Paul est malade.
Donc il fallait faire tout ce remue-ménage ? Je suis douché, prépare-moi vite mon petit-déj, jai mille choses à faire.
Sans rien dire, je me remis à cuisiner, surtout pour Paul, qui adorait mes crêpes quand il était malade, «le plat des grands guéris» comme javais lhabitude de dire. Quentin aussi les aimait.
Alors, tu as parlé à ton père?
Non.
Et quest-ce que tu attends? On en avait parlé: tu devrais lui demander de mettre lappartement à notre nom ! Je me tue au boulot, et ici je nai aucun droit ! On a toujours besoin dargent pour toi, pour Paul et moi, je nai même pas pu prendre de vacances lan dernier ! Rien ne va jamais !
Il continua ainsi, mais je nécoutais plus. Il ma alors semblé entendre cette corde, celle qui me retenait à Quentin, se rompre doucement. Sur elle reposaient tous nos souvenirs, nos débuts, notre mariage, la naissance de Paul
Avec calme, jai posé la spatule et me suis tournée vers Quentin.
Je vais dire ça une fois, et il faudra mécouter. Ce soir, tu rassembleras tes affaires et tu partiras. On divorce, Quentin. Je ne veux plus continuer ainsi. Toi non plus. On ne va pas débattre de qui a payé quoi, ce nest pas le moment. Tout ce qui compte, cest Paul: il a besoin de ses deux parents, peu importe que ce soit séparément.
Quentin sest tu, puis a jeté sa fourchette.
Sérieusement? Jespère que dici ce soir tu réaliseras ce que tu fais. Je vais chez mes parents. On reparlera.
Comme tu voudras. Je me retournai, retenant mes larmes.
Il partit sans un mot. Lorsque jentendis la porte dentrée, je meffondrai sur une chaise, laissant enfin couler toutes ces larmes trop longtemps contenues. Lorsque Paul est apparu, traînant des petits pas dans la cuisine, je me suis vite ressaisie.
On va prendre le petit-déj, champion ?
Jai pas très faim, maman. Jai mal à la tête aussi.
Mais les crêpes guérissent tout, non?
Oui! Surtout avec de la confiture !
Après la visite du médecin, jallais appeler mon père pour quil vienne maider à la pharmacie, quand on frappa à la porte. Ce ne pouvait être que Simon : lui seul nutilisait jamais la sonnette, cétait notre petit signe.
Salut!
Ça va un peu mieux, ici? Simon tenait une boîte de jeu. Jamais il nétait venu voir Paul sans une petite attention. Les cadeaux, à Noël ou aux anniversaires, jétais toujours seule à les acheter, Quentin ny pensait jamais.
Paul est encore malade. Tu pourrais rester avec lui ? Je file à la pharmacie.
Donne-moi la liste, jirai, cest plus simple.
Je lui remets alors lordonnance.
À peine Simon sorti, mon téléphone sonne.
Madame Chloé Boulet?
Oui?
Hôpital Édouard Herriot à lappareil. Votre père vient dêtre admis.
Quoi? Que se passe-t-il? Ma main serra si fort le téléphone que jen ai eu mal
Un infarctus. Son état reste grave.
Jarrive.
Je me suis mise à tourner en rond, sans savoir par où commencer. Jamais mon père ne sétait plaint du cœur. Je prenais soudain conscience de la fragilité de ceux quon aime.
Jai appelé Quentin, machinalement.
Quentin Papa est à lhôpital. Crise cardiaque.
Ah bon? Tattends quoi de moi? On divorce, tas oublié? Et il a raccroché.
Simon est revenu, ma trouvée prête à partir.
Quest-ce quil se passe ?
Papa, lhôpital. Infarctus.
Rien dautre nétait nécessaire. Simon alla prévenir sa mère, qui resta veiller sur Paul, et nous sommes partis.
Nous avons attendu jusquau soir que quelquun vienne nous donner des nouvelles. Simon et moi, côte à côte, le silence plein de toutes les inquiétudes.
Au bout dun moment, jai murmuré :
Merci dêtre là Je ne sais pas comment je ferais sans toi.
Je serai toujours là, Chloé.
Je le sais, Simon. Je comprends enfin.
Le médecin est venu plus tard, trouvant ma tête posée sur lépaule de Simon.
Votre père est hors de danger immédiat, il faudra du temps, mais le pire est passé. Vous pouvez rentrer, venez demain pour les visites.
Je serrai Simon très fort, laissant enfin sortir toutes les peines accumulées.
Cette journée ma appris que la famille, ce ne sont pas que des liens de sang, cest la fidélité, la présence discrète dans lépreuve. Jai compris que ma vraie force, ce nétait pas la promesse dun conte de fée, mais la tendresse fidèle de ceux qui restent, quoi quil arrive.