Tu sais, ça me fait penser à ce qui sest passé avec la petite…
Mais quest-ce quon va faire, murmurait Julien, complètement épuisé, accroupi devant sa fille en examinant les tâches roses sur ses joues. Encore…
Clémence, quatre ans, était debout au milieu du salon, patiente et étrangement sérieuse pour son âge. Elle avait lhabitude de ces contrôles, des visages inquiets de ses parents, des crèmes et des cachets qui semblaient ne jamais finir.
Claire sapprocha, sinstalla à côté de son mari. Avec des gestes doux, elle remit une mèche de cheveux derrière loreille de Clémence.
Ces médicaments ne servent à rien. Cest comme lui donner de leau. Et les médecins à la clinique franchement, on dirait quils tâtonnent. Ça fait trois fois quils changent le traitement, zéro résultat.
Julien se releva, se frotta larête du nez. Dehors, la grisaille sinstallait, une journée qui sannonçait aussi terne que les précédentes. Ils se préparèrent vite Clémence emmitouflée dans sa grosse doudoune, et une demi-heure plus tard, ils étaient chez la mère de Julien.
Françoise soupirait, hochant la tête en caressant le dos de sa petite-fille.
Une gamine si jeune, déjà tous ces médicaments. Cest dur pour son petit corps, fit-elle en la prenant sur ses genoux. Clémence vint spontanément se lover contre sa grand-mère, comme à son habitude. Ça me fait mal au cœur.
Si on pouvait lui éviter tout ça Claire était perchée sur le bord du canapé, les doigts entrelacés. Mais son allergie ne part pas. On a éliminé absolument tout. Elle ne mange que des produits de base, et la réaction continue.
Quest-ce quen disent les médecins ?
Rien de précis. Ils cherchent, on fait des analyses, des tests, mais voilà Claire fit un geste vers la petite. Toujours ces tâches sur les joues.
Françoise remit le col de Clémence en place.
Peut-être que ça passera en grandissant, ça se voit parfois chez les petits mais pour le moment, cest vrai que rien nest encourageant.
Julien regardait sa fille sans rien dire. Elle était menue, fragile, des yeux immenses et curieux. Il la caressa doucement et limage de son enfance lui revint : comme il chapardait les croissants du samedi matin, suppliait pour des bonbons, adorait le confiture maison à la cuillère Et elle, sa Clémence, cétait légumes bouillis, viande vapeur, eau, pas de fruits, pas de sucreries, aucune vraie nourriture denfant. Quatre ans, et son régime était plus strict que celui dun patient gastrique.
On ne sait plus quoi supprimer, avoua-t-il à mi-voix. Il ne reste quasi rien dans son assiette.
Ils rentrèrent chez eux sans échanger un mot. Clémence sendormit à larrière, et Julien la surveillait du coin du miroir. Elle dormait paisiblement, au moins, elle ne se grattait pas.
Maman a appelé, lança Claire. Elle voulait inviter Clémence le week-end prochain. Elle a pris des places pour le théâtre de marionnettes, ça lui ferait plaisir dy aller avec elle.
Le théâtre ? Julien changea de vitesse. Ça lui ferait du bien, oui. Quelle pense à autre chose.
Jai pensé pareil. Ça lui ferait du bien de sévader un peu.
Le samedi, Julien se gara devant la maison de sa belle-mère. Il sortit Clémence du siège-auto, elle papillonna des yeux, toute ensommeillée réveillée trop tôt, pas le temps de finir sa nuit. Il la porta contre lui, et elle sappuya sur son épaule, toute douce et légère comme un moineau.
Denise savança sur le perron dans son vieux tablier à fleurs, bras ouverts comme si elle retrouvait une rescapée.
Notre petite chérie, mon rayon de soleil, fit-elle en serrant Clémence contre elle. Toute pâlichonne, trop mince vos histoires de régimes vont la rendre malade, vous lépuisez pour rien du tout.
Julien mit les mains dans ses poches, essayant de rester calme. Toujours le même discours.
On fait ça parce quon na pas le choix, tu sais bien.
Mais quel choix, vraiment ? Sa belle-mère la scrutait comme si elle revenait dun séjour en camp de travail. Tout en os, cette enfant ! Elle a besoin de manger, pas de jeûner.
Elle partit avec Clémence dans ses bras sans se retourner, la porte se referma tout doucement derrière elles. Julien resta là, les pensées en vrac. Un doute ressemblant à un brouillard insistant dans sa tête, sans réussir à mettre le doigt dessus. Il frotta son front, resta encore une minute devant le portail, écoutant le calme du jardin. Puis il fit demi-tour pour rejoindre la voiture.
Un week-end sans enfant, cétait étrange, presque oublié. Le samedi, ils allèrent ensemble au Carrefour, poussant le caddie et remplissant de quoi tenir la semaine.
À la maison, Julien passa laprès-midi à bricoler le robinet de la salle de bain, qui fuyait depuis des lustres. Claire rangeait les armoires, sortait les vieux vêtements pour les mettre dans des sacs à donner ou jeter. Le quotidien, quoi mais le silence pesait, sans les rires de Clémence, le logement paraissait trop grand, trop vide.
Le soir, ils commandèrent une pizza celle à la mozzarella et au basilic, un vrai plaisir interdit pour Clémence. Ils débouchèrent une bonne bouteille de Bordeaux. Sur la table de cuisine, ils discutaient de tout et de rien chose rare, maintenant. Du boulot, des prochaines vacances, ce fichu chantier pas terminé.
Ça fait du bien, souffla Claire, puis elle sarrêta, gênée. Enfin tu vois ce que je veux dire. Juste tranquille.
Je comprends, répondit Julien en couvrant sa main avec la sienne. Elle me manque aussi. Mais on avait besoin de souffler.
Le dimanche, il partit la récupérer en fin daprès-midi. Le soleil baissait, la lumière orange envahissait la rue. La maison de sa belle-mère, cachée derrière les vieux pommiers, prenait dans le crépuscule un air presque doux.
Julien poussa le portail les gonds grinçaient et sarrêta, surpris.
Sur le perron, sa fille était là, Denise à côté delle, radieuse, penchée vers Clémence. Dans sa main, un gros chou à la crème, doré, luisant, et Clémence le dévorait allègrement. Sa bouche pleine, des miettes jusque sur le menton, les yeux brillants de joie, comme jamais.
Julien resta figé, dabord incrédule. Puis une colère chaude monta en lui, fulgurante.
Il sélança et, en trois pas, arracha la pâtisserie des mains de sa belle-mère.
Cest quoi ça ?!
Denise sursauta, écarta les bras. Ses joues devinrent rouges à en flamber.
Elle balbutia, agitant les mains :
Mais cest juste un petit bout ! Un chou, rien de dramatique
Julien nécoutait plus. Il prit Clémence contre lui elle se cramponna à sa veste, apeurée et la ramena à la voiture. Il linstalla dans son siège, Boucle la ceinture, les doigts tremblaient de rage. Clémence le regardait, bouleversée, prête à pleurer.
Ça va, mon cœur, murmura-t-il en la caressant, essayant de garder un ton apaisé. Reste là, Papa revient tout de suite.
Il referma la portière et retourna à la maison. Denise attendait sur le perron, triturant le bord de son tablier, livide.
Julien, attends, tu comprends pas
Je comprends pas ? Il sarrêta devant elle, explosant enfin. Ça fait six mois quon galère à trouver ce qui la rend malade ! Les analyses, les tests dallergies Tu te rends compte de tout ce quon a payé, de toutes les nuits blanches à sinquiéter ?
Denise recula, effrayée.
Jai juste voulu son bien
Le bien, vraiment ? Julien fit un pas vers elle. Elle vivait à leau, au poulet bouilli ! Plus rien dans son alimentation ! Et vous, en cachette, vous lui donnez des choux à la crème ?
Je voulais renforcer son immunité ! Sa belle-mère se redressa. Je lui donnais juste un peu pour quelle shabitue. Encore quelques fois et elle serait guérie, grâce à moi ! Jai élevé trois enfants, cest pas rien !
Julien ne la reconnaissait plus. Cette femme, quil supportait pour le calme dans la famille elle empoisonnait sa fille, persuadée davoir raison, plus forte que les médecins.
Trois enfants répéta-t-il, tout bas, et elle blêmit. Et alors ? Chaque enfant est différent. Clémence, cest MA fille, pas la vôtre. Fini, vous ne lapprochez plus.
Quoi ?! Denise se raccrocha à la rampe. Tu nas pas le droit !
Si jai le droit.
Il tourna les talons, retourna vers la voiture. Derrière, Denise se mit à crier, mais Julien ne se retourna pas. Il sinstalla, démarra. Dans le rétroviseur, il vit sa belle-mère sortir dans la rue, gesticulant. Il appuya sur laccélérateur.
Arrivés chez eux, Claire attendait dans lentrée. Elle vit le visage de Julien, Clémence les joues mouillées, et comprit.
Quest-ce quil sest passé ?
Julien raconta tout, bref, sans sattarder toute sa colère sétait déversée là-bas. Claire écoutait, de plus en plus tendue. Puis elle prit son portable.
Maman ? Oui, je sais tout. Comment tas pu faire ça ?
Julien emmena Clémence dans la salle de bains nettoyer les traces de chou et les larmes. Derrière la porte, il entendait Claire gronder sa mère comme jamais. À la fin, il entendit clairement : « Tant quon na pas réglé le problème dallergie, tu ne la verras plus ».
Deux mois passèrent…
Le déjeuner chez Françoise était désormais un rituel chaque dimanche. Ce midi, elle avait fait un beau fraisier. Et Clémence le mangeait, à la grande cuillère, les joues pleines de crème et de fraises. Rien sur les joues, aucune tâche.
Qui aurait imaginé soupira Françoise. De lhuile de tournesol. Une allergie vraiment rare.
Le médecin a dit que ça arrive une fois sur mille, rapporta Claire en tartinant du beurre sur son pain. Une fois quon a tout éliminé et remplacer par de lhuile dolive, tout a disparu en deux semaines.
Julien dévorait des yeux sa fille, radieuse, joues roses, sourire, la crème sur le nez. Enfin une petite fille qui pouvait manger normalement. Les gâteaux, les biscuits tout ce quelle voulait, du moment quil ny avait pas dhuile de tournesol, et finalement on a découvert quil y en avait bien assez.
Avec Denise, cétait froid. Elle appelait, sexcusait, pleurait au téléphone. Claire restait distante. Julien, lui, ne lui adressait même pas la parole.
Clémence piqua à nouveau dans le gâteau, et Françoise rapprocha la coupe devant elle.
Vas-y, ma chérie. Régale-toi.
Julien se laissa aller contre le dossier de la chaise. La pluie tapait doucement contre les vitres, mais la maison flottait dans une ambiance chaleureuse, lodeur de gâteau tout partout. Sa fille avait enfin retrouvé la santé. Le reste, franchement, il nen avait plus rien à faire.