Je vais réunir tout le monde chez moi
Clémence Vernier posa sa tablette et attrapa son téléphone :
Mamie, comment vas-tu ? Tu te sens bien ? Et papi, tout va bien ? Ah, il fait sauter les pommes de terre, alors tout est parfait. Jai fini le travail pour aujourdhui, je vais chercher Lucien au judo, puis on passera à la boulangerie et on rentre vite à la maison.
Ensuite, Clémence composa un autre numéro :
Yvan, salut, je file à la maison, vous finissez bientôt avec Éloïse ? Vous êtes déjà sur la route ? Super, papi prépare les pommes de terre, on dînera tous ensemble.
Clémence se leva et rangea dans son sac ce quil lui fallait. Elle lança à ses collègues :
À demain tout le monde ! Bonne soirée !
Salut Clémence, profite bien de ta soirée !
Sous son bureau, elle échangea vite ses escarpins pour des baskets, enfila son trench et jeta un coup dœil machinal à la nuit tombante à travers la vitre. Cétait une douce soirée dautomne, les lumières clignotaient et les Parisiens pressaient le pas pour rentrer chez eux. Clémence aperçut son reflet dans la fenêtre et lui adressa un sourire attendri. Qui aurait cru, il y a quelques années, quelle vivrait elle aussi une vie ordinaire, quelle aurait une famille et quelle presserait le pas vers la chaleur dun foyer, là où elle était attendue chaque soir ? Elle avait été convaincue que jamais cela ne lui arriverait.
Oh, sa famille était particulière, certes, mais ils étaient si heureux et saimaient tant.
Sa propre mère lavait abandonnée aussitôt née, avait disparu de la maternité, laissant la petite sans nom, sans trace. Létat civil notait « mère inconnue, pas de papiers, père absent ». Ce sont des étrangers qui lui ont donné ce prénom, Clémence, et ce nom, Vernier, pour le printemps. Pourquoi Clémence ? Nul ne le sait. Elle a toujours préféré les garçons pour amis. Son meilleur, Yvan, était de quelques mois son aîné. Lui aussi sappelait Vernier, pour la même raison. Clémence était excellente élève, obéissante, appliquée, dévouée elle espérait tant quune famille laccueillerait. Elle na connu la vie de famille que dans les films. Était-ce parce quelle était trop longiligne, trop sauvage ? Ou simplement de la malchance ? Quand Yvan a été adopté, Clémence a pleuré toute la nuit. Non pas de jalousie, mais davoir perdu son unique ami. Il la regardait tristement derrière ses lunettes :
Clémence, tu veux que je refuse ?
Mais tes fou, Yvan ? On ne rêve que de ça ! Vas-y, nos chemins sont chacun tracés.
Je te retrouverai, promis !
Mais Clémence riait : inutile, ce nest pas la peine.
Baccalauréat obtenu avec les félicitations, elle est entrée à lIUT de génie civil, a vécu en cité universitaire. À la fin de ses études, la mairie lui a attribué un petit appartement, droit dorpheline. Cétait loin du centre, tant pis ! Elle a trouvé un poste dans un cabinet darchitecture, la vraie vie commençait. Beaucoup damies au travail, pas encore de famille, cétait sa décision. Clémence rêvait, tout bas, dune grande maison, dun mari aimant et denfants deux, peut-être trois, qui joueraient, riraient, courraient partout. Ces mots, elle voulait tant les entendre : « Maman, papa ! » des mots chauds, mystérieusement étrangers pour elle. Ouvrir la porte et être accueillie par « Maman, papa sont là ! » comme dans un conte.
Un soir, alors quelle approchait de son immeuble, la porte s’ouvrit à la volée et un jeune gars la bouscula, un sac à la main. Elle monta et trouva une vieille dame effondrée sur les marches :
Ma retraite mon sac il ma poussée. Mes lunettes, où sont mes lunettes, je ny vois rien !
Clémence courut, mais le voleur avait disparu. Elle releva la vieille, qui heureusement navait rien de grave.
Cest honteux, ma fille, pleurait la vieille, pourquoi tant de méchanceté ?
Clémence la raccompagna chez elle. Le mari, un vieil homme malade, ne quittait plus le lit. Dès lors, Clémence vint régulièrement leur rendre visite, leur apportant de quoi manger, la pension ayant été dérobée. La police fut prévenue mais le voleur, elle ne le revit jamais, bien quelle ait cru se souvenir de lui. Quelques jours plus tard, on retrouva le sac sans argent, mais au moins les papiers.
Clémence se sentait chaque semaine plus proche de Mamie Paulette et de Papi Marcel. Un médecin vint soigner Marcel, la santé revint peu à peu dans le ménage. Ils ladoptèrent comme petite-fille, linvitaient à leur table, navaient plus personne dautre au monde.
Un jour, dans le bus, Clémence fit la connaissance dun jeune homme. Il la regardait et souriait :
Mademoiselle, votre visage me dit quelque chose. On ne se serait pas déjà croisés ?
Clémence ria :
Je ne pense pas.
Il était charmant, et tout en la raccompagnant à pied jusquà son immeuble, il lui raconta presque toute sa vie. Il sappelait Denis, vivait avec sa mère, travaillait comme coursier. Elle eut tout de suite limpression de le connaître depuis toujours. Denis attendait Clémence à la sortie du cabinet, la raccompagnait à chaque fois. Un soir, elle linvita chez elle. Elle lui offrit du thé, quelques tartines, et, sans trop comprendre pourquoi, lui raconta son enfance à lorphelinat. Denis semblait vouloir dire quelque chose, mais se retint. Avait-il pitié ? Clémence laimait bien, quelque chose la perturbait. Puis, un soir, tout bascula. Denis revint, elle se leva pour faire chauffer leau. Soudain, il la ceintura, serrant fort.
Denis, je prenons notre temps, tu veux ?
Mais il ne faisait que resserrer son étreinte. Puis il devint violent :
Cest toi qui mas dénoncé ! On ma tout dit, que tes la fille de lorphelinat ! Jai vu le portrait-robot, jai failli avoir des ennuis. Ouvre-la, et tu verras, personne ne taidera !
Clémence nalla pas porter plainte. Elle eut trop peur du scandale. Un mois plus tard, elle fut emmenée durgence par les pompiers : grossesse extra-utérine, rupture, la possibilité davoir des enfants à jamais compromise.
Mamie Paulette la veilla, la consola, la nourrit de bouillons, lui fit boire des tisanes, la remit doucement sur pied. Clémence, revenue chez elle, ne parlait quasi plus. Un après-midi, ses pas la menèrent sans y penser au couvent de Saint-Martin. Lautomne finissait, le ciel immense et bleu, les cloches vibraient, les massifs étaient nettoyés pour lhiver.
Vernier, Clémence ?
Elle sursauta. Un des bénévoles sapprochait, tout sourire :
Clémence ! Je te cherchais justement !
Yvan cest toi ?
Elle le reconnut enfin, lenlaça en pleurant. Il essuya ses larmes :
Viens, la soupe est chaude, y a des tartes, du thé. On parlera après.
Elle ne sut comment, mais dans la salle commune, elle raconta tout à Yvan, et lui se confia à elle. Adopté, battu par son beau-père, il avait fui, sétait blessé, avait erré dans la rue. Le monastère lavait accueilli, il y retrouvait un peu de paix.
En rentrant chez elle, Clémence réalisait à quel point son existence avait changé grâce à Yvan. Elle-même naurait pas voulu rentrer, elle avait vécu plusieurs jours au couvent. Là, ils avaient pris leur décision.
Mamie Paulette et Papi Marcel proposèrent depuis longtemps à Clémence de lui céder leur appartement. Mais elle et Yvan eurent une idée plus belle encore.
Mamie Paulette et Papi Marcel furent ravis de lidée : vivre tous ensemble. Jamais ils nauraient pensé finir leurs vieux jours dans une maison vivante, une famille enfin.
Depuis cinq ans maintenant, Clémence et Yvan Vernier sont mariés et habitent à la périphérie de Lyon, dans un grand appartement où chacun a sa place. Mamie Paulette et Papi Marcel sont les piliers de cette maison pleine de rires et de vie. Deux ans plus tard, le rêve de Clémence saccomplit : ils adoptèrent deux enfants, Lucien et Éloïse, du même orphelinat où eux-mêmes avaient grandi.
Yvan, tu te souviens ? On espérait quun jour, quelquun nous emmènerait pour former une famille. Regarde leurs yeux, et jurons-leur dêtre les parents que nous avons toujours cherchés.
Et désormais
Maman, il est où papa ? Mamie, viens voir ce quon a construit avec papi !
Aujourdhui Clémence ne veut plus penser aux mauvaises choses. Même si un jour, mamie Paulette lui glissa quon avait finalement arrêté leur agresseur. De nouveau coupable, il avait été incarcéré. Pour longtemps, semble-t-il.
Que chacun reçoive selon ses actes dans cette vie, et dans lAutre.