Je réunirai tout le monde chez moi

Je réunirai tout le monde chez moi

Amélie Dubois pose sa tablette et attrape son téléphone :
Mamie, ça va ? Comment tu te sens aujourdhui ? Et papy, il va bien ? Ah, sil fait sauter des pommes de terre, cest que tout roule. Jai fini avec le boulot pour aujourdhui, je vais récupérer Daniel à son activité, on passera à la supérette et bientôt on sera à la maison.

Puis Amélie compose un autre numéro :
Charles, salut, je rentre. Tu es avec Chantal ? Vous roulez déjà ? Super, alors ce soir on dîne tous ensemble, papy est en cuisine !

Amélie se lève et range ce quil faut dans son sac à main. Elle lance aux collègues :
À demain tout le monde, je file !
Salut Amélie, passe une belle soirée !

Sous la table, elle change vite de chaussures, enfile son imper et jette un regard machinal par la vitre déjà sombre. Il fait bon ce soir, lautomne est doux. Les lampadaires scintillent en rythme, chacun rentre chez soi après le travail. Dans son reflet, Amélie aperçoit un sourire elle naurait jamais cru, il y a peu, quelle vivrait une vie « normale », ordinaire. Quelle aurait une famille, elle aussi, et quun soir, elle se presserait, le cœur léger, vers un foyer où on lattend chaleureusement. Fut un temps où elle croyait que jamais tout cela narriverait.

Sa famille est peut-être atypique, mais ils saiment dun amour profond.
Sa mère, Amélie ne la jamais connue. À la maternité, elle la abandonnée, et lEtat civil indiquait « mère inconnue, aucun papier, père absent ». Son prénom et son nom, des étrangers les ont choisis : Dubois, parce que cétait le printemps. Quant à « Amélie », personne ne sait vraiment pourquoi. Enfant, elle na eu que des copains garçons son meilleur ami, Camille, avait juste un an de plus quelle. Lui aussi, on lappelait Dubois pour la même raison. Amélie a toujours été studieuse, appliquée, serviable elle rêvait que quelquun la prenne dans sa famille. Elle ne connaissait la vie de famille quà travers les films. Mais, pas de chance, ou bien cétait son allure maladroite, il semblait que jamais elle ne serait choisie. Quand Camille a été adopté, Amélie a pleuré toute la nuit. Pas de jalousie, juste la perte de son unique ami. Il la regardait, triste derrière ses lunettes.
Tu veux que je refuse, Amélie ?
Mais enfin, tu es fou ? On ne refuse pas ça On a tous notre destin.
Je te retrouverai, cest promis !
Amélie a esquissé un petit rire :
Cest pas la peine, va

Elle a terminé le lycée, puis rejoint un BTS bâtiment, a habité en foyer. À la fin de ses études, la mairie lui a donné un studio privilège dorpheline. Lendroit en lisière de Nanterre nest pas fameux, mais enfin ! Elle a décroché un boulot de dessinatrice dans un cabinet darchitecture francilien. Grande, indépendante, elle sest fait dexcellentes copines au bureau. Elle ne se voyait pas encore fonder une vraie famille. Mais elle avait un rêve précis : une maison pleine de vie, un mari tendre, des enfants. Deux, peut-être trois. Ils joueraient, riraient, criant « maman! papa! ». Amélie voulait tant entendre ces mots, doux et inédits. Ouvrir la porte et, là, entendre : « Maman, Papa est arrivé ! » un conte de fées.

Un soir, alors quAmélie rentre chez elle, la porte de limmeuble souvre brusquement. Un jeune homme la bouscule, sac en main, et file. Dans le hall, une vieille dame est au sol :
Ma retraite mon sac quelquun ma poussée. Mes lunettes, où sont-elles ? Je ne vois plus rien !
Amélie tente de rattraper le voleur, trop tard, il a disparu. Elle aide la grand-mère à se relever : heureux hasard, rien de cassé.
Cest atroce, ma petite pourquoi il ma fait ça ?
Amélie raccompagne la vieille, Jeanne, chez elle. Son mari, Paul, est malade, alité. Touchée, Amélie prend lhabitude de passer les voir, dapporter des victuailles la pension a été volée. Ils ont signalé le vol, mais le jeune homme reste introuvable. Quelques jours plus tard, le sac vide, papiers inclus, est retrouvé en bas de limmeuble cest déjà ça.

Rapidement, Amélie passe voir mamie Jeanne et papy Paul presque chaque soir. Ils appellent Amélie « ma petite-fille », ils nont plus personne. Elle sattache à eux, les aide, leur redonne goût à la vie.

Un jour dans le bus, Amélie fait la connaissance dun garçon. Il la regarde, sourire aux lèvres :
Vous me rappelez quelquun. On sest déjà vus quelque part ?
Amélie rit :
Je ne crois pas.
Il sappelle Gérard, habite avec sa mère, travaille en ville. Il semble bienveillant. Très vite, Gérard accompagne Amélie sur le trajet du soir, ils partagent quelques instants légers. Puis elle linvite à la maison. Thé, tartines et soudain, elle lui confie, pour la première fois, son enfance en foyer. Gérard la couve dun regard énigmatique, prêt à parler, puis se retient. Peut-être éprouve-t-il de la pitié. Amélie ressent un malaise diffus. Et la fois suivante, la situation tourne au cauchemar.

Gérard entre, Amélie part préparer le thé. Il lapproche, lenlace brutalement. Elle proteste :
Gérard, inutile de se précipiter, non ?
Mais il lui serre les poignets, puis Amélie crie. Gérard, furieux :
Tu mas dénoncé, sale gamine de foyer ! On mavait dit que tu aidais lautre vieille, je tai reconnue avec le portrait-robot ! Tant mieux pour moi, si tu la ramènes, tes foutue ! Personne técoutera, tu comptes pour personne ! Sinon, ce sera pire !

Amélie, terrorisée, ne porte pas plainte. Elle craint le scandale. Un mois plus tard, elle est hospitalisée durgence. Grossesse extra-utérine, complications : impossible davoir un enfant, peut-être pour toujours.

Mamie Jeanne veille sur elle, la console, la nourrit de bouillon, la soigne avec des tisanes maison. Amélie sort de lhôpital anéantie, perdue, sans but. Elle se tait de plus en plus. Un jour, ses pas la mènent à labbaye locale. Fin dautomne, le ciel est haut, limpide, bleu outremer ; les cloches résonnent, le soleil se pose sur les toits dorés. Les bénévoles nettoient le jardin, lodeur des fleurs fanées flotte dans lair
Dubois, Amélie ? entend-elle soudain.
Elle se retourne : un bénévole sapproche, sourire illuminé cest Camille.
Cest toi, Camille ?
Amélie se jette dans ses bras, éclate en sanglots. Il essuie ses larmes.
Viens, Amélie, on va boire un thé et manger un gâteau, on parlera après.
Amélie ne sait plus comment elle sest confiée à Camille, comme jamais encore. Il raconte aussi son parcours : adopté, frappé par son beau-père, en fuite, blessé puis recueilli à labbaye, où enfin son âme panse ses blessures.

Pendant le retour, Amélie songe à sa nouvelle chance. Grâce à Camille, elle a traversé la tempête. Dailleurs, elle na pas voulu rentrer chez elle tout de suite, elle a passé plusieurs jours à labbaye. Cest là que tout sest décidé.

Mamie Jeanne et papy Paul lui avaient plusieurs fois proposé de mettre leur appartement à son nom. Mais Amélie et Charles imaginent mieux encore.

Ils décident de vivre tous ensemble. Mamie et papy sont bouleversés de bonheur. Vivre ensemble, vieux et malades, ils nosaient plus en rêver.

Aujourdhui, Amélie et Charles Dubois sont mariés depuis cinq ans. Ils se sont installés en proche banlieue parisienne, dans un spacieux appartement. Mamie Jeanne et papy Paul sy sentent chez eux. Ils forment enfin une famille. Il y a deux ans, la plus grande joie dAmélie sest accomplie : elle et Charles ont adopté deux enfants, Daniel et Chantal, de la même maison denfants où ils ont grandi.

Camille, tu te souviens comme on espérait quon aurait un jour une famille, une vraie ? murmure Amélie, radieuse. Regarde leurs yeux, et promets quon sera pour eux les parents que nous avons toujours rêvé davoir.

Et maintenant :
Maman, où est papa ? Mamie, viens voir ce quon a construit avec papy !

Amélie ne veut plus penser au malheur. Un jour, mamie Jeanne lui a soufflé que le voleur, ils lavaient finalement retrouvé. Il avait recommencé cette fois, il est vraiment en prison, et pour longtemps.

Que chacun reçoive selon ses actes. Dans cette vie, comme dans lÉternité.

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