Rassembler tout le monde chez moi
Claire Dubois posa sa tablette et attrapa son téléphone :
Mamie, comment vas-tu ? Tu te sens bien ? Et papi, il va bien aussi ? Ah, il fait sauter des pommes de terre, donc tout va bien. Jai terminé le travail pour aujourdhui, je vais passer chercher Thibaut après le sport, on sarrêtera chez le boulanger et on sera bientôt à la maison.
Puis Claire passa un autre appel :
Jérôme, salut, je rentre, et toi, tu es déjà avec Élodie ? Vous êtes en route ? Super, papi fait les pommes de terre, on va dîner tous ensemble.
Claire se leva, rangea ses affaires dans son sac à main. Elle lança à ses collègues :
Salut tout le monde ! À demain !
À demain Claire ! Passe une bonne soirée !
Sous le bureau, elle échangea vite ses escarpins contre des baskets, enfila son imper et jeta un œil à la fenêtre, où la nuit commençait à tomber. Il faisait doux pour un soir dautomne. Les lumières de la rue scintillaient, et les gens hâtaient le pas vers la chaleur de leur foyer. Claire aperçut son reflet dans la vitre et esquissa un sourire qui laurait cru, elle non plus, quun jour elle vivrait une vie tout à fait normale, quelle aurait une famille et que, chaque soir, elle rentrerait là où, sans faute, on lattend ?
Il ny a encore pas si longtemps, elle en doutait. Oui, sa famille nest pas tout à fait ordinaire, mais ils sont tous extrêmement heureux et saiment profondément.
Sa mère lavait abandonnée dès la naissance. Elle lavait donnée à la maternité et ne sétait plus jamais manifestée. Dans son dossier de la DASS, il était écrit : mère inconnue, pas de documents, pas de père. Ce sont des étrangers qui lui ont donné le nom Dubois elle était née au printemps. Mais pourquoi Claire, personne ne sen souvenait trop.
Elle a toujours eu plus daffinités avec les garçons. Son meilleur ami sappelait Yann, de juste un an son aîné. Lui aussi sappelait Dubois, pour la même raison. Claire était une élève brillante, obéissante, travailleuse, toujours prête à rendre service elle espérait de toutes ses forces être adoptée. Elle navait vu une vraie vie de famille quau cinéma. Mais, que ce soit parce quelle était grande et un peu gauche ou simplement pas très chanceuse, personne ne la choisissait.
Quand Yann trouva une famille, Claire pleura toute la nuit. Pas par jalousie, mais parce que le seul ami quelle avait allait partir.
Il lavait regardée derrière ses lunettes dun air un peu perdu :
Claire, tu veux que je refuse ?
Tu es fou, Yann ? On ne refuse pas ça. Vas-y, on a chacun sa route à tracer.
Je te retrouverai, cest juré !
Mais Claire avait ri sèchement ce nétait pas indispensable.
Après le bac, elle sinscrivit à lIUT Génie civil, vécut à linternat. Une fois diplômée, on lui attribua un petit studio un F1 en bordure de Nancy, comme cela se fait pour les pupilles de lÉtat. Ce nétait pas le rêve, certes, mais cétait chez elle ! Elle trouva un poste dans un bureau détudes. Sa vie dadulte commença réellement.
Elle sétait faite beaucoup damies au travail, mais fonder une famille, elle estimait que ce nétait pas encore le moment. Elle rêvait néanmoins dune grande maison, dun mari aimant, et davoir plusieurs enfants deux, voire même trois, qui courent, jouent et rient tout le temps : « Maman ! Papa ! » Ces mots chauds et accueillants, Claire en rêvait, elle qui navait jamais pu les prononcer.
Un soir, alors quelle rentrait chez elle, elle vit un garçon sortir brusquement de limmeuble et faillit la renverser, un sac à la main. Claire entra et découvrit une vieille dame étendue dans lescalier :
Ma retraite mon sac il ma poussée. Mes lunettes, où sont mes lunettes, je ne vois plus rien !
Vite, Claire rebroussa chemin pour tenter darrêter le voleur, mais il avait déjà disparu. Heureusement, la vieille dame navait rien de cassé.
Comment ça peut arriver ? sanglotait-elle.
Claire aida la dame, qui sappelait Madame Lefèvre, à rentrer et découvrit que le vieux monsieur était alité. Dès lors, Claire leur rendit souvent visite, leur portait des courses, puisque la retraite avait disparu. Ils avaient fait une déclaration à la police, mais le voleur ne fut jamais retrouvé. Le sac avec les papiers fut toutefois ramené par une voisine quelques jours plus tard un moindre mal.
Claire venait de plus en plus souvent voir Mamie Lefèvre. Elle fit venir un médecin pour Monsieur André, qui retrouva un peu dentrain. « Tu es comme notre petite-fille », lui disaient-ils, ravis davoir enfin quelquun de proche.
Un jour, dans le bus, Claire fit la rencontre dun garçon. Elle sentit un regard insistant et un sourire :
Mademoiselle, vous avez un visage qui me dit quelque chose On ne se serait pas déjà rencontrés ?
Claire rit :
Je ne crois pas.
Il sappelait Luc, vivait avec sa mère, il travaillait. En rentrant ensemble, il lui sembla être un vieil ami tant il se confiait facilement.
Luc commença à venir la chercher après le travail, la raccompagna jusquà la maison. Un soir, Claire linvita à dîner ; elle lui offrit du thé, quelques tartines. Elle lui raconta même son enfance à la DASS. Un certain malaise restait, quelque chose la retenait Et lors de sa visite suivante, tout bascula. Luc la rejoignit en cuisine, la serra fort de façon trouble.
Luc, on ne pourrait pas prendre notre temps ?
Il agrippa encore plus ses mains, puis
Claire cria.
Il lui répondit froidement :
Cest toi qui mas trahi, tu crois que je nai pas reconnu la fille de la DASS ? On mavait prévenu, ton portrait circulait. Je men suis tiré de justesse. Et maintenant tu te tais, compris ? Personne ne taidera, tu nas personne. Sinon, ça ira plus mal…
Claire nalla pas porter plainte. Elle avait peur des rumeurs. Un mois plus tard, elle fut emmenée durgence à lhôpital. Grossesse extra-utérine, complications elle ne pourrait peut-être jamais avoir denfants.
Mamie Lefèvre soccupa delle, lui soufflait des mots doux, lui préparait son bouillon, ses infusions. Claire sortit de lhôpital abattue, sans plus croire en lavenir. Muette, un jour, elle se retrouva sans sen rendre compte devant un monastère tout proche.
Lautomne tirait à sa fin, le ciel était haut, dun bleu profond, les cloches senvolaient vers le ciel. Des jardiniers ramassaient les fleurs fanées.
Dubois, Claire ? entendit-elle soudain.
Une voix familière, le sourire chaleureux dun jeune homme :
Claire, je te cherchais justement !
Yann ?
Elle le reconnut enfin. Elle létreignit, pleura.
Il essuya ses larmes :
Viens à la salle commune, la soupe est bonne, il y a du pain et du thé, et on discutera.
Elle ne sut même pas comment elle avait trouvé la force de tout raconter à Yann. Lui aussi se confia : son adoption, la brutalité de son beau-père, sa fuite, ses années à errer. Ici au monastère, il sétait apaisé.
Sur le chemin du retour, Claire ne cessait de penser à la chance offerte par ces retrouvailles. Elle était restée quelques jours au monastère, incapable de rentrer chez elle. Là, les décisions sétaient imposées.
Depuis longtemps, Mamie Lefèvre et Monsieur André lui proposaient de leur léguer leur appartement. Mais avec Yann devenu Jérôme entre temps, un prénom plus doux ils eurent une autre idée : habiter tous ensemble.
Mamie Lefèvre et Monsieur André en furent profondément heureux jamais ils navaient imaginé finir leur vie entourés.
Voilà bien cinq ans que Claire et Jérôme Dubois sont mariés. Ils ont emménagé tous ensemble dans un bel appartement à la périphérie de Nancy. Chacun y a sa place. Mamie Lefèvre et Monsieur André sont les aînés, les piliers. Ils ne sont plus seuls : ils ont une famille à nouveau.
Et puis, il y a deux ans, le rêve de Claire sest réalisé : ils ont adopté deux enfants, Thibaut et Élodie, venus du même foyer que leur enfance.
Jérôme, tu te souviens comme on attendait, toi et moi, que quelquun vienne nous chercher, pour avoir enfin une maison ? disait Claire, toute émue.
Regarde leurs yeux, et promets-moi quon sera les parents que nous aurions voulu avoir.
À présent, chaque jour, jentends :
Maman, il est où papa ? Mamie, viens voir, regarde ce quon a construit avec papi !
Je ne veux plus penser au passé. Mamie Lefèvre ma soufflé un jour que notre agresseur avait été arrêté, à nouveau pour de sales affaires, et cette fois-ci il serait en prison longtemps.
Chacun sera jugé selon ses actes, dans cette vie et dans lAutre. Quant à moi, jai enfin trouvé ma famille, mon foyer et ma paix.