– Je recherche une femme prénommée Alexandra.

Je cherche une femme, prénommée Eugénie.

En passant sous larcade basse, il pénétra dans cette cour typiquement parisienne, la fameuse cour-entonnoir. Elle débordait de neige fondue. La quatrième cour de la journée ! Une aire de jeux, des balançoires, des gamins tapant dans un palet détrempé, éclaboussant de leau, sans se soucier dautre chose.

Il resta un instant sous larche, jetant un coup dœil circulaire. Il aurait tellement aimé quun détail le happe, quun souvenir rejaillisse, quun brin du passé veuille bien le titiller Mais tout était différent ici par rapport à lancienne cour de son imaginaire. Forcément : tant dannées avaient coulé sous les ponts. Autrefois, à part quelques cordes à linge tendues, des cabanons sous les fenêtres, des massifs de phlox et deux bancs grinçants, il ny avait rien ici.

Et maintenant

Tout pouvait avoir changé en autant dannées, non, tout DEVAIT avoir changé.

Personne ne prêtait la moindre attention à cet homme âgé, distingué, en casquette à bordure de fourrure. Ici, dans ces quatre immeubles de la cour, beaucoup mettaient en location. Paris…

Eugène devait entrer dans limmeuble tout à droite depuis larche. Ça, cétait impossible à oublier. Il se souvenait bien que l’appartement était au deuxième étage d’un immeuble de trois étages. À droite dans le fond, la deuxième porte, dans langle. Sur le chambranle ces boutons de sonnerie bariolés, affichant les noms des anciens propriétaires des appartements divisés.

Il se rappelait chaque détail du dedans : chaque pli du rideau, la manivelle bancale de la fenêtre, la théière verte, le grincement des lattes, jusquau cafard qui les avait tenus éveillés deux jours. Tout, vraiment, comme gravé au burin.

Mais il ne se rappelait ni le numéro de la porte ni celui de la rue. Simplement la rue. Et pour compliquer, il était incapable de repérer la cour : elles se suivaient par dizaines, toutes pareilles. Sans parler de lentrée : deuxième sur la droite ou la deuxième porte dentrée, qui ici sappelle la porte cochère. Ces immeubles avaient dû être construits par le même architecte, copiés-collés comme des sœurs jumelles.

Et donc il errait de cour en cour…

Droite, deuxième entrée. Ou plutôt la deuxième porte cochère, précisait-on ici. Deuxième étage, porte du fond La 43 ? Ou…

Sil y avait un interphone, il tapotait : 43.

Bonjour, je cherche Eugénie, pourriez-vous

Parfois, la voix ne laissait même pas finir :
Non, pas ici, tracez. Parfois même : ici, cest un Eugène, pas une Eugénie Il fallait alors recommencer, inlassablement.

Désolé de vous déranger, cest vraiment important. Juste Est-ce quen 1980, Eugénie aurait pu vivre chez vous? Cest primordial pour moi.

Après la troisième cour, il sortit son petit carnet.
16 rien, 24 non plus, 32 bis connaît pas, ils ont acheté

Des dizaines de cours. Il faudra revenir, retenter partout où il na pu sonner, ou quon na pas répondu.

Il montait les marches à pente douce dune vieille cage descalier aveugle. Les hautes fenêtres, poussiéreuses, lodeur de chats lui sauta au nez : une odeur de son enfance, intacte.

Bonjour ! Il sinclina.

Une vieille dame avançait, manteau gris, cabas bien serré.

Bonjour, vous cherchez quelquun? demanda-t-elle.

Jaimerais voir Eugénie, une dame denviron soixante ans. Elle habite ici?

Laquelle? De quel appartement?

Celle à langle, à droite. Mais cétait il y a longtemps. À lépoque des appartements communs ici. Je me souviens plus du tout du numéro…

Langle? Ah non, cest les Dubois maintenant. Un couple avec deux enfants. Je nai jamais connu dEugénie ici. Et croyez-moi, jhabite ici depuis ma première dent.

Merci, il baissa la tête, rebroussa les marches.

Elle le suivait, curieuse.

Son nom de famille, peut-être?

Si je men souvenais, je laurais retrouvée sur les réseaux ou dans le bottin. Je ne lai jamais connu, ou plutôt jamais su.

Vraiment ? Mais cétait qui pour vous, sans indiscrétion?

Il hésite, sarrête.

Elle?…

Et qui était-elle donc?

Eugénie Gigi Ninon…

Lamour, on ne le définit jamais vraiment. On la, ou pas. Tout le reste nest que paillettes subjectives et conséquences hypothétiques.

Eugène, toute sa vie, a espéré que lamour seffrite, que cest fragile, que labsence tue. Mais à chaque éclat de souvenir, la petite lumière intérieure la sauvé autant quelle lui fendait le cœur.

Il était coupable. Toute sa vie, il sest senti mutilé du cœur : quarante ans à traîner une peine de plomb.

Ces souvenirs faisaient battre son cœur tant et si bien quun matin, à la mort de sa femme, avec qui il vécut disons de longues années un peu monotones (ils ne se disputaient même plus, sétaient tout bonnement séparés dans la même grande maison), eh bien, ce fut linfarctus.

Sa femme répétait souvent à ses vieilles copines :
Quest-ce que jen fais? Je loublie? Non, allez, il reste là, tant quil gêne pas.

La maison saturait dobjets chics : tableaux dorés, cristal, buffets rococo, babioles bariolées, tapis onéreux. Au beau milieu, un piano à queue blanc si parfaitement inutile que toute la décoration semblait sarticuler autour. Une table à vase disait-il qui valait trois studios à Paris.

La femme, un temps, rêva dapprendre. Pédagogue déniché, effort, essai : pas de suite, sauf pour le manucure.
Elle nalla pas au bout de sa seule grossesse, non plus, mais impossible de lui en vouloir vraiment. Eugène, au fond, gardait un soupçon daccusation : peut-être, pensait-il, nétait-ce que de légoïsme.

À la fin, ils samadouaient. Ballade dans la cour, virées au parc voisin, nourrir les canards de létang, Eugène découvrit même la pêche. Ne rien prouver, ne rien exiger.

Pourquoi jamais avant, Sylvette? On est bien là

On a été bêtes, elle répondait.

Avant, cétait la course. Il grimpa dans la hiérarchie, finit au Ministère à Paris. Son beau-père Charles, notoire ponte du BTP, le propulsa plus vite que son ombre: à peine installé, promotion, promotion.

Tout était honnêtement mérité, Eugène était un bosseur, vif, apte à diriger. À croire que Charles n’aurait rêvé que dun gendre comme lui.

Pis, au début, le filet aurait pu lui échapper; il fallut ruser. Lépouse finit par lui avouer bien des années après, le stratagème paternel. Il découvrit que tout avait été si bien manigancé, quil en resta sans voix ou presque.

Et alors, cétait qui pour vous? relança la vieille commère.

Il se retourna, gêné.

Elle, cest le reste de tout ce que jai.

Plus de question. Elle comprenait, il cherchait une âme précieuse.

Il passa dun jardin intérieur à lautre, les pieds et le cœur alourdis, toujours à quémander, sonner, recevoir des portes closes ou, soudain (rare), des conversations interminables. Le soir, il se laissa tomber sur le lit de lhôtel, même pas le courage dôter la veste. Le lendemain, il ressortit, usé, mais obstiné.

***

Cette année-là, lautomne versa ses déliés dorés sur Paris, déroula un plaid feuille-morte, et arrosa sans compter. Les kiosques, les marchés à la sauvette, fleurissaient partout. Les années du tout possible.

Eugène et son futur beau-père étaient venus de Lyon en mission sur la nouvelle démocratisation du secteur du bâtiment.

Un sommet capital pour Charles. Eugène, jeune employé, second à la région, ne se posait plus de question. Une nouvelle usine à piloter, il bossait, cest tout.

Et voilà-t-y-pas quà la station métro ChâteletLes Halles, Eugène entendit une valse éthérée. Il bifurqua, aimanté.

Une frêle jeune fille en béret bleu, foulard aérien, jouait du violon devant la paroi crayeuse du couloir. Manteau tartan trop court, boots, jambes de danseuse. Sur le sol, létui entrouvert récoltait la mitraille des passants.

Eugène resta scotché. Il y avait une magie la pluie de notes, son écharpe flottante, ses boucles folles, ses mains rougies de froid contre la laideur du mur. Lair glacé la secouait, mais cétait une source dénergie : sa musique pulsait dune urgence nouvelle.

Les camelots, les clients, tout ce petit monde, passait, jetait quelques pièces ou un regard, mais personne ne sattardait. Sauf lui.

La mélodie finit. Elle rangea le violon sous son bras, souffla sur ses mains, tira sur ses manches. Puis, hop elle remit le violon en position, larchet sélançant comme pour entamer une danse dautomne. Ferma les yeux, sinvestit jusquà la dernière fibre, offrit son âme à la mélodie.

Tant de tristesse, tant de fêlure dans ce morceau ! La musique ruisselait contre le mur, montait, tentait de dire ce que les mots ne pouvaient.

Eugène se noya dans la musique. Soudain

Un adolescent, pas sûr de ses mouvements, saccroupit, attrapa létui, et fila.

Voleur ! Arrêtez-le ! hurle la marchande du coin.

La violoniste, impassible, continue, yeux clos.

Premier à décoller, Eugène sélance, grimpe lescalier, poursuite un quidam costaud stoppe le jeune, le môme abandonne le butin, file vers la rue, traversant les voies à la Mario Kart.

Eugène, essoufflé, remercie le gaillard, ramasse les pièces. Létui est fendu. La violoniste arrive, désemparée.

Tenez, j’ai retrouvé, il donne la menue monnaie, farfouille encore: Voilà, tout, je crois.

Inutile Létui est toujours cassé. Merci, voix grave, inattendue, vu sa silhouette fluette. Mais la peine de la jeune fille nallait pas au porte-monnaie. Quelque chose de pire pesait sur elle.

Cest fréquent ici, ce genre de coup?

Elle ne veut pas parler: Parfois, et séloigne.

Il part dans la même direction, narrivant pas à la lâcher de lœil. Elle ralentit, sarrête sur un autre petit pont : elle pose létui au-dessus du parapet, sapprête à le balancer dans la Seine.

Il accourt :

Non ! Ne faites pas ça ! sil vous plaît !

Surprise, elle hésite. Ils retiennent ensemble l’étui prêt à basculer.

Cest vous… Pourquoi?

Je ne pouvais pas laisser faire…

Jai trahi mon violon, dit-elle dune voix blanche, javais promis…

À qui?

Ma mère…

Les mamans sont trop strictes. Si je ne vous avais pas croisée, jamais je naurais entendu un vrai violon! Si vous n’aviez pas joué dans le métro

Elle sen va, il la suit. Elle sarrête, regarde la Seine, boude. Finalement, elle cède :

Ce nest pas lâme qui parle, cest lestomac. Jai plus un sou, plus rien à manger

Ça, cest facile! Il sort son portefeuille : Ce nest pas beaucoup, mais à lhôtel jen ai dautres, je vous en apporterai demain.

Regard noir.

Vraiment? Vous pensez que je vais prendre votre argent ? Quel homme pensez-vous être ? Arrêtez de me suivre.

Elle presse le pas.

Je suis idiot, cest officiel! Idiot ! Venez demain, là, au même endroit ! Je vous protègerai des voleurs ! sécrie-t-il.

Le lendemain, difficile de se libérer, mais après le déjeuner, Eugène file au métro. Pas dEugénie. Idem le matin suivant, d’ailleurs, daprès les commerçants.

Il attendit ; de longues heures, de Châtelet à la rue, redescendant, remontant, repassant en boucle, entêté.

Elle apparut enfin. Mais aucun signe. Elle sinstalla, ouvrit, et joua. Une marchande lui tendit une chaise pliable, Eugène sassied, les yeux brillants dattente.

Deux heures de concert privé. À la fin, il vient déposer quelques gros billets.

Mais, vous nêtes pas bien? Elle les cache, le supplie de reprendre: Ici cest dangereux. Venez, on sen va, vite.

Deux costauds descendent. Elle soupire: Ah, ça commence…

Paris, années 80 : toute place, tout trottoir avait ses propriétaires. Oser jouer pour rien, cétait risquer la correction. Hier, la journée avait agacé les costauds. Aujourdhui, cest lhomme qui attire lœil des collecteurs.

Cest ton copain qui réglera ! beuglent-ils.

Baston, donc. Eugène savait se défendre mais deux autres surgissent. Elle, pas bête, file chercher la police, qui débarque et arrête le massacre. Le tout sous le regard fatigué de passants trop habitués pour bouger.

Eugène, par terre, tête qui tourne. Elle sagenouille :

Lhôpital ?

Non, pas besoin, esquisse-t-il.

Un taxi alors, direction chez moi. Ça ira vite!

Dans le couloir dune vaste colocation odeur doignons, de poussière, de chaussures fatiguées. Dans la grande pièce, doux éclairage, portrait dune femme jeune pour un deuil, encadré de fleurs. Un piano. Partout, des livres.

Souvenirs, souvenirs : ils avaient leur vie propre, accostaient Eugène à chaque crise. Il fallait les accueillir, sourire discrètement, parfois pleurer, parfois sen accommoder.

Il enfile ce quelle trouve, passe à la douche commune, où un voisin soûl râle :

Eh ! Tu vas finir la flotte à toi tout seul, Eugène ! Tu peux pas faire comme tout le monde, hein ?

Comment il sappelle ton prétendant, Eugénie?

Je ne sais pas, on na même pas eu loccasion de se présenter

Eugène surgit, serviette nouée.

Tiens, moi cest Eugène aussi. Quelle originalité, hein ? Oh, regardez, un cafard.

Où ça ? Eugénie, dun ton de général en guerre, attrape la chausson, charge.

La bestiole se carapate, capitaine invincible.

Elle panse ses plaies à longuent, font chauffer de leau pour un thé agrémenté de biscuits secs. Pas un grain de sucre. Elle recoud tant bien que mal son pantalon, écoute ses histoires.

Il raconte le chantier, la vie lyonnaise. Elle aussi confie : elle a quitté le conservatoire (« impossible de continuer »). La voisine Luce lembarque au marché trois fois par semaine. Cest son nouveau job.

Mais un tel talent !

Cest plus la période, les musiciens. Je serai vendeuse, cest tout.

Il revient ensuite, bras chargés de victuailles. Elle râle, puis lui laisse les apports et linvite à revenir.

Heureux, il guette sa fenêtre, elle lui sourit. Deuxième étage, deux branches de sorbier, des peupliers derrière: tout lui revient.

Son patron découvre son œil au beurre noir :
Tétais où ? À lhosto ? Tu ne me quittes plus dune semelle !

Mais Eugène ruse, et retrouve la cour, la maison, et Eugénie.

Un gâteau en main, ils arpentent Paris sous la bruine, riant, courant dabri en abri. Il harcèle les passants :

Vous saviez ? Cette fille, cest une virtuose du violon !

Eugénie, elle, récite des poèmes, passionnée. Ils partagent un grand bol de café brûlant, se la passent à tour de rôle. Ils étaient heureux.

Ils sembrassent, il la demande en mariage, lui propose Lyon. Elle se ratatine, murmure :

Cest le chant de lultime rencontre Je regarde la maison sombre Seule la chambre veille, une lueur jaune, indifférente…

Quest-ce que tu racontes ? Pas la dernière ! Je suis sérieux, Eugénie

Viens chez moi, viens

Chez elle

Eugénie, tu es sûre?

Oui. Reste là.

Le soir, il ment à son patron, dit quil soigne ses bobos à lhosto. Sen fiche pas mal sil gobe. Cette nuit lui appartient.

En t-shirt, elle joue un air entraînant au piano, puis ils partent tous traquer le cafard, enfin la nuit

Et, assis sur le rebord de la fenêtre, la pluie tambourinant, elle reprend des poèmes :

On se quitte, tout se déchire, la mer nest plus la même, et les sons se taisent à cause de la rupture moi sans toi.

Tu viendras! Je ne veux plus de rupture ! Demain, jannonce mes fiançailles, je repars avec ma promise ! Pas dadieux.

Le lendemain…

Coup de fil matinal : le voisin tambourine Eugène au téléphone. Tout le monde semble au courant.

Patron pas furieux, non, triste.

Durgence! On tincrimine, Eugène.

Eugénie le regarde, perdue.

Je reviendrai. Je règle ça, je reviens. Cest un malentendu…

Évidemment. Tu reviendras. Je te crois. Elle déclame un vers :
Je veille, janticipe la rencontre la seule, linévitable, la tienne.

Mais Eugène rumine cette affaire incompréhensible. Qua-t-on bien pu inventer ?

Non, alors, il ne pouvait pas croire à un simple coup monté, et pourtant tout avait lair tellement vrai : protocoles, chiffres, malversations.

Pour Charles, le moment de passer la corde au cou. La pression fraternelle, la récompense : épouser Sylvette, il serait protégé.

Tu risques gros, vingt ans, et du dur, pas du bisounours. Tu reviendrais brisé Crois-moi, lintérêt serait le tien. Sylvette tattend, épouse-la. Et jarrangerai le reste.

Eugène lève les yeux, pâle.

Je ne peux pas. Jaime une autre.

Qui ? Ne me dis pas que tu prends la dernière promeneuse de Paris Oublie, tu es de passage, cest tout à fait normal, mais le mariage, cest autre chose.

Renoncement. Laprès-midi même, la police, des questions précises, là où il avait été laxiste. Nuit blanche, peur galopante.

Le lendemain, billet de train :

Pars ! On gère en ton absence. Suis le plan.

Dans les hauts-parleurs de la gare, concerto de violon. Eugène se planque derrière le buffet, tape du poing sur les murs, fond en larmes pour la première fois depuis lâge adulte.

***

Eugène lavait appris : les vieilles dames sur un banc font les meilleures informatrices.

Eugénie, tu dis ? (échange de regards entre deux dames) Mais non, cest pas celle-là qui est décédée au printemps ? Tu te rappelles, son fils en grosse voiture…

Eugène palpite, vacille, attrape un poteau. Il redoute ce verdict : quelle soit morte, quil ait raté. Alors, cest comme sil mourait aussi.

Mais non, voyons ! Tas tout faux. Il dit : entrée de droite. Toi, tu parlais dHonorine. Eugénie, elle habitait là-bas…

Il sonna partout, reparcourut tous les escaliers. Mais pas de sorbier, plus aucun arbre. À force de chercher, lesprit chavira. Il prenait le chemin du retour, éreinté, lorsquil la vit : la silhouette, lécharpe bleueSa démarche

Eugénie ! (la gorge se serre, le cri sarrête net) Eugénie !

La jeune femme ne se retourne pas. Il se précipite, lui touche lépaule.

Eugénie !

Elle se retourne. Oui, ressemblante mais non.

Pardon, je me suis trompé…

Pas de souci, ça arrive. Je mappelle bien Eugénie, en effet…

Mon Dieu Quimporte qui il cherche ? Une jeune femme ? Non, une femme de soixante ans passés. Il a soixante-cinq, elle en aurait un peu moins. Les fantômes

De retour à lhôtel, vidé.

Demain, ce serait le baroud dhonneur. Mais aurait-il la force de continuer ?

Et il seffondra, dormit jusquau déjeuner, incapable de se lever. Le cœur cognait, il évita le café, grignota à peine, commanda un taxi.

Sorti de la voiture, il demeura paralysé sur le trottoir, juste en face dune cour. Par où commencer aujourdhui ? De là, il avisa un magasin dinstruments, vit en vitrine des violons.

Un déclic.

Il traversa, entra.

Je peux vous aider, monsieur ? fit la jeune vendeuse, typique titi à la coupe effrontée, en uniforme.

Pourriez-vous me montrer ce violon…

Elle sortit le précieux instrument.

Vous voulez essayer ?

Oh non, je ne sais pas en jouer. Cest juste que… jai connu une femme qui jouait à la perfection. Elle habitait dans ces immeubles. Eugénie

Eugénie ? Eugénie Duboret, vous voulez dire ?

Je peut-être, cest ça, Duboret la violoniste ?

Oui, évidemment.

Je ça fait trois jours que je la cherche enfin, toute une vie, en réalité Vous connaissez son adresse ?

Non, mais elle habite bien là, avec sa famille Pourquoi ?

Elle est mariée ?

Oui, un fils, 8 ans.

Et Eugénie, quel âge elle a?

Ouh, je sais pas. Trente et quelques.

Il sassit, vidé.

Ça va, monsieur? Un verre deau ?

Cest rien Je lai pas retrouvée. Encore raté.

Il sort.

Là, il distingue de grands peupliers. Derrière une cour. Les mêmes ? Les anciens, sûrement disparus, mais dautres venus… Il sengage.

Dans la cour : un vieux couple.

Pardon, je cherche une femme, environ soixante ans, Eugénie. Elle vivait ici, dans les années 1970-80, violoniste… juste à ses débuts.

Les époux échangent un regard.

Oh, cest Ninon, la fille de Marguerite

Vous les connaissiez? (Eugène retient sa respiration.)

Bien sûr, mais vous êtes tout pâle, venez vous asseoir.

À côté deux, Eugène sécroule.

Elles habitaient au premier, voyez la fenêtre du fond ?

Il y avait un sorbier, non ?

Oui, oui! Avant les travaux. Elles nétaient pas riches : la maman est morte jeune, Eugénie a tout fait toute seule. Elle a même hébergé des étudiantes, donnait des cours de violon, oui oh la la Mais voyez la suite : sa fille a fait carrière, la célébrité, maintenant ils vivent bien.

Mais Marguerite, où est-elle partie ?

On nsait plus, elle a déménagé. Par contre sa fille habite toujours là, avec son mari et le petit.

Eugénie Duboret ?

Voilà, une pointure, vous savez

Eugène monte, sonne.

Oui ? voix dhomme à linterphone.

Il hésite, bredouille.

Euh Je cherche Eugénie votre belle-mère, sans doute.

La porte s’ouvre presque tout de suite.

Il grimpe doucement, le cœur palpitant. Un homme descend :

Ça va vraiment pas?

Il me faudrait ladresse de Ninon Eugène se retient à la rampe.

Le monsieur laide, l’installe sur le canapé: il est médecin, rassurez.

Dans la pièce, surgit la jeune femme croisée hier dans la rue, celle à lécharpe bleue, la même qu’il avait prise pour Eugénie. Mais cest sa fille !

Tension, tension. Prise de tension, électrodes, monitoring.

Haute, et le cœur… Des antécédents ?

Un infarctus, oui.

À lhosto, ce serait mieux. Vous voulez y aller ?

Non, je veux juste voir Eugénie. Je vous en supplie, donnez-moi son adresse.

On va boire un thé dabord, puis on voit, dit doucement la dame.

Dans la cuisine, Eugène observe, bouleversé.

Vous navez pas de cafards, jespère?

Dieux nous en garde ! Je les crains affreusement.

Dommage, votre mère les massacrait sans peur à coups de charentaises.

Ils boivent leur thé ; Eugène masque ses larmes derrière la tasse, la faute au grand-père, à linavouable, à la vie qui passe sans prétendre.

Racontez Cétait dur, la vie avec elle?

Mickaël emmène son fils jouer, la jeune femme sassoit.

Ça a été difficile, mais elle disait que ma naissance la sauvée. Elle sest battue. On a hébergé du monde, bossé. Mais on sen est sortis.

Je vous ai laissé tomber, vous et elle…

Que sest-il donc passé? Elle ne dit jamais rien, juste c’était le destin. Mais elle vous a attendu.

Appelez-la, maintenant, Eugène se lève.

Non. Je veux la voir, moi, en personne, sil vous plaît.

Jaccepte, finit par dire Michaël, mais ensuite, direction lhôpital.

On y va, Eugène relève les bras, se tourne vers son petit-fils, Tu vois comme on doit écouter les grands ?

À larrière du véhicule, Eugène regarde, en retrait, sa fille et le petit, deux nouveaux Sacha dans son univers.

Je croyais vivre, Ninon, mais voilà ma famille.

Arrivé devant la résidence moderne, Michaël laide :

Cinquième étage, 118. Voici la clé du hall. Ne la faites pas hurler de joie, hein. Restez calme.

Dans lascenseur, Eugène vacille, cent ans dun seul coup.

Devant la porte, il sonne. Qua-t-il à répondre ? Cest Eugène. Va-t-elle comprendre ?

Pas de question. La porte souvre. Elle na pas changé, ou à peine. Les cheveux sauf quils sont moins fous, les joues plus douces, mais cest elle, Eugénie. Il sent, lui, à la voir, que rien na compté autant que ce court instant autrefois.

Elle reste immobile. Il s’avance, hésite, seffondre à genoux.

Elle sagenouille, affolée.

Eugène Quest-ce quil tarrive?

Ils restent là, enlacés, balbutiant.

Je tai retrouvée Pourquoi avoir attendu? Je ne savais pas pour la fille… enfin, la nôtre

Cest rien, Eugène. Je nen voulais à personne. Je savais que tu reviendrais

Trop tard, sûrement

Je tavais prévenu… Tu te souviens du poème?

Je le récite, tout le temps. La nature seffrite, les marées changent tout se tait à cause de la séparation moi, sans toi. Mais, appelle ton gendre, jai le cœur en compote.

Il est en bas, cest lui qui ma amené.

Dans la voiture, vers lhôpital, ils se tiennent la main, elle rassurante.

Je veux pas te perdre encore, Eugène. Maintenant, cest ensemble.

Pour le calmer, elle récite encore :

Je veille, janticipe la rencontre la seule, la vraie, la nôtre.

À travers Paris, la voiture file. Eugène savait: il navait pas raté son heure, il avait retrouvé lamour de sa vie.

Il était arrivé à temps.

***Dehors, le soir tombait sur Paris, un de ces crépuscules transparents où les bruits séteignent, où la ville ose à peine respirer. Eugène, la paume dEugénie dans la sienne, carrait les épaules au rythme des souvenirs qui sentrechoquaient. Lambulancier ouvrit la portière; il posa pied à terre, tituba, mais cétait moins la faiblesse que laffolement du cœur devant linespérée beauté des retrouvailles.

Donnez-moi la main, glissa Eugénie, plus ferme que jamais.

Dans la chambre blanche, ils rirent de leur maladresse: il sassit, puis voulut se relever, elle laida, les draps semmêlèrent. Michaël, prudent, laissa la porte entrouverte, et la jeune femme revint, déposant aux pieds de son père un vieux violon, sauvé des ans, précieusement gardé.

Cest à toi, souffla Eugénie, il nest jamais sorti de ma vie. Je tattendais, Eugène. Tu es revenu jouer notre air.

Alors, dun geste malhabile, la vieille main pinça une corde. De cette note tordue monta une émotion si forte que, même cloué sur le lit durgence, il esquissa ce mouvement de tête que seuls les vrais musiciens font, cherchant la mélodie cachée derrière le vacarme du monde. Eugénie plaça son index sur ses lèvres: chuut laisse monter lair. Elle sassit à côté de lui, et, de mémoire, guida larchet sur la première phrase de ce vieux thème. Les notes étaient bancales, la musique tremblait, mais, par miracles minuscules, la chambre semplit dun élan, celui dun amour retrouvé au bout du hasard, plus fort que lattente, que la peur, que la maladie.

Ninon entra, sagenouilla, elle aussi; la petite famille se formait autour du rescapé de la vie, passé par tant dabandons, pour renaître au bord du soir.

On jouera demain? demanda-t-il, les larmes plein la voix.

Eugénie embrassa sa main, douce vieille promesse:

Oui. Demain, et tous les jours.

Dehors, sur Paris, une étoile parut plus vive, comme si le temps, par humilité, concédait aux amoureux sa plus belle lumière.

Et, pour la première fois depuis quarante ans, Eugène navait plus peur du matin.

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