Je cherche une femme qui sappelle Élodie.
À travers une arche basse, il pénétra dans une cour parisienne, close et profonde, encombrée de neige fondue. Cétait déjà la quatrième cour dans laquelle il saventurait. Il y avait un petit espace de jeux, des balançoires, quelques garçons qui faisaient glisser un palet sur la surface mouillée du bitume. À chaque coup, leau éclaboussait autour deux, mais les jeunes nen avaient cure.
Il resta un moment sous larche, observant la cour. Il aurait tant voulu que la mémoire accroche un détail, un fragment dautrefois, tiré du gouffre de ses souvenirs. Mais rien ici ne correspondait à ce quil connaissait tout semblait changé, tout sauf ce sentiment profond dabsence. Tant dannées sétaient écoulées ! À lépoque, il ny avait ici que quelques cordes à linge tendues, des cabanons posés sous les fenêtres, des massifs de pivoines et deux bancs usés.
Aujourdhui
Comment cela aurait-il pu rester pareil, tant dannées après ? Cétait impossible.
Personne ne faisait attention à ce monsieur respectable, cheveux poivre et sel, portant une casquette bordée de laine. Ici, dans ces immeubles serrés du XIe arrondissement, nombreux étaient ceux qui louaient des appartements. Paris
Il devait entrer dans limmeuble à la droite de larche. Cela, il en était certain, navait pas pu changer. Il se rappelait que lappartement était au deuxième étage dun bâtiment qui en comptait trois. Porte à droite, tout au fond du couloir. Sur le chambranle, plusieurs boutons de sonnette, de couleurs et de formes différentes, avec les noms des habitants.
Il se souvenait de chaque détail là-bas, à lintérieur. Les plis de rideaux, le loquet bancal de la fenêtre, la bouilloire couleur jade, le craquement des lattes du parquet, même du cafard quils avaient poursuivi ensemble pendant deux jours. Il se souvenait de tout sauf du numéro de la porte et celui de la rue. Il savait seulement dans quel quartier il devait chercher. Mais ces cours identiques suivaient la rue, lune après lautre. Et il ne se souvenait plus de la cage descalier exacte toutes ces bâtisses construites dans les années soixante, sur des plans identiques, se confondaient dans sa mémoire.
Alors il errait de cour en cour
À chaque porte, il hésitait, redemandait : deuxième cage ? Deuxième escalier ? Deuxième étage Quarante-trois ? Ou bien
Lorsque le bâtiment était équipé dun interphone, il composait le 43.
Bonjour, je cherche Élodie. Sil vous plaît
Parfois, on le coupait. « Il ny a pas dÉlodie ici. » Ou alors : « On ne la connaît pas. » Il insistait.
Excusez-moi Cest très important. Mais dans les années 80, vous nauriez pas eu une voisine prénommée Élodie ? Jen ai vraiment besoin
Après trois cours, il sortit son carnet, notant les réponses.
« 16 personne. 24 sûr que non ; 32 A ne savent pas, ils viennent dacheter »
Il y avait tant de cours Il fallait revenir à celles où personne navait répondu, celles où un doute subsistait.
Il monta les marches dun vieil immeuble sombre aux hautes fenêtres poussiéreuses, où flottait une odeur de chats. Ce parfum-là, il sen souvenait.
Bonjour ! fit-il, inclinant la tête.
Une vieille dame arriva, emmitouflée dans un manteau gris, tenant à la main un grand sac de courses.
Bonjour, vous cherchez quelquun ? demanda-t-elle.
Au deuxième, je cherche une dénommée Élodie, une dame dune soixantaine dannées. Vous sauriez si elle habite ici ?
Dans quel appartement ?
Celui dans le coin de droite. Mais cela remonte à lépoque où il y avait encore des chambres de bonne. Je ne me souviens plus du tout du numéro, ni du bâtiment exact.
Langle, dites-vous ? Mais non, ce sont les Martin qui y vivent maintenant, le couple avec leurs deux gamins. Non, aucune Élodie ici, franchement. Et je vis là depuis longtemps, depuis mon enfance.
Merci, fit-il, baissant la tête pour redescendre le vieil escalier usé.
La femme le suivait.
Vous ne savez pas son nom de famille ? Si vous le saviez, vous pourriez consulter un annuaire, ou faire des démarches administratives
Je ne me souviens plus ou peut-être que je ne lai jamais su
Mais alors, qui était-elle pour vous ? Si ce nest pas trop indiscret
Il hésitait, ne sachant que répondre
Élodie Lili Éliane
Lamour na pas de définition bien précise. Il existe, ou nexiste pas. Le reste, cest du récit, du ressenti, des conséquences.
Luc Durand avait toujours cru que lamour était fragile. Que le temps efface, que léloignement dissout tout. Mais les éclats de bonheur brusquement remontés du passé, par surprise, le soutenaient autant quils le blessaient.
Il était coupable, il en avait conscience. Et il avait vécu toute sa vie avec une blessure au cœur.
Peut-être que ces souvenirs lavaient aidé à tenir, malgré tout Son cœur, pourtant, lavait lâché. Quand sa femme est morte, celle avec qui il avait partagé toute une vie une vie devenue distante et froide au fil des ans cest là que son cœur a flanché : infarctus.
Ils navaient pas eu de disputes, ni de vrais échanges à la fin. Ils sétaient installés à vivre côte à côte, conduits par la routine et lennui, ne se croisant que pour les nécessités domestiques. Sa femme, Isabelle, considérait que lappartement était à elle ; Luc nétait là que par défaut. Elle disait à ses amies âgées : « Que veux-tu que jen fasse ? Quil reste »
Lappartement débordait de toiles dans des cadres dorés, de cristal, de meubles raffinés, dobjets précieux et de tapis somptueux. Au milieu du salon trônait un grand piano blanc sur lequel reposait sans cesse un vase de fausses roses.
Ce piano était une imposture : non quil ne soit authentique un vrai Steinway, américain, acheté à prix d’or mais Luc n’y voyait quun accessoire étranger, jamais touché. Personne, chez eux, ne savait en jouer ; ils ne retiraient la vase que pour le nettoyer. Il lappelait : « la table à vase ». Une table qui coûtait autant quun trois-pièces à Paris.
Sa femme avait tenté, une fois, de prendre des leçons. Puis, comme trop souvent, elle sétait lassée. Elle nallait jamais au bout de rien, sauf pour ses rendez-vous desthéticienne ou de spa.
Même sa grossesse, elle nétait pas parvenue à la mener mais Luc, au fond, savait que ce nétait pas vraiment de sa faute. Il nempêche : il y voyait la marque de son égoïsme.
Il y pensait souvent. Pourtant, il connaissait une femme dont les doigts auraient pu réveiller ce piano.
Il sennuyait dIsabelle, tout de même. Dans les dernières années, il y avait eu de meilleurs moments. Ni lun ni lautre nétaient en grande forme, alors ils sortaient marcher dans la cour, ou partaient nourrir les canards sur létang du parc voisin. Luc sétait même mis à la pêche. Les preuves étaient inutiles, la vie suivait son cours.
Pourquoi na-t-on jamais profité de Paris comme on le fait aujourdhui, Isa ? remarquait-il, assis sur le banc.
On était jeunes et idiots, soupirait-elle.
Dans le passé, ils couraient toujours. Luc suivait la carrière dadministrateur, jusquau ministère des Travaux Publics. Son beau-père, un haut fonctionnaire, lavait poussé vite et fort. À peine shabituait-il à un poste que son beau-père sarrangeait pour lélever encore.
Mais un jour, son destin faillit basculer. Des années plus tard, après la mort de ce beau-père, alors que Luc et sa femme étaient brouillés, la vérité était sortie : tout avait été manigancé.
Et qui est-elle pour vous, alors ? insistait la vieille femme.
Il hésita encore, sans savoir quoi dire
Elle cest sans doute tout ce quil reste
La dame neut plus de questions. Elle fut touchée par la détresse dans ses yeux. Il cherchait quelquun de très cher
Et Luc reprit sa route, les pieds trempés, sonnait chez portes anonymes, se heurtant à lincompréhension ou à la brutalité, ou tombant sur une oreille attentive. Puis encore, une, et une autre
Le soir, il regagna sa chambre dhôtel, vidé, seffondrant sur le lit sans même ôter son manteau. Il avait les jambes lourdes, le dos douloureux, la respiration sifflante, la tête bourdonnante. Mais au matin, il repartit
***
À cette époque-là, cétait un automne parisien, pluvieux, recouvrant les pavés dun manteau doré. On commerçait partout : les kiosques, les étals, les ventes à la sauvette abondaient.
Avec son futur beau-père, ils étaient montés à Paris de Lyon pour une réunion sur la réforme de laménagement urbain dans le cadre de la grande ouverture politique et économique du temps.
Pour Ivan, ce rendez-vous était crucial il attendait sa mutation à Paris. Le jeune Luc, lui, nattendait rien. Sorti du mouvement des Jeunes Socialistes, il était devenu presque par hasard le bras droit dun secrétaire général. Il travaillait, sans trop songer à lavenir.
Dans le département, une nouvelle usine se construisait, et Luc suivait les travaux. Il navait pas encore conscience du poids de tout cela. Tout semblait possible, il avait la conviction de pouvoir changer son destin à son gré.
À Paris, il savourait la ville. Ivan le chargeait de corvées, et cétait ainsi, sur le quai du métro Odéon, quil capta soudain une mélodie fragile qui lui transperça lâme. Il ne sortit pas, il sapprocha.
Une jeune fille fluette, bonnet bleu ciel, foulard transparent autour du cou, jouait du violon. Derrière elle, le mur humide, lavé de larmes de ville. Un manteau à carreaux trop court, des bottines démodées, jambes si minces de danseuse. À ses pieds, un étui de violon ouvert où tombaient quelques pièces.
Luc simmobilisa. La scène avait quelque chose de bouleversant : la douleur de la musique, le bleu du foulard, ses boucles, ses mains rougies par le froid. À chaque note, sa détresse semblait se transformer en énergie.
À côté, la foule : marchands affairés, passants trop pressés, clients qui jetaient une pièce, puis seffaçaient, vite. Seul Luc restait debout.
La jeune fille termina. Elle glissa son violon sous le bras, frissonna, se frotta les mains, remonta les manches dun vieux pull qui dépassait de sa veste. Puis, dun geste virtuose, elle reprit le violon, la tête levée, les yeux clos, totalement livrée à sa mélodie. Lespace souterrain semplit à nouveau de sons poignants.
Tant de tristesse ! Et cette musique glissait sur le mur gris, senvolait au-dessus de la foule, cherchant à dire ce qui ne peut se dire.
Luc plongea dans la musique. Quand soudain
Un adolescent, maladroit, se pencha, et senfuit avec létui.
À laide ! Voleur ! sécria la marchande, la première à réagir. Ses cris résonnaient contre la mélodie.
La jeune fille, les yeux fermés, continua de jouer, férocement, vaillamment.
Luc sélança le premier, gravissant les marches à la poursuite du voleur.
Stop ! Arrêtez-le !
Un grand monsieur barra la route au jeune voleur, qui lâcha létui et se précipita sur le boulevard, sautant au milieu des voitures sans sarrêter.
Luc ne poursuivit pas. Il ramassa les pièces tombées, examina létui, cassé, et rendit tout à la jeune musicienne montant les marches, hagarde.
Tenez. Tout ce que jai pu récupérer, dit-il.
Laissez, ce nest rien répondit-elle, la voix rauque, Létui était déjà mort. Merci.
Elle était très grave. Mais ce nétait pas le vol qui la bouleversait : autre chose de plus intime.
Ça arrive souvent, ici ? tenta Luc, juste pour engager la conversation.
Mais elle ne voulait pas parler.
Parfois, fit-elle distraitement, et elle prit la rue à petits pas.
Luc devait partir dans lautre sens, mais ses pieds le menèrent derrière elle. Elle ralentit encore, et finalement sarrêta sur un petit pont. Il la vit longuement fixer la Seine, le foulard bleu soulevé par le vent.
Soudain, elle avança son étui au-dessus du parapet. Il comprit aussitôt. Elle voulait sen débarrasser. Il courut :
Non ! Non, sil vous plaît !
Coincée, elle le laissa attraper létui ; maintenant, ils le tenaient ensemble, au-dessus de leau.
Mais pourquoi ? osa-t-il.
Je naurais jamais dû jouer ici Jai promis à
À qui ?
Ma mère
Ah, les mères trop sévères, parfois. Moi, cest la première fois que jentends ainsi le violon. Croyez-moi ! Et, si vous nétiez pas venue là
Elle séloignait déjà.
Mais pourquoi partez-vous ? Vous vous voulez que je vous attende ici ? Demain, je vous attends, vous verrez !
Mais elle marcha vite.
Vous croyez que je vais prendre votre argent ? siffla-t-elle, méprisante, Je nai besoin de rien.
Elle partit et Luc cria, penaud : « Demain, je vous attends ! »
Mais le lendemain, Paris et ses obligations lavaient happé. Quand enfin il revint sur le quai, elle nétait pas là. Il attendit longtemps, descendit, remonta.
Finalement elle revint. Elle savait quil était là, mais fit mine de lignorer. Elle sinstalla, joua. Une vieille marchande lui apporta une chaise. Maintenant, tout le monde savait que Luc lattendait.
Il resta, deux heures durant. Elle lui adressa enfin un sourire. Les marchands pliaient, la nuit tombait. Luc sapprocha, mit quelques gros billets dans létui.
Mais enfin ! Pourquoi? protesta-t-elle, Cest bien trop, gardez ça!
Mon argent, mon choix.
Elle lui remit les billets de force.
Vous navez pas compris, on nest pas en sécurité ici ! Venez, vite !
Deux hommes en blousons descendaient lescalier. La jeune fille blêmit.
Combien je vous dois ? bredouilla-t-elle.
Que votre « chevalier » paie pour vous ! grogna lun.
Puis la bagarre éclata. Luc savait se battre, il aurait pu sen sortir, mais dautres arrivèrent…
La jeune fille, rapide, fila au magasin le plus proche pour avertir la police, arrivée juste à temps pour disperser les agresseurs.
Luc, amoché, resta au sol.
À lhôpital ? demanda-t-elle.
Non, ça passera…
Venez chez moi alors. Je ne connais pas dautres endroits.
Ils prirent un taxi ; au moment de donner ladresse, elle hésita rue du Chemin Vert, numéro luc ne retiendra jamais lequel.
Lappartement sentait loignon, la poussière, les vieilles chaussures. Une lumière au fond : la chambre de la jeune fille. Deux pièces modestes, plafond haut, fenêtres voilées de rideaux anciens. Un portrait de femme, entouré de fleurs, comme un monument.
Des livres. Tant de livres.
Ces souvenirs, Luc les portera toute sa vie. Ils reviendront dans la douleur, dans la joie, le suivront toujours. Les souvenirs entrent, ressortent, simposent. Parfois, ils reculent, parfois reviennent sans prévenir, porteurs dodeurs, de vibrato intime.
Il dut se changer, mit ce quelle lui trouva. Alla sous la douche commune, fut houspillé par un voisin ivre.
Eh, toi, du balai ! Tu gaspilles notre eau, Élodie ! Cest ton copain, lui ?
Mais non, on ne se connaît même pas
Luc ouvrit la porte, en serviette.
Moi aussi, je mappelle Luc. On est tocaya ! Oups, attention, un cafard
Où ça ? Elle écrasa le cafard dun coup sec.
Luc sapprocha pour laider. Trop tard, la bête avait disparu sous le lino fendillé.
Elle soigna ses plaies, ils burent du thé avec des biscuits. Rien dautre dans le placard, même pas de sucre. Elle rapiéça son pantalon, ils discutèrent.
Il évoqua le chantier, Lyon, son travail. Elle raconta sa vie : elle venait de quitter le Conservatoire.
Ma voisine, madame Lefèvre, veut que je laide au marché, pour survivre, dit-elle.
Mais vous jouez du violon comme une virtuose !
Cest lépoque on na plus besoin dartistes, fit-elle tristement. Tenez, votre pantalon.
Son sourire était lumineux. Il laissa les courses, elle râla, mais accepta.
Heureux, Luc leva les yeux vers sa fenêtre, elle lui fit signe de la main. Deuxième étage, un sorbier devant la fenêtre, il sen souvenait maintenant.
Ivan, son chef, vit lhématome et entra dans une rage folle.
Ah, toi tu es allé faire la fête? À lhôpital ? Ne me lâche pas, pigé ?
Mais Ivan était occupé, et Luc parvint à revenir. Il retrouva la cour, il retrouva
Il arriva avec un gâteau. Élodie râla, mais ils partirent en marchant sous la pluie, courant de porche en porche. Luc interrogeait plusieurs passants en riant :
Vous le savez, que cette fille est une violoniste virtuose ?
Elle connaissait mille poèmes. Ils finirent gelés, burent un café, partagés à tour de rôle. Ils étaient heureux.
Plus tard, ils sembrassèrent. Il proposa : viens à Lyon avec moi. Épouse-moi. Là, son regard sassombrit, elle récita un vers de Desnos.
Cest le chant de la dernière rencontre. Jai regardé sur la maison sombre. Seules brûlaient des bougies indifférentes
Élodie, pourquoi ? Ce nest pas la dernière ! Je suis sérieux
Viens, chez moi, supplia-t-elle.
Plus tard
Élodie, mon amour, tu en es sûre?
Oui, vraiment Demain, reste
Le soir, il prévint Ivan : il était encore blessé, à linfirmerie. Il sen fichait. Il voulait juste être avec elle.
En t-shirt sur elle, Élodie joua un air éclatant au piano, puis tous les locataires chassèrent de nouveau ce fichu cafard, puis vint la nuit
Assis au rebord de la fenêtre, regardant la pluie, elle dit, rêveuse :
Le monde se détériore, la marée devient ressac, et les bruits cessent par la faute de la séparation moi avec toi.
Tu viens avec moi, cest tout ! Plus de séparation. Jannonce à tout le monde que je suis amoureux, et je rentre avec ma fiancée !
Le lendemain
Coup de fil matinal. Un voisin tambourine à leur porte : on demande Luc Durand.
Ivan nest pas en colère, il est triste.
Cest grave, Luc. On monte un dossier contre toi. Faux en écriture et détournement
Élodie le regarde dun drôle dair.
Je reviens, cest sûr. Je mets tout en ordre et je reviens. Attends-moi. Cest sûrement une erreur
Je tattendrai. Je le sais, dit-elle, puis récita encore : « Je devine une prochaine rencontre inévitable avec toi. » Au revoir Luc !
Luc, lui, commençait à sinquiéter. Que sétait-il passé ?
Si quelquun lui avait dit alors que tout cela était un mensonge Mais tout semblait crédible. Les procès-verbaux, les chiffres, la procédure Corruption moderne.
À ce moment précis, Ivan jouait sa dernière carte :
Ça peut te coûter vingt ans, mon gars ! Le seul moyen, cest de tarranger. Tu épouses ma fille et je ten sors.
Luc le regarde.
Je ne peux pas. Jen aime une autre.
Qui ? Une petite Parisienne ? Oublie ! Tu crois que je ne savais pas ? Jai failli te laisser tamuser, mais maintenant, cest sérieux.
Luc frissonna. Lenquêteur vint laprès-midi même. Lintimidation était réelle.
Et le matin, Ivan lui remit un billet.
Pars! On soccupe de tout ici.
Il sortit en pleurs derrière la gare de Lyon. Il cogna le mur de tous ses poings. Jamais il navait autant souffert.
***
Luc comprit, avec lexpérience, que ce sont les vieilles dames assises dans les parcs, comme les mégères dantan, qui détiennent les clefs de la mémoire.
Élodie ? glissent-elles, se consultant ; mais non, ce nétait pas elle la défunte de ce printemps, celle qui avait reçu son fils en grosse voiture
Il chancela, la main sur le cœur, craignant que la vérité ne soit celle-là : quelle soit morte.
Quelle idée, ne leffrayez pas ! Il a dit, la première cage, or cest Anastasie qui est morte, et elle vivait dans lautre bâtiment ça va, Monsieur ? Besoin quon appelle les secours?
Il reprit une à une les maisons, interrogeant jamais, il ne retrouva ce sorbier de sa mémoire. Peut-être était-ce tout, sa force labandonnait.
Surpris dêtre encore debout, il avançait vers son hôtel, traversant la rue, quand il aperçut de dos elle ? Le foulard bleu, la démarche
Élodie ! tenta-t-il de crier, mais rien ne sortit. Il marcha vite, toucha son épaule.
La femme se retourna. Oui, il y avait une ressemblance, mais
Excusez-moi, erreur sur la personne.
Pas de souci Moi aussi, je mappelle Élodie, fit-elle en souriant
Mon Dieu, cherchait-il vraiment une jeune femme ? Non Élodie devait avoir soixante ans, elle avait été plus jeune que lui. Il se sentit las Encore une soirée à lhôtel.
Le lendemain devait être le dernier jour de recherches. En aurait-il la force ?
Il resta couché jusquà midi. Trop de médicaments pour le cœur, engourdi, il navait plus envie de bouger. Se leva pourtant, dîna dun peu de thé, appela un taxi trop loin pour marcher aujourdhui.
Au sortir de la voiture, il hésita devant lune des nombreuses cours. Où commencer ? Sur le trottoir opposé, une boutique dinstruments de musique lattira. Une vitrine, des cordes.
Il entra.
Vous cherchez un instrument ? lança la jeune vendeuse, toute ronde.
Oui Montrez-moi ce violon.
Elle le plaça devant lui, il leffleura.
Vous allez jouer ?
Non, je ne sais pas. Mais je connaissais ici une femme, violoniste, Élodie…
Élodie ? Pas Élodie Perrin, la violoniste ?
Je peut-être. Vous la connaissez ?
Oui, elle habitait là, dans ces immeubles.
Vous savez où elle habite ? Elle est mariée ?
Oui, mariée, avec un gamin, huit ans peut-être
Huit ans ? Elle a quel âge ?
Je ne sais pas, la trentaine.
Je peux masseoir ? souffla Luc, à deux doigts de sévanouir.
Vous allez bien ? De leau ?
Non je nai pas trouvé. Encore raté
Il sortit en bredouillant, la vendeuse surprise.
Sur le trottoir, il lève les yeux ces peupliers ? Là, derrière CESEUL immeuble. Il sessaya : il navait plus la force darpenter toutes les autres cours. Il savança.
Dans la cour, un vieux couple promenait leur chien.
Bonjour, je cherche Élodie, une femme dune soixantaine dannées, violoniste autrefois
Les deux anciens se consultent.
Cest la fille de Marie Lili
Vous saviez ? haleta Luc.
Oui, mais asseyez-vous vous êtes tout blanc.
Ils sassirent.
Elles habitaient ici, au premier escalier. Les fenêtres là, deuxième étage. Il y avait un sorbier, non ?
Oui, le sorbier ! Il a été coupé lors des travaux. Elles navaient rien, la mère tenait bon. Elle donnait des cours de violon aux enfants. Mais la jeune, elle elle a fait sa vie, elle.
Où donc ?
Elle a déménagé. Mais montez donc demander à sa fille, elle vit ici.
Luc monta péniblement. Calcula le nombre de portes le premier palier, à droite. Il appuya sur le bouton.
Oui ? lança une voix dhomme.
Luc hésita.
Euh Je cherche Élodie peut-être votre belle-mère ?
Jarrive.
On ouvrit. Un homme costaud, la trentaine, comprit tout de suite le malaise. Il laida à entrer.
Je suis médecin, relaxez-vous. Allongez-vous.
Il posa ses chaussures, sassit au bord du divan.
Et la voilà, elle la jeune femme dhier, croisée dans la rue, écharpe bleue, visage vif. Rien na changé, sauf les rides du temps.
Mais cétait sa fille.
Il était groggy. On lui prenait la tension, le pouls, un brassard à la main.
Vous vous allez bien ? questionna le médecin.
Jai eu une attaque
Il faudrait lhôpital, vraiment. Mais reposez-vous dabord.
Élodie, la jeune femme, vint à lui.
Vous vous êtes mon père? murmura-t-elle.
Luc sentit son cœur bondir.
Je ne savais pas. Mais je laurais dû Élodie.
Ils discutèrent en cuisine, pendant que le médecin occupait le petit garçon Sacha, sept ans.
Racontez-moi, je vous en prie. Vous avez eu une vie difficile ?
Ma mère a tout fait pour moi. Elle me disait que ma naissance lui avait redonné vie. Elle travaillait partout, accueillait de jeunes étudiantes. Mais elle disait attendre toujours quelquun.
Je suis tellement coupable murmura Luc.
Ce qui compte, cest que vous soyez là.
Et si on lappelait, maintenant, ma mère ? proposa-t-elle.
Non Je veux aller la voir moi-même, sil vous plaît
Je vous conduis, concéda le gendre. Mais après, vous allez à lhôpital !
Luc, ému, voyant sa fille et son petit-fils, descendit lentement.
***
Dans la nouvelle résidence du 14e, au cinquième étage appartement 118.
Il sonna. La porte souvrit tout de suite. Alors, elle était là. Élodie. Les mêmes bras fins, moins délan dans la démarche, les joues tombées, mais cétait elle.
Les larmes affluaient. Ils se dévisageaient.
Élodie, je je Pardonne-moi balbutia-t-il, sécroulant à ses pieds.
Elle tomba aussi, le soutint.
Luc ! ça va? Viens, relève-toi. Tu veux que jappelle mon gendre ? Tu nas pas le droit de me faire ça…
Ils sétreignaient, assis, incapables de parler, se cherchant les yeux.
Je tai retrouvée ! Pourquoi ai-je tant attendu? Je ne savais pas pour notre fille comprends-tu ?
Oui Tais-toi, calme-toi. Je savais que tu reviendrais.
Non. Je suis un lâche. Tu devrais me chasser. Tu ne mas jamais oublié?
Non, jamais. Je tai attendu
Je me souviens même de ton poème La nature se détériore, la marée devient ressac
Je ne parlais pas de celui-ci mais « Je devine une prochaine rencontre inévitable avec toi. »
Elle lui caressait la main. Le gendre, en bas, attendait.
Il ma accompagné, dit Luc.
Qui ?
Ton gendre, il est là
Ils descendirent. Lambulance les emmena à lhôpital. Dans la voiture, ils restaient main dans la main.
Je te quitterai plus jamais, Élodie.
Je suis là. Je reste là.
Et sans doute quà cet instant, Luc pleurait, heureux, malheureux, quarante ans trop tard mais il avait retrouvé son amour. Ils avaient encore demain devant eux.
Paris défilait, la lumière du printemps lavant le pavé, tout semblait possible.
Il nétait pas arrivé trop tard : il avait réussi à rejoindre son bonheur à aimer encore, à réparer lirréparable.
***Le lendemain, le soleil perçait au travers des rideaux blancs, découplant sur le mur lombre douce des platanes. Luc ouvrit les yeux sur le souffle régulier dÉlodie, assoupie près de lui dans ce lit dhôpital odorant, ses doigts frêles noués aux siens. Il ne sentit ni douleur, ni regret seulement une gratitude infinie envers cette vie qui, malgré ses détours et ses ajours interminables, lui offrait une petite renaissance. Élodie sourit faiblement, ses yeux riaient. Ils navaient plus besoin de mots.
Des bruits légers filtraient du couloir : les pas du petit Sacha, qui chuchotait à sa mère, la voix rassurante du gendre dans le téléphone, les murmures, la vie ordinaire. Paris séveillait, bruyante, ardente, mais, ici, tout se resserrait en cet instant fragile, pur, où deux mains se rejoignaient.
Il sentit alors ce que tant dannées lui avaient refusé : un filet de paix, une lumière discrète, plus vraie que le passé ou la nostalgie. Les souvenirs devenaient simples, supportables, enfin rangés dans le bon ordre. Lattente prenait fin, la boucle se fermait, non sur le vide, mais sur la chaleur.
Élodie se redressa, pencha son front contre le sien.
Tu voulais me retrouver, Luc. Tu mas retrouvée vraiment?
Il répondit par un souffle, plus éloquent quun serment.
On a lavenir, encore. Même court, il sera à nous.
Elle rit, cette musique légère qui flottait dans la pièce, pareille à un prélude doux.
Sous la fenêtre, entre les barres dimmeubles, Luc aperçut dans la cour un arbre jeune, frêle un petit sorbier quon venait de replanter. Il pensa : la vie relève, la vie recommence, parfois en silence. Il pensa à tous ceux qui errent, cœur battant et souvenirs accrochés, dans la neige fondue des villes anciennes pour renouer un fil brisé.
Puis Élodie murmura, tranquille :
Il nest jamais trop tard pour croire à limpossible.
Et ensemble, dans la lumière pâle du matin, ils fermèrent les yeux, certains que même la plus grande absence pouvait, un jour, redevenir présence.
Dehors, Paris nattendait plus personne et eux, ils étaient enfin arrivés.