Je faisais des crêpes tranquillement chez moi quand, tout à coup, un homme inconnu est entré, raconte maintenant à tout le monde Eugénie-Marie Lefèvre.
À ce moment-là, elle ne trouvait pas ça drôle du tout. Imaginez : vous êtes seule, plus personne ne vit avec vous, personne dautre ne devrait pouvoir entrer. Et voilà que paf, quelquun surgit pile devant vous ! Cétait exactement ça, pour Eugénie-Marie.
Elle avait divorcé de son mari Jean il y avait déjà cinq ans. Presque soixante ans au compteur, pas la moindre envie de se lancer dans de nouvelles aventures amoureuses. Les enfants, eux, bien loin.
Elle menait sa petite vie tranquille. En parfaite harmonie avec ses voisins. Du coup, malgré les temps un peu agités, elle avait gardé cette drôle dhabitude de ne pas toujours fermer la porte dentrée à clé. On ne sait jamais, peut-être que sa voisine Cathy débarquerait. Bon, là, Cathy nétait pas attendue. Mais Eugénie-Marie était allée sortir les poubelles. Entre le temps de se laver les mains, de donner les croquettes à son chaton, Mireille qui ne répond quà la voix elle avait zappé la serrure. Et puis, franchement, de quoi aurait-elle eu peur ? En plein jour, dans la résidence, cest pas comme si elle saventurait seule en forêt à la nuit tombée.
Elle sétait lancée dans la préparation de crêpes. Et au moment même où elle retournait la prochaine délicatesse sur lassiette, elle a vu surgir un inconnu dans sa propre cuisine. Comme sil était sorti du placard !
Toute ma vie a défilé devant mes yeux. Depuis la maternelle ! Ça paraît fou, mais si, ça arrive, je vous assure. Je me suis dit : voilà, cest fini, tableau impressionniste ! Javais pas grand-chose à piquer, mais bon, je venais dacheter une grande télé, un ordinateur, javais reçu ma retraite. Et mon porte-monnaie, il était dans le couloir. Jai cru quil était déjà parti avec et quil venait voir ce quil pouvait emporter de plus. Alors jai murmuré : « Prenez tout, mais ne me faites pas de mal, jai des petits-enfants, jaimerais encore les voir. Je ne dirai rien à personne ! » Et là, le gars commence à sexcuser, à bredouiller quelque chose. Moi, javais du coton dans les oreilles, tout embrouillé. Il ma conseillé déteindre la plaque de cuisson. Jai obéi automatiquement. Je me suis assise sur une chaise, lui devant. Il sest expliqué : il marchait dans la rue, tranquille, quand un groupe passablement imbibé la accroché, réclamant de largent. Il a préféré fuir. Par hasard, quelquun sortait de mon immeuble. Il sy est engouffré, les autres lont suivi à lintérieur. Pas le temps dappeler à laide. Il a tapé à des portes sans réponse, a testé les poignées, et bingo la mienne sest ouverte. Bah oui, je venais de sortir les poubelles ! Il ma demandé de regarder par la fenêtre. Je lai fait, et oui, il y avait bien une bande de jeunes qui traînait. Ils ont fini par partir, raconte Eugénie-Marie avec son sourire retrouvé.
Lhomme sest présenté comme Anatole Charrier. Passé la peur, elle la observé : massif, un peu gauche, mais des yeux dune gentillesse incroyable. Mettez-lui une houppelande, cest le Père Noël tout craché.
Excusez-moi, mais auriez-vous une petite crêpe pour moi ? Je nen ai pas mangé depuis des lustres. Depuis que ma femme est partie a demandé Anatole.
Déjà, ses chaussures reposaient dans lentrée, il siégeait en doudoune autour de la table.
Quoi, tu las vraiment nourri ? Oh là là, quelle audace ! Moi, je laurais mis dehors direct à coup de balai ! sexclamait plus tard la voisine Cathy, éberluée.
Mais Eugénie-Marie, dans un élan, a osé. Elle sest juste assurée quil se lave les mains. Il a filé dans la salle de bain sans broncher. Longue séance de thé à discuter. Il lui a raconté sa vie : veuf, sans enfants, seul depuis.
Puis vient le moment des adieux. Un dernier pardon, et il sest éclipsé.
Eugénie-Marie sest sentie tout droit sortie dune série française sentimentale. Elle bouillonnait démotion. Une fois ses aventures partagées avec ses amies au téléphone, elle sest soudain sentie vide. Peut-être, aurait-elle dû donner une suite à cette rencontre ? Le rappeler pour des tartes aux pommes les siennes, surtout celles aux champignons ou aux fruits, sont réputées !
Mais bon Cest trop tard, pas vrai ? On ne refait pas lhistoire. Le lendemain, elle sest malgré tout lancée dans la préparation de tartes. Et là, toc toc, frappement timide à la porte. Elle pense à Cathy. Elle regarde par le judas et, paniquée, fait le tour de lappart : un coup de peigne, enlève la vieille robe de chambre, enfile vite sa tenue chic en maille, parfumese avec ce flacon oublié au fond du placard. Ouvre grand la porte.
Anatole était là, sur le seuil, des fleurs à la main.
Euh, voilà, je Jétais venu mexcuser pour la frayeur, et alors tenez, cest pour vous. Je repars tout de suite, bredouille-t-il.
Repartir ? Cest mal me connaître ! Jai fait des tartes exprès, venez donc en goûter ! sexclame Eugénie-Marie en riant.
Et moi, je montais lescalier, et je sens mais ça sent la pâtisserie ici ! Je me suis dit que ça venait de chez vous. Quel veinard, le mari de cette maison ! rêve Anatole tout haut.
Mais je ne suis pas mariée ! Entrez donc ! réplique Eugénie-Marie.
Depuis ce jour, ils vivent ensemble. Il est devenu son bras droit au jardin. Les enfants lont adopté, les petits-enfants lappellent déjà « papi Tonton ». Il les gâte comme si cétait les siens.
Davoir tant vécu seul, Anatole sest fondu avec bonheur dans sa nouvelle famille. Létranger est devenu « lun des nôtres ».
Les copines dEugénie s’en amusent :
Cest fou, quand même, trouver un homme si bien à cet âge ! Et de cette façon, en plus il est carrément venu tout seul, celui-là !
Eugénie-Marie le reconnaît aussi en souriant. Mais, depuis ce fameux jour, elle ferme sa porte à double tour. On nest jamais trop prudent, même en France !